Song Aram, l’œil des Coréennes

Song Aram, l’œil des Coréennes

Rencontre fortuite dans les rues d’Angoulême entre Song Aram et Natacha, l’hôtesse de l’air qui fit la joie des lecteurs du Journal de Spirou.
Photo : Laurent Mélikian

Sélectionnée parmi une trentaine de bandes dessinées en compétition officielle du Festival international d’Angoulême 2019, Deux femmes est une œuvre qui scrute plusieurs strates de la société coréenne contemporaine comme la place des femmes, les conflits de générations, l’urbanisation... À 37 ans, son autrice, Song Aram a pu venir s’entretenir de son livre avec les lecteurs français.

La bande dessinée coréenne étonne le monde par ses webtoons, des feuilletons spectaculaires et addictifs diffusés sur internet. Cependant, la péninsule est également le creuset de récits intimistes qui trouvent une résonnance particulière quand ils sont lus au rythme des pages que l’on tourne. Ces romans graphiques au style sobre explorent un pays installé dans la modernité numérique du 21e siècle où l’on rencontre des problématiques parfois semblables à celles des sociétés occidentales. C’est ainsi que les lecteurs francophones ont pu connaître par l’image les tribulations de néoruraux abandonnant Séoul (Histoire d’un couple de Yeon-sik Hong, Éd. Égo comme X), les efforts d’un citadin pour cultiver son verger urbain (Moi, jardinier citoyen par Min-ho Choi, Éd. Akata) ou les dessous d’un scandale sanitaire étouffé par une société internationale (Le Parfum des hommes par Kim Su-bak, Éd. Atrabile). La dessinatrice Song Aram, dont nous avons découvert Deux femmes publié en 2018 aux Éditions Ça et Là, appartient à ce groupe d’artistes qui ont choisi les cases et les bulles pour retranscrire avec pertinence un quotidien qui peut nous sembler à la fois proche et lointain. Cette œuvre au féminin a retenu l’attention du Festival international de la Bande dessinée d’Angoulême qui l’a sélectionnée pour la compétition de son édition 2019.

Deux femmes est tout d’abord un livre singulier construit en deux récits. Chacun met en scène les deux mêmes amies. L’une, Hong-yeon est dessinatrice, elle vit à Séoul, mariée, mère d’un jeune garçon, elle ressemble beaucoup à Song Aram elle-même. L’autre, Gongju est native de la ville de Daegu. Elle est blogueuse et souhaite vivre de sa plume à Séoul. Nuit à Daegu, le premier des deux récits, livre le point de vue de Hong-yeon. Celle-ci profite d’une visite à sa belle-famille pour revoir Gongju qui a finalement renoncé à devenir écrivaine et s’est réinstallée dans sa province pour se marier alors que sa mère est en fin de vie. Après cette première rencontre avec les Deux femmes, le lecteur retrouve le duo dans un effet de miroir avec le second récit, Nuit à Séoul. Cette autre histoire qui revient trois années en arrière est contée du point de vue de Gongju. Il est ici question du parcours de l’apprentie écrivaine dans la capitale coréenne. Elle trouve en Hong-yeon un guide de survie dans la grande ville.

«  Quand j’ai entrepris ce travail, je ne pensais réaliser que Nuit à Daegu. », nous a confié Song Aram. « Ce récit est inspiré de mon expérience de femme mariée, mère d’un nouveau-né. J’étais alors accaparée par mon fils et les tâches ménagères. Je jalousais mes amis artistes libres de leur temp et de leurs mouvements. Avec une grande soif de créer, je voulais décrire mes sentiments. J’ai publié cette première histoire en autoédition, mais cela ne me suffisait pas. J’ai ensuite enchaîné par Nuit à Séoul… » Qu’on ne s’y méprenne pas toutefois. Si les personnalités des deux protagonistes sont franchement inspirées de Song Aram et d’une de ses amies écrivaine, chaque récit est composé d’évènements et de personnages fictifs pour donner corps à ces histoires sur les jeunes adultes de la Corée des années 2000.

