Tongsinsa, les ambassades coréennes au Japon à l’époque Joseon

Par Pierre-Emmanuel ROUX
Maître de conférences à l’Université Paris Diderot

Tongsinsa, les ambassades coréennes au Japon à l’époque Joseon

Cet article fait suite à une belle exposition qui s’est déroulée au Centre culturel coréen, du 14 au 30 novembre 2016, organisée en partenariat avec la Fondation Culturelle de Busan. L’exposition a permis de découvrir une œuvre originale de l’artiste Mun Misun : une centaine de figurines en papier coréen (hanji) représentant le cortège d’une ambassade coréenne envoyée au Japon en 1711, à partir d’une peinture d’époque. Ce travail minutieux offre un regard neuf sur un sujet qui n’intéresse pas seulement les historiens.

La Corée envoya des missions diplomatiques au Japon tout au long de la dynastie Joseon (1392-1910). Jusqu’au début du XIXe siècle, ces dernières furent associées au terme tongsinsa qui, étymologiquement, désigne les émissaires coréens (sa) se rendant au Japon (tong) pour perpétuer la confiance mutuelle (sin) entre les deux pays. La péninsule et l’archipel maintenaient en e et des relations dites de « bon voisinage » que seuls des actes occasionnels de piraterie et les invasions de Toyotomi Hideyoshi (1592-1598) vinrent temporairement mettre à mal. L’existence même de ces relations vient aussi nous rappeler que, contrairement aux idées reçues, la Corée du Joseon ne fut jamais un royaume hostile à tout contact avec le monde extérieur.

DES RELATIONS DE « BON VOISINAGE »

La Corée et le Japon ont entretenu pendant deux millénaires des relations aussi étroites qu’indéfinissables. Pour les Japonais, la péninsule passa très tôt pour un pays qui lui était (ou qui devait lui être) soumis. A contrario, les Coréens voyaient surtout l’archipel nippon comme un repaire de barbares insulaires qui leur étaient par définition inférieurs. Les deux pays ne parvinrent à établir des relations formelles qu’à la fin du XIVe siècle, lorsque le shōgun Ashikaga Yoshimitsu intégra l’ordre diplomatique chinois et accepta le titre de « roi du Japon » que lui avait conféré l’empereur Ming. C’est à partir de ce moment que Corée et Japon commencèrent à entretenir des relations de « bon voisinage » (kyorin) impliquant une idée d’égalité.

Le royaume de Joseon conclut ensuite en 1443 un accord avec le clan des Sō, l’une des grandes familles de l’île de Tsushima, en lui accordant un quasi-monopole sur les échanges commerciaux coréano-japonais. Cet accord, qui enrayait la piraterie dans le détroit de Corée, devait rester en vigueur jusqu’à la fin du XVIe siècle. Il permit la multiplication des ambassades et le développement des relations commerciales grâce à trois ports coréens ouverts aux Japonais dans le sud-est de la péninsule.

Les invasions de 1592-1598 mirent brutalement n à cet état de fait. En formant le projet mégalomane de s’emparer de la Corée et de la Chine et en laissant la péninsule exsangue en 1598, Toyotomi Hideyoshi avait fait de son pays le hors-la-loi de l’Asie orientale. Nouveaux maîtres du Japon au tournant du XVIIe siècle, les shōguns Tokugawa s’employèrent à rétablir la légitimité de l’archipel sur la scène asiatique. Des relations avec la Corée furent rapidement renouées en 1607 grâce au clan des Sō, dont la prospérité commerciale dépendait de la Corée. Un nouvel accord fut aussi conclu avec des termes presque similaires à celui de 1443, à ceci près que Busan était désormais le seul port ouvert aux Japonais. Ces deniers étaient désormais obligés de demeurer à l’intérieur d’un espace délimité et clos, la « résidence du Japon » (Waegwan). Les relations de « bon voisinage » perdurèrent ainsi jusqu’au milieu du XIXe siècle, notamment par le biais de missions dépêchées au Japon.

LE DÉROULEMENT DES AMBASSADES

Les missions diplomatiques étaient un élément essentiel des relations extérieures de la Corée à l’époque du Joseon. Les contacts avec le suzerain chinois étaient naturellement les plus étroits, si bien que la péninsule envoya près de trois ambassades par an à Pékin jusqu’en 1894. Il s’agissait surtout de verser un tribut, recevoir le calendrier de l’année suivante et célébrer les grands événements. Les missions diplomatiques entre la Corée et le Japon eurent un caractère plus épisodique, du fait des relations égalitaires entre les deux pays. Mais elles n’en étaient pas moins importantes et chargées en symboles. N’oublions pas non plus que la Corée et le royaume des Ryūkyū (actuellement Okinawa) échangèrent aussi des ambassades jusqu’au début du XVIe siècle, puis maintinrent des relations indirectes via la Chine.

