Festival « Made in Asia » 2016 : Made in Korea
Par Hervé PÉJAUDIER
Directeur de la collection « Scènes coréennes » aux éditions Imago

Du 5 au 16 avril 2016, Toulouse a eu « rendez-vous avec le Pays du Matin Calme », dans le cadre de l’Année France-Corée 2015-2016 et de la 9e édition du Festival Made in Asia, « événement unique en France, qui se donne pour mission de mieux faire comprendre la réalité de l’Asie contemporaine, ses évolutions, ses tendances, et de construire ainsi des passerelles entre Orient et Occident. » Après une première rencontre très réussie en 2011, c’est à un nouveau déferlement de la « vague coréenne » que nous avons pu assister cette année, au travers d’une cinquantaine d’événements de tous ordres.

Cette 9e édition du festival Made in Asia de Toulouse fut indiscutablement, de par la richesse et la diversité des événements présentés, l’un des temps forts de la programmation coréenne en régions de l’Année France-Corée.

Mené par Kim Ju-hong, le samulnori chamanique des Noreum Machi a été l’une des attractions les plus fortes du Carnaval.

Le public s’est passionné pour les conférences sur le pansori (à la Médiathèque), et a réservé un triomphe au chanteur Bae Il-dong.
Pari gagné, selon un principe que nous aimerions nommer « initiation éclairée », une manière d’offrir un programme exigeant sans jamais oublier de laisser ouvertes les portes d’accès permettant à des publics très variés de se mêler pour découvrir le « goût de la Corée ». Nous commencerons par saluer la série d’ateliers et de rencontres qui posent le cadre, permettant d’admirer les costumes traditionnels, de s’initier à la gastronomie, de découvrir les secrets du hangeul, etc. Une mention spéciale au praticien des médecines traditionnelles coréennes Guillaume Deveze, jonglant entre aiguilles et ventouses, capable d’apporter le bien-être au plus stressé des Occidentaux. Deux conférences sur le chamanisme confirmèrent par ailleurs que le sujet attire un large public, que ce soit à l’Université des Sciences ou au Musée d’Histoire naturelle.
Cette approche pragmatique se complétait d’un panorama cinématographique moderne très ouvert, permettant de (re)découvrir des chefs-d’œuvre récents aussi variés que le bouleversant Poetry de Lee Chang-dong, le virtuosissime Transperceneige de Bong Joon-ho, le remake glacé de La servante par Im Sang-soo, le jubilatoire The Host de Bong Joon-ho ou le dernier marivaudage de Hong Sang-soo, Un jour avec, un jour sans, d’une élégance narrative sans égale. Les plus courageux auront pu frémir dans la pénombre de la soirée courts métrages Claustrophobia, sélection de cinq jeunes auteurs tous fort prometteurs, s’offrant à mêler « thriller, horreur, suspens, gore, zombies vampires, exorcisme », excusez du peu... À défaut de faire vraiment peur, ces films ont beaucoup fait sourire par leur humour ravageur, mais aussi réfléchir à une certaine image de la Corée d’aujourd’hui, le cadre hyper réaliste de ces histoires nous plongeant dans un cauchemar au quotidien, famille, travail, couple, religion, hyper-médiatisation. La virtuosité technique et le sens critique de ces jeunes gens laisse augurer d’intéressants longs métrages à venir.
Les arts visuels étaient également bien représentés, sous des angles variés. Yeondoo Jung avait investi la Maison Salvan de Labège pour y bâtir ses espaces oniriques de « Souvenirs faits main » (Handmade mémories) mêlant vidéos, collages et photos ; mais si cette exposition s’intitulait « Hors la foule », c’est bien au cœur de ladite foule que se retrouvèrent les plongeuses de Jeju photographiées par Hyung S. Kim, série de portraits de ces Haenyeo, vieilles femmes aux invraisemblables équipements de pêcheuses d’ormeaux en apnée, posant sur fond blanc, fixant l’objectif, et présentées sur de hauts panneaux verticaux, grandeur nature parmi les visiteurs de la médiathèque, dans un troublant et fascinant jeu de miroirs.
Yang Seungho est un céramiste bien connu en France, où il travaille et expose depuis de nombreuses années. Pour lui, la voie de la poterie se mêle à celle du Tao ; se réclamant de l’héritage ancestral de la céramique coréenne, il brasse les quatre éléments dans des créations souvent monumentales mais toujours fonctionnelles, plongeant des œuvres dans la vase pour les laisser vieillir au contact de l’eau de mer, ou travaillant sur les fissures et craquelures accidentelles pour exprimer « la nature de la terre et du feu ». Quant à Eunji Peignard-Kim, Coréenne vivant en Bretagne, c’est à une démonstration de virtuosité qu’elle nous convie ; virtuosité du dessin, d’abord, mais aussi de l’installation, puisque ces dessins apparaissent « en relief », effectués sur des contreplaqués grands formats, découpés en suivant le contour du sujet, animal ou humain, peuplant l’espace de la galerie, parmi lesquels circule le visiteur, admiratif d’abord de l’évidence étrange de ces images, puis perplexe devant le secret qu’elles semblent receler, et qui demandent un temps de silence pour effectuer le Pas de côté, titre de l’exposition, que l’artiste explique ainsi : « celui que fait en permanence l’artiste, éternel étranger à son propre monde, pour mieux le donner à voir. »
Donner à voir, et à entendre, et à jubiler, ce fut aux arts de la scène de l’offrir à un vaste et large public, marionnettes recréant un récit de Kim Seungyoun, danseurs hip-hop français et coréens se livrant une battle hors frontières, formes à la fois populaires et savantes qui culminèrent avec les prestations spectaculaires du groupe de percussionnistes Noreum Machi. Cette formation bien connue, fondée depuis plus de vingt ans par Kim Ju-hong, représente la deuxième génération des groupes de samulnori, ces musiques percussives paysannes ouvertes à l’improvisation et aux influences chamaniques revendiquées. Démonstration fut faite de l’universalité de ce propos, et la prestation du groupe enthousiasma des assistances aussi diverses que la respectable assemblée réunie sous les plafonds baroques de la Salle des Illustres de la Mairie de Toulouse, aussi bien que la foule bigarrée amassée le long des boulevards à l’occasion du samedi soir de Carnaval ou, le lendemain, entre les hautes murailles austères de l’abbaye de Belleperche.