Ainsi, le mari et la belle-famille de Hong-yeon ne correspondent pas à ceux de Song Aram. Heureusement d’ailleurs. Car dans Nuit à Daegu, l’autrice s’attaque à l’enfer de la famille traditionnelle corsetée par les principes confucéens. Tels qu’ils sont décrits, le statut de la femme et de la belle-fille font froid dans le dos. Ici, comme pour se venger d’une vie au service d’une famille qui l’a probablement assimilée dans la douleur, la belle-mère distribue à tour de bras vexations et corvées à ses brus tandis que ses fils abusent de nourritures et de boissons. Comme il était de rigueur dans de nombreuses cultures, les femmes mangent avec les enfants après que les hommes ont été repus. Le double fictif de Song Aram subit par ailleurs un mari odieux, tire-au-flanc et colérique, loin de son authentique époux, Kwon Yong-Deuk, lui-même auteur de bandes dessinées (Des Filles de ma connaissance, édité en français chez Atrabile). « Mon mari m’a beaucoup soutenu dans ce premier travail personnel. », nous confie-t-elle. Avant mon mariage je dessinais principalement pour des œuvres de commande, dans le secteur de la bande dessinée éducative. »

À travers le destin des Deux femmes, on explore également l’importance du mariage au pays des matins calmes. Chacun des personnages se veut émancipé, résolu à préserver son indépendance loin des contraintes de la vie de couple. Pourtant, cédant à la pression familiale et sociale Hong-yeon et Gongju finissent par céder et notamment Gongju après avoir vécu l’échec à Séoul ainsi qu’à l’approche de la disparition de sa mère . « À ton mariage, ta mère était là ! Moi aussi je voudrais qu’elle assiste au mien. », dit-elle bouleversée à son amie. Si la noce semblait une convention obligatoire lorsque Song Aram a conçu ce récit, selon l’autrice elle-même, la situation a nettement évolué ces dernières années : «  Aujourd’hui, les femmes s’engagent sur ces questions, surtout sur les réseaux sociaux. Beaucoup de célibataires ne veulent plus se marier et rester indépendantes. »

La place des femmes est également un thème central du second récit, Nuit à Séoul qui résume trois années de la vie de Gongju avec sa tentative d’installation à Séoul en quête de destin littéraire. « C’est l’histoire de n’importe qui ayant connu un échec. » précise Song Aram en introduction de ce second volet. Au fil des pages, la jeune femme longiligne cumule les petits boulots et compose tant bien que mal avec des supérieurs hiérarchiques dont la politique de management flirte avec le harcèlement sexuel. À tel point que de nombreux lecteurs qualifient Deux femmes de féministe. « Avec ce livre, je voulais d’abord m’extérioriser. », temporise la dessinatrice. «  Je ne m’attendais à être publiée professionnellement ni en Corée, ni en France. Je ne m’inscrivais donc pas dans une démarche d’œuvre engagée. Mais les lecteurs sont libres d’y trouver un message social. »

Ici, il est aussi question de liens familiaux tendus et d’un conflit froid entre générations. Gongju s’accroche aux outils numériques pour se faire une place dans le monde de la création littéraire. Elle se lance dans la publication d’un blog, ancêtre des réseaux sociaux, et attire l’attention par la seule puissance de son écriture en ligne. C’est ainsi qu’entre Daegu et Séoul, à plus de 200 kilomètres de distance, ces deux jeunes femmes se lient d’amitié en dialoguant sur Internet sans jamais s’être rencontrées auparavant. Les parents de Gongju qui ont grandi pendant la guerre et les privations ne comprennent ni les ambitions de leur fille, ni sa pratique des nouvelles communications. Au sein de cette famille de classe moyenne, la disparition annoncée de la grand-mère, avec qui la plus jeune a tissé des liens, ne permet même pas de ressouder les liens. Au contraire, la décision de placer l’aïeule en maison médicalisée encourage Gongju à prendre le large : « J’espère que ma grand-mère va m’oublier et qu’elle gardera comme dernier souvenir de moi celui de la promenade que nous avons faite tous les deux… », pense-t-elle avant d’annoncer à ses parents son départ pour Séoul.