Les relations coréano-japonaises à l’époque du Joseon peuvent s’articuler en deux périodes. Les invasions de Hideyoshi en constituent la ligne de césure, et elles marquent également à elles seules un tournant dans l’histoire même de la dynastie coréenne. Le nombre d’ambassades échangées entre les deux pays en o re une bonne illustration. On ne compte pas moins de 70 ambassades japonaises en Corée entre 1392 et 1590, contre 19 ambassades coréennes au Japon pendant cet intervalle de deux siècles. Le rétablissement des relations coréano-japonaises au début du XVIIe siècle se traduisit également par la venue au Japon de nouvelles ambassades, le plus souvent lors de l’accession au pouvoir d’un shōgun. Douze missions furent ainsi dépêchées dans l’archipel entre 1607 et 1811, la dernière devant s’arrêter sur Tsushima avant de rebrousser chemin. En revanche, les Coréens refusaient désormais l’envoi d’ambassades nippones à Séoul, de peur que le Japon ne recueille des informations sur le pays en vue d’une nouvelle attaque. Les dernières craintes ne s’évanouirent qu’au début du XIXe siècle.

À l’instar des ambassades envoyées à Pékin, celles qui prenaient la route d’Edo (l’actuelle Tokyo) étaient menées par trois hauts fonctionnaires : un émissaire en chef, un vice-émissaire et un secrétaire. Ces trois personnages étaient assistés d’interprètes, de divers fonctionnaires, de médecins, de peintres et d’artistes, d’un personnel s’occupant de la logistique, parfois aussi de parents qui entendaient pro ter de l’occasion pour découvrir le Japon. L’ensemble totalisait habituellement entre 400 et 500 personnes. Et il faut bien s’imaginer que, pour la majorité d’entre elles, ce voyage au Japon était l’unique opportunité de leur vie de sillonner un pays étranger.

Le périple des ambassades post-Hideyoshi est bien connu. Il débutait à Séoul et empruntait la voie terrestre jusqu’à Busan. Il se poursuivait ensuite sur mer, passait par Tsushima où venait s’agréger une escorte japonaise, et traversait les régions centrales du Japon par la mer intérieure, entre les îles de Honshū et Shikoku, sans manquer de faire halte en plusieurs ports. Le cortège débarquait finalement dans la région d’Osaka pour rejoindre à pied la capitale en suivant le Tōkaidō, la célèbre « route de la mer de l’Est ». Une fois parvenus à Edo, les émissaires étaient parfois invités à se rendre jusqu’à Nikkō, le sanctuaire protecteur des Tokugawa, pour rendre hommage à leur premier shōgun déifié. Près d’un an était nécessaire pour revenir au point de départ.

LES RENCONTRES ENTRE CORÉENS ET JAPONAIS

Pour les Coréens, les missions vers Edo étaient partie intégrante d’un protocole s’inscrivant lui-même dans l’ordre diplomatique chinois et qui, au passage, leur offrait l’occasion de sonder la situation politique du Japon. Les Japonais considéraient quant à eux les ambassades coréennes comme étant du même type que celles des Provinces-Unies et des Ryūkyū, c’est-à-dire un hommage diplomatique rendu au shōgun. Mais le voyage des émissaires coréens au Japon représentait surtout un événement diplomatique de première importance qui visait à rehausser le prestige des deux parties. Et personne ne lésinait sur les moyens. On sait par exemple que pour accueillir l’ambassade de 1682, le gouvernement shogunal dépensa l’équivalent d’une année et demie de son budget annuel !

Au-delà de cette dimension symbolique, les ambassades visaient plus concrètement à échanger des lettres officielles et à maintenir une bonne entente entre les deux pays. C’est ainsi qu’au XVIIe siècle, les discussions entre émissaires coréens et autorités japonaises portèrent essentiellement sur la normalisation des relations après les invasions de Hideyoshi, le rapatriement des prisonniers de guerre (qui concernait plusieurs dizaines de milliers de personnes) et des naufragés, sans oublier les mesures à prendre face à l’arrivée des envahisseurs mandchous en Asie du Nord-est.

