La première personne est triste de Ko-Un : Une poétique zen au service de la paix

Par Laure PARENT
Lauréate 2017 du Concours littéraire « A la découverte des grandes œuvres de la littérature coréenne »

La première personne est triste de Ko-Un : Une poétique zen au service de la paix

« La paix et les poèmes sont en train de naître du tombeau de la violence ». Vibrante, fulgurante : tels sont les mots qualifiant la plume du poète Ko-Un, dont l’anthologie intitulée La première personne est triste a récemment été publiée par l’éditeur français Serge Safran. Composée d’extraits de cinq recueils, elle livre une vision marquée par les dévastations, les souffrances de la guerre. Né en 1933 dans un village du sud-ouest coréen, Ko Un grandit sous l’occupation japonaise. Témoin meurtri des massacres de la guerre de Corée (1950-1953) et de la division du pays, moine bouddhiste durant dix ans, il renonce à sa vocation pour la poésie. Dans les années 1970-1980, il s’engage pour la démocratie et s’oppose à la dictature militaire. Plusieurs fois emprisonné pour ses poèmes engagés, il reste un auteur prolifique avec plus de 130 volumes de poésies, essais et fictions à son actif. Lauréat de prix coréens prestigieux, il est pressenti pour le prix Nobel de littérature et travaille à l’écriture d’un dictionnaire intercoréen. Les bouleversements des années 1980, tels la chute de l’URSS et l’avènement de l’individualisme américain, lui inspirent le titre de son anthologie. La quête d’harmonie entre les Hommes est l’un de ses leitmotivs. Y figurent également des poèmes écrits dans les années 2000, évoquant les tentatives de rapprochement avec la Corée du Nord. Ainsi, son écriture témoigne de sa soif de paix et sert son ambition de réunification des deux pays par la langue, l’écrit. Il fait de sa poésie une véritable quête identitaire à la recherche des racines culturelles de la Corée. Philosophie religieuse et fables célèbrent la beauté de son patrimoine naturel. Emprunte de zen, l’œuvre met l’accent sur l’immersion, la fusion du moine et de la nature grandiose, bouillonnante. Elle conserve des précédents recueils, les réflexions sur les souffrances de l’existence, sur la pureté de l’âme humaine et sur un apaisement par la pratique de la méditation. Dans un style quasi incantatoire, le texte rythmé de paradoxes, aborde une large gamme de thèmes, qui ne peuvent qu’attiser la curiosité du lecteur.

Tel un fil rouge, la quête de l’identité culturelle de la Corée d’avant-guerre, est une constante de l’ouvrage. Confronté à la tragédie, à la barbarie des hommes au service d’une idéologie, Ko Un envisage la reconstruction de son pays par l’écriture. Lire, transmettre aux générations futures sont des leviers de paix. « J’écris ma vie / Avec les consonnes et voyelles de ma patrie », vers tirés du poème Ah, Sejong, traduisent parfaitement cette idée d’unification autour de la langue coréenne. Le poème intitulé Devant le fleuve Taedong, improvisé lors du sommet intercoréen de Pyongyang le 15 juin 2000, confirme l’indissociabilité de la littérature et de ses convictions politiques. Il y évoque une patrie millénaire unie par une seule langue. La même année, La chanson de la Paix, qu’il récite sur l’estrade de l’ONU à New York, fait référence à cette éducation perpétuelle et nécessaire à la paix. La ligne de démarcation entre les deux Corées, plaie béante dans le cœur de Ko Un est très régulièrement traitée sous la forme d’un cri de douleur, d’enfants pris aux pièges des barbelés et plus tragiquement comme une accoutumance des populations à la division. Se faisant critique de la modernité, il recherche l’harmonie des peuples et rejette toute doctrine ou religion conduisant à l’affrontement. La thématique de l’écriture est l’occasion pour l’auteur de s’interroger sur son processus de création. La poésie a besoin du néant, de la ruine de la guerre, sans quoi elle perd son utilité. Au-delà de la question purement politique, Ko Un choisit de sublimer ses racines en faisant une chronique de sa terre natale, de son histoire et ses traditions. Il se réfère ainsi aux textes et lieux symboliques du bouddhisme tels les grottes de Seokguram et Mogao. Nostalgique du passé, il l’invoque à travers des sensations liées à l’enfance, au foyer. L’innocence de l’enfant, de ses jeux, le doux retour du soldat auprès des siens, accueilli par l’odeur du pain et du riz cuit, les retrouvailles mêlées de larmes de joie, sont autant de thématiques prisées de l’auteur. La paix est ainsi un retour à l’amour et la chaleur humaine.

Profondément ébranlé par son vécu, hanté par les morts auxquelles il a été confronté, Ko Un exprime par la poésie sa propre détresse et le cheminement de son âme pour retrouver la paix. Il admet ainsi les recours du désespoir vers lesquels il s’est tourné. Plusieurs occurrences dans Poésie laissée derrière moi et Les verres vides évoquent ses nuits d’ivresse et ses tentatives de suicide pour échapper aux images dévorantes de la guerre. Dans À Big Sur, le déchaînement des éléments, de la tempête qui « s’égosille et hurle à grands cris », sont les reflets de ses tourments intérieurs. Indices d’une perte de repère dans une société détruite, de son impuissance face à la violence collective, ils sont aussi ceux de l’impureté, de la barbarie des réincarnations humaines décrites dans J’ai été. Dans Le Village de Maehyangni, face aux stigmates laissés par les armes dans la terre, Ko Un fait le choix d’un repentir par la solitude face à la nature. Pendant dix ans, il opte pour une pratique ascétique du zen, constituée de longues heures de méditation et de silence. Ses poèmes retracent alors ses expériences contemplatives de moine errant, cherchant à atteindre le vide et l’illumination. Les poèmes À Lhassa et Sur le sommet de Manjang, illustrent les souffrances de ses pèlerinages en montagne, au cours desquels il explore l’infiniment petit et l’infiniment grand. Il rencontre également la rudesse des éléments, de la neige et des vents sur Le lac Baïkal. Depuis les hauteurs, il pose un regard englobant sur la nature et les actions des Hommes. Cette philosophie du vide prend la forme d’une distanciation par rapport au monde ; l’auteur se plaçant lui-même « à l’extérieur de l’infini ». Paradoxalement, il parvient à rapprocher le zen de la poésie, le vide de sa quête de sens par les mots. De la contemplation du Ciel vide, du silence de sa cellule de prison ou encore de la page blanche, naît la poésie.

