Interview : Bae Chang-ho

Propos recueillis par
Bastian MEIRESONNE et Georges ARSENIJEVIC

Interview : Bae Chang-ho

Le cinéaste coréen Bae Chang-ho (Le rêve, Gens de Bidonville, Il faisait doux cet hiver-là, etc.) a été invité à faire partie du jury international de la 25e édition du Festival des Cinémas d’Asie de Vesoul. Ce fut une occasion exceptionnelle de pouvoir poser à ce grand réalisateur quelques questions sur son travail et son œuvre, mais aussi sur le Festival de Vesoul et sa perception du cinéma français.

Bae Chang-ho (au milieu), lors de la remise du Cyclo d’Or à Jinpa pour le film éponyme de Pema Tseden, le 12 février 2019 au FICA de Vesoul.

Culture Coréenne : Avez-vous déjà été membre du jury dans un festival français ?

Bae Chang-ho : Non, c’est la première fois.

Quel effet cela vous fait-il d’avoir à apprécier les réalisations de vos confrères ?

Dans la vie, j’ai deux passions : réaliser des films et regarder de bons films. Être membre du jury me donne la possibilité de dénicher de bons films. C’est extrêmement stimulant pour un réalisateur.

Vus avez pourtant déclaré dans une interview, que vous n’aimiez pas les films réalisés après 2000.

(rires). Cela concerne surtout les films à gros budget produits par les grands studios, moins les métrages indépendants. Les blockbusters sont sensationnalistes, ils sont avant tout conçus pour faire du profit et exacerber nos sens avec leurs projections en 3D ou 4D. Je ne dis pas que tout est mauvais, mais les bons films à gros budget deviennent franchement rares. Les productions indépendantes, comme celles montrées à Vesoul, sont plus intéressantes. J’y trouve un vrai intérêt artistique.

Quel regard portez-vous sur la sélection 2019 du FICA de Vesoul ?

La sélection des films en compétition est très bonne. Elle a pour mérite de montrer une grande diversité de talents en provenance de beaucoup de pays asiatiques. Vesoul est devenu un endroit incontournable pour la diffusion des films asiatiques indépendants en France et en Europe. Les professionnels du cinéma coréen accordent beaucoup d’importance à la présence de leurs films à Vesoul. Je regrette en fait de n’avoir pu voir davantage de films de l’incroyable sélection des 90 retenus pour cette édition. Mais je trouve formidable d’avoir pu découvrir des oeuvres venues d’Afghanistan, du Tibet, de Hong Kong, d’Iran, de Chine ; la diversité de la provenance des films est vraiment incroyable.

Près de 35 000 spectateurs pour une ville de 15 000 habitants, c’est plutôt étonnant, non ?

Le nombre de spectateurs a beaucoup progressé depuis ma dernière venue en 2016. C’est une belle preuve de la réussite du festival.

Vous êtes vous-même directeur du Festival du Film de la Montagne d’Ulju.
Etes-vous également responsable de la programmation ?

Je ne fais que recommander certains films pour les différentes sections et je décide du film d’ouverture et de clôture.

FRANCE

Fin 1993 a eu lieu au Centre Pompidou la première grande rétrospective du cinéma coréen. 6 des 90 films présentés étaient vos réalisations : Gens de bidonville (1982), Il faisait doux cet hiver-là (1984), Hwang Jini (1986), Tendre jeunesse (1987), Bonjour Dieu (1988), Le rêve (1990) et Gagman (1990) dont vous aviez co-écrit le scénario. Vous en souvenez-vous ?

J’ai bien entendu parler de cette rétrospective, mais personne ne m’a prévenu de la sélection de mes films ! A l’époque, les responsables du KOFIC (Korean Film Council / Conseil du Film Coréen) ne connaissaient que les festivals de Cannes, de Berlin et de Venise. Ils ont peut-être publié un communiqué à l’époque, mais moi ils ne m’ont jamais prévenu. Le jour où j’ai appris la sélection de mes films, j’étais bien sûr très heureux – d’autant plus que trois d’entre eux sont sortis en France par la suite.

Cette rétrospective a permis à la presse et au grand public français de découvrir le cinéma coréen. Est-ce qu’en Corée, on a perçu ce moment charnière ?

Même si je n’ai pas été prévenu de la sélection de mes films, j’ai bien senti l’intérêt croissant pour le cinéma coréen. En 1984, mon 5e film, Il faisait doux cet hiver-là a gagné une mention spéciale au Festival des 3 Continents à Nantes. Je n’avais pas pu participer au festival suite à des problèmes administratifs. En 1986, ils m’ont dédié un petit focus avec la diffusion de Fleur Tropicale (1983), Il faisait doux cet hiver-là (1984) et La Nuit Bleue (1985). Gens de bidonville (1982) était interdit de diffusion à l’étranger jusqu’en 1988. En 1992, le Festival de la Rochelle m’a aussi rendu hommage en diffusant 6 de mes films. Voilà ce qui me fait dire, qu’il y avait déjà un intérêt naissant des Français pour le cinéma coréen.