Sur l’île de Jeju, les Haenyeo pêchent en apnée : à la médiathèque, leur image grandeur nature su oque les visiteurs (exposition de Hyung S. Kim).

Eunji Peignard Kim nous piège dans un monde de faux semblants où les freaks déguisés ne sont pas forcément ceux que l’on croit.

Une rivalité, une compétition, un combat ? Une danse entre équilibre et chaos, où la virtuosité des corps ne connaît ni limite ni frontières.
Nous avons la chance que Didier Kimmoun, directeur artistique, soit un authentique amoureux du pansori. En 2011 déjà, il avait présenté le Dit de Heungbo par Madame Min Hye-sung dans le cadre dépouillé de Saint-Pierre-des-Cuisines, préparé par une conférence à la Médiathèque ; cette année, ce fut le Dit de Sim-cheong qui fut donné, dans l’écrin baroque exubérant de la Chapelle des Carmélites ; Made in Asia ayant de nouveau fait appel à nous (Han Yumi et moi) pour réaliser le sur-titrage et offrir trois conférences préparatoires, nous avons pu apprécier encore une fois la qualité de curiosité et d’ouverture du public toulousain, qui s’immergea sous les ors et les fresques des Carmélites pour suivre cette histoire bouleversante interprétée par une des voix nouvelles du pansori, celle de Bae Il-dong, chanteur qui se retira sept ans dans les montagnes pour retrouver la puissance vocale des maîtres anciens, et dont la force expressive emporte le récit tel un torrent irrépressible. Il était accompagné par le percussionniste Kim Dong-won, élève de Kim Duk- soo et membre de l’ensemble Silk Road de Yo-Yo Ma, dont les qualités d’improvisateur apportent sans cesse de nouvelles couleurs à son soutien attentif. Le public ne s’y est pas trompé, qui réserva aux artistes une ovation debout au terme de ce voyage initiatique, où les aveugles ouvrent les yeux, et les auditeurs les oreilles ! Ce spectacle, organisé en partenariat avec K-Vox Festival 4, fut également donné en l’abbaye de Belleperche à Cordes-Tolosanne (Tarn-et-Garonne), puis repris ensuite au Centre culturel coréen de Bruxelles avec un égal triomphe.
Il faut saluer la réussite de cette édition qui a permis de faire découvrir tant de facettes de la culture coréenne, sous ses divers aspects. Puissent ces initiatives porter leurs fruits et servir d’exemple, même en dehors du cadre propice des années croisées. Nous attendons avec impatience l’année prochaine, qui célébrera les 10 ans de Made in Asia, et nous offrira, nous l’espérons, un joli clin d’œil à la Corée.
Pour plus d’informations sur le programme complet : www.festivalmadeinasia.com
Cet article est extrait du numéro 92 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