Cette capitale, où l’apprentie écrivaine débarque avec le soutien de la dessinatrice, devient presque un troisième personnage du livre. La quête d’un logement est une épreuve qui rapproche Coréens et Français. Gongju accepte de verser un loyer qui va engloutir ses maigres revenus pour un studio minuscule qu’elle va aménager avec soin. L’indépendance est à ce prix. La voie vers la reconnaissance littéraire est également très difficile. De stage en stage, Gongju collabore à d’obscurs magazines en ligne. Son écriture est au service du sensationnalisme de la presse people ou du marketing technologique, loin de ses ambitions initiales. Quand Hong-yeon semble rompue à la vie de bohème, la dessinatrice enchaîne les travaux de commandes, vivant sans domicile vraiment fixe, dormant dans son atelier ou squattant d’une nuit à l’autre chez des amis selon les quartiers où la vie nocturne a pu la mener. Gongju cherchant la stabilité n’arrive pas à s’adapter à la grande ville : « Le métro m’avale et me recrache tous les matins à l’heure de pointe. J’ai l’impression que Séoul m’attendait pour me dévorer. », dit-elle épuisée ». Face à une compétition insupportable qu’on lui propose pour une embauche dans un magazine reconnu, elle renonce, range ses ambitions littéraires dans son micro placard de Séoul et accepte un poste rémunérateur dans sa ville natale où son salaire ne sera pas de trop pour financer le traitement médical de sa mère dont la longue maladie s’est déclarée. Nuit à Séoul laisse le lecteur au point de départ de la Nuit à Daegu.

En cent-cinquante pages, ce lecteur effectue un voyage sans fard à travers la Corée. Il suit les deux personnages dans leurs dérives parfois alcoolisées, déguste quelques plats typiques dans les gargotes des deux villes, se mêle à la foule ou aux dîners en famille. Animée par un simple besoin d’expression et de témoignage, Song Aram choisi de tracer cette exploration par un dessin concis, quasi minimaliste. Avec un noir et blanc à peine réhaussé d’un bleu pâle, ses cases vont à l’essentiel, laissant toute leur puissance aux dialogues auxquels une traduction précise permet de conserver toute leur saveur. La jeune autrice propose une visite dans l’intimité de son pays, une de ces découvertes qu’un voyage touristique organisé ne saurait procurer.

Rencontre avec Song Aram au Centre Culturel Coréen, le 30 janvier 2019

Souvenirs de France

Janvier 2018 à Angoulême, mais aussi à Paris et à Bordeaux, Song Aram a rencontré ses lecteurs français. Elle témoigne d’une expérience qui l’a profondément marquée.

« Comme en Corée, je m’attendais à rencontrer en France principalement des jeunes amateurs de bandes dessinées. Or, dès Angoulême, j’ai été très surprise de constater que certains lecteurs français peuvent être âgés. Ils choisissent le livre qui peut leur convenir avec un grand sérieux, et quand ils sont décidés, achètent avec frénésie. Ce fut exaltant d’être confrontée à différentes générations. Les signatures dans les librairies parisiennes ont été tout autant enrichissantes. J’ai eu la chance d’être invitée dans une librairie spécialisée dans les publications féministes. Le public n’était pas très nombreux, mais chacun était venu avec ses propres questions, pertinentes. Bien qu’ayant encore peu publié, j’ai souvent le sentiment d’être dévalorisée par les faibles ventes de mes livres. Mais après avoir rencontré des lecteurs si différents entre Angoulême et Paris, j’ai changé d’avis. Ce qui m’importe aujourd’hui, c’est qu’au moins une personne choisisse mon livre, le lise et vienne m’en parler. Je crois que j’ai trouvé ici, la véritable valeur de l’écriture et de la lecture. Bien sûr ces expériences vont apporter de grands changements dans mon travail. Je vais sans doute chasser les pensées perturbantes et me concentrer encore plus sur ce que je veux exprimer en attendant que quelqu’un se retrouve dans mon histoire. »

Deux Femmes par Song Aram, Éditions Çà et Là, 170 pages, 18 €



Cet article est extrait du numéro 98 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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