Après les images d’un paysage défiguré par la violence des combats, Ko Un, laisse place à l’espoir et célèbre la beauté du monde. Dans ses vers, il confie ses réflexions sur l’état de la Nature. Il lui donne vie, la sublime en utilisant l’image des transitions et des transformations. Dans La paix 8, la métaphore des ruines envahies par les herbes, les bruits d’insectes est celle d’une nature grouillante en pleine renaissance. Dans Chanson du blanc, Ko Un insiste sur cette notion de frontière entre vie et mort, de ce renouveau constant des saisons. Ainsi « A la fin du printemps le cœur palpitant les fleurs de poirier blanches / Attendent la lune ». Il y a dans cette résurrection naturelle la notion de pureté. C’est en proposant une véritable expérience sensorielle que l’auteur donne corps à cette dernière. L’écoute apaisante du son de « la neige qui tombe sans bruit » (Forte neige), et de la pluie (Au bruit de la pluie sonore), fonctionne comme un mantra. La méditation est aussi un émerveillement face aux beautés furtives de la nature ; apparitions qui sont autant de moments de grâce. Dans Un poème t’est venu ? et Ce sentier dans la forêt, ces instants d’harmonie de l’Homme avec la Nature sont évoqués par l’envol d’un oiseau qui captive le regard ou encore la rencontre merveilleuse avec un cerf. Les fleurs de pommiers qui s’envolent au vent symbolisent la liberté et l’apaisement retrouvé de l’auteur face à la Nature. Ko Un célèbre également la beauté de sa terre natale et souligne les aspects grandioses d’un lac, d’une rivière prise dans la glace, d’une forêt ou d’un pic montagneux. Il décrit l’immensité de la nature, vierge de toute souillures humaines dans des poèmes tels que Le désert du Taklamakan et Au lac Eunpa.

Ainsi, à travers ses expériences de vie, Ko Un nous offre une leçon de courage et d’humilité. Créateur à la plume poignante, il propose à ses lecteurs un univers significativement riche et délivre un message de paix qui se veut universel. Dans un dialogue entre Orient et Occident, il nous invite à découvrir la beauté du monde, à s’interroger sur la nature humaine, sur ce besoin vital d’identité et de quête de sens. Sous la forme d’anecdotes zen, d’une parole tantôt apaisée, tantôt éruptive, il se fait fervent opposant à la barbarie de la Guerre. Le lecteur, subjugué par la beauté sublime du monde naturel qu’il décrit, ne peut qu’être conquis par les tableaux dépeints dans cette anthologie.


La première personne est triste
Traduit du coréen par No Mi-Sug et Alain Génetiot Format:14X21cm/224pages/Prix:18,90€


Interview flash de l’éditeur Serge Safran 

Culture Coréenne : Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à publier un auteur tel que Ko-Un ?

Serge Safran : Je connaissais son œuvre depuis longtemps mais n’avais pas eu l’occasion de le publier jusqu’à présent. D’autant que les éditions Zulma, que j’ai co-fondées et au sein desquelles j’ai publié de nombreux écrivains coréens, ne publiaient pas a priori de poésie. Une exception avait été faite pour Yi Sang, mais en parallèle de son texte en prose intitulé Les Ailes. A l’initiative bien sûr des traducteurs. L’occasion pour Ko Un s’est présentée avec la rencontre des traducteurs No Mi-Sug et Alain Génetiot qui justement avaient comme projet une anthologie des poèmes récents.

Quels aspects de son travail, quelles thématiques ont particulièrement retenu votre attention ?

Comme il a une œuvre considérable, je n’en connais qu’une toute petite partie, comme la pointe d’un iceberg. J’aime autant ses poèmes à caractère intimiste que sa méditation sur la condition humaine en accord avec une vision du monde d’origine bouddhiste que je partage pour avoir étudié et approché cette philosophie, notamment lors de mes voyages en Inde et au Ladakh. C’est un monde très riche qui ne saurait se résumer en quelques phrases.

Face à l’œuvre de Ko Un, quelles ont été les premières réactions de la part du public ?

Il est trop tôt pour en parler, du moins en ce qui concerne l’accueil de La première personne est triste en France. Mais sa dimension internationale, n’oubliez pas qu’il est déjà traduit en plusieurs langues, et sa réputation d’écrivain nobélisable lui ont valu une présentation exceptionnelle pour un poète vivant dans le journal « Libération » avec trois pages d’entretien.

Envisagez-vous de futures collaborations avec l’auteur ? 

Cela est fort probable, bien entendu, mais ça dépend du travail des traducteurs à qui il faut rendre hommage non seulement pour la qualité de leur traduction mais pour la sagacité de leur choix des textes à publier.




Cet article est extrait du numéro 95 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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