Mais il arrivait aussi que les ambassades envoyées de Séoul prennent la forme d’un véritable bras de fer culturel avec le Japon. Chacun des représentants des deux États entendait alors montrer qu’il était culturellement supérieur à l’autre. Ce point transparaît dans les discussions de 1711 entre Arai Hakuseki, un grand conseiller du shōgun, et les trois émissaires coréens, Jo Tae-eok, Im Sugan et Yi Bangeon (dont on a pu apprécier les figurines dans l’exposition du Centre culturel). Arai s’efforça de prendre l’ascendant sur ses interlocuteurs et de les mettre dans l’embarras en pointant du doigt leur ignorance sur certains sujets comme la géographie mondiale. Il faut dire qu’Arai avait interrogé quelque temps plus tôt un missionnaire italien dans les geôles d’Edo, et il possédait donc des connaissances inédites sur l’Europe.

On aurait cependant tort de conclure à une simple hostilité réciproque. Les fonctionnaires coréens et japonais éprouvaient un respect mutuel, voire même une certaine affection. Il en allait de même pour les interprètes, comme par exemple Amenomori Hōshū (1668-1755), ce fin connaisseur de la Corée en qui on voit souvent le premier coréanologue de l’Histoire.

Figurines représentant Jo Tae-eok, l’émissaire en chef de l’ambassade de 1711, escorté par un personnel coréen et japonais.

La bannière cheongdo (littéralement, « dégager la route ») était utilisée en tête de cortège afin d’éloigner la foule et libérer le passage.

Itinéraire des ambassades coréennes au Japon entre 1607 et 1811.

UNE FENÊTRE SUR LE MONDE

Les voyages dans l’archipel étaient une fenêtre privilégiée sur le monde extérieur, aussi bien pour les Coréens que les Japonais. Les ambassades attiraient toujours des foules de badauds qui se pressaient pour voir défiler le cortège. Les autorités d’Edo formulaient de leur côté toutes sortes de requêtes témoignant de leur intérêt pour la culture et les produits de la péninsule. C’est ainsi que les bibliothèques des shoguns et de nombreux lettrés étaient ornées de livres coréens, et que des plantes coréennes, comme le ginseng, furent introduites dans l’archipel, sans pour autant pousser dans les meilleures conditions.

Les Coréens, eux, ne manquaient pas d’être impressionnés par les paysages ainsi que par la prospérité économique du pays. Laissant leurs préjugés de côté, ils manifestaient généralement le désir – réciproque d’ailleurs – de converser avec les lettrés confucéens et les moines bouddhistes dans chaque fief. Ils rapportaient aussi avec eux de nombreux ouvrages japonais et objets qui leur avaient été offerts, sans oublier diverses plantes américaines, comme la pomme de terre et la patate douce, qui garnirent progressivement les tables coréennes.

Les ambassades jouèrent finalement un rôle de relais pour faire connaître la civilisation japonaise dans la péninsule, et inversement. Les archives diplomatiques, les récits de missions à Edo et les peintures représentant les cortèges dépassaient de loin la littérature de voyage.

Ces documents excitaient la curiosité intellectuelle de nombreux lettrés et offraient des récits porteurs de visions particulières sur de riches échanges culturels à une époque de coexistence pacifique. On comprend donc la récente demande conjointe, formulée par des organisations coréennes et japonaises, de voir ces documents inscrits au Registre de la mémoire du monde de l’Unesco. La décision est attendue à l’automne 2017.

CONCLUSION

Les missions coréennes au Japon permettent de mieux comprendre les relations extérieures du royaume du Joseon, et elles mettent à mal le cliché du « royaume ermite ». Ces ambassades ne sont d’ailleurs que l’arbre cachant la forêt de relations bien plus soutenues. Si le Japon n’envoya plus d’ambassades à Séoul après 1598, il continua à dépêcher tous les ans des émissaires qui résidaient à Busan et favorisaient les échanges commerciaux. Les autorités coréennes envoyaient aussi très régulièrement des messagers à Tsushima pour s’enquérir des dernières nouvelles du Japon.

Depuis les années 1970, les historiens sont allés jusqu’à idéaliser ces relations comme un âge d’or des contacts coréano-japonais qui auraient été fondés sur la sincérité et la confiance mutuelle. Ce discours angélique est bien sûr à replacer dans un souci plus général d’améliorer les relations bilatérales après la colonisation japonaise. L’inscription des documents relatifs aux ambassades coréennes au Registre de la mémoire du monde de l’Unesco participe de cette même ambition.

Que la Corée et le Japon œuvrent aujourd’hui à promouvoir des relations pacifiques basées sur la confiance et la compréhension mutuelles pourra sembler naïf à certains lecteurs. On trouvera cependant dans ces principes quelques clés pour rendre notre monde plus bienveillant, et finalement un peu plus prospère.



Cet article est extrait du numéro 93 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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