A l’issue de la rétrospective de Pompidou, M. Maréchal (Les Grands Films Classiques), distributeur français renommé de films Art et Essai, a été impressionné par 3 réalisateurs parmi les 35 présentés, à savoir Im Kwon-taek, Lee Doo-yong et vous-même. Il a acquis les droits de 12 de leurs films (parmi les vôtres, il avait retenu Le rêve, Gens de bidonville et Hwang Jini). Il avait dit à l’époque : « Là, on a trois grands cinéastes dont les Français ignorent complètement l’existence ». Et avait qualifié Le rêve de « chef-d’œuvre ». Le saviez-vous ?

Je n’en savais rien. En fait, ce n’est que bien des années plus tard, que j’ai appris l’acquisition du Rêve en France. Personne ne m’en avait en fait prévenu. C’est dommage, j’aurais adoré participer à la promotion de mon film en France si j’avais été mis au courant plus tôt.

Vous aimez le cinéma français ?

J’adore Louis Malle, Claude Sautet et Bertrand Tavernier. Au début des années 1980, il y avait un Centre Culturel Français à Séoul. C’était le seul endroit dans le pays où nous avions la possibilité de voir des films étrangers. A l’époque, le cinéma était soumis à un système de quotas très strict, qui empêchait la sortie de films étrangers. Pourtant, nous, les jeunes, on avait soif de voir ce qui se faisait ailleurs dans le monde. On se battait pour voir les films de René Clair ou de Louis Malle…Beaucoup de gens qui fréquentaient à l’époque le Centre sont devenus plus tard des réalisateurs ou des critiques de cinéma.

Les films français ont-ils influencé votre cinéma ?

Certainement, notamment dans la manière de dépeindre les petites choses du quotidien. Les films français pouvaient sembler austères au premier regard, avec ces gens, qui passent leur temps à discuter, assis autour d’une table…En même temps, le simple fait de suivre leurs conversations me permettait d’imaginer leur quotidien. Cela m’a appris à ne plus voir le cinéma comme un simple divertissement, mais comme un outil de transmission.

Le cinéma français a-t-il été le seul à vous avoir influencé ?

Non, durant mon enfance, j’ai surtout été imprégné par la culture américaine. Par les Américains et leur cinéma, leur musique, leurs chansons pop, Coca Cola…Des influences, que je pense aujourd’hui bonnes et mauvaises à la fois…

Dès le départ, vous avez mélangé les genres pour composer votre filmographie…

J’adore tous les genres au cinéma, depuis que je suis enfant – sauf celui de l’horreur. C’est donc normal, que je me sois essayé à aborder différents styles ; mais peu importe le genre, je me suis rapidement aperçu que mon champ d’exploration était en fait la nature humaine. La tristesse, les rivalités, l’espoir, la frustration, les succès, les échecs... Tous ces grands sentiments et expériences de vie m’ont permis de me rendre compte que chaque être humain a deux facettes : d’un côté l’amour d’autrui, de l’autre l’égoïsme, qui nous dévore de l’intérieur. Par le biais de mes films, j’aimerais sensibiliser les spectateurs à ne pas céder au côté obscur, leur dire qu’il y a toujours un autre choix possible. S’il y a la possibilité de détruire, il y a aussi celle d’aimer. C’est le message commun à tous mes films.

La Nuit bleue illustre parfaitement cette dualité…

J’aime bien les Etats-Unis, mais je n’aime pas leur culture actuelle. J’ai écrit La Nuit bleue pour faire voler en éclats l’image que se font les Coréens du rêve américain et pour les obliger à voir la réalité en face. D’autre part, j’aimerais aujourd’hui pouvoir re-monter certains de mes films, et plus particulièrement La Nuit Bleue. Désormais, je voudrais que mes films se terminent de manière moins tragique. Curieusement, je suis devenu plus optimiste avec l’âge, préférant largement les fins heureuses aux dénouements tragiques. (rires).

A partir de votre second métrage, Iron Men (1983), vos films semblent surtout s’adresser à la jeune génération coréenne.

Au début des années 1980, la représentation de la jeunesse dans le cinéma coréen était très éloignée de la réalité. Les adolescents ne s’identifiaient absolument pas aux films de l’époque et n’allaient jamais au cinéma. La situation a évidemment beaucoup changé durant ces vingt dernières années avec l’arrivée des multiplexes et des films ciblant le public adolescent, mais la situation était très différente dans les années 1970 et au début des années 1980. Avant de devenir un réalisateur de films d’auteur, mon principal objectif était de faire revenir les jeunes dans les salles de cinéma. Avec le recul, on peut dire, que je n’ai pas trop mal réussi avec les succès consécutifs de Chasseurs de baleines (1984), Il faisait doux cet hiver-là et La Nuit Bleue. Ces réussites m’ont permis de gagner la confiance de mes producteurs et de réaliser les projets que j’avais vraiment envie de faire. J’avais mis au point une véritable stratégie : d’abord faire revenir les spectateurs dans les salles obscures avant de faire les films que j’avais vraiment envie de faire. Et il ne fallait surtout pas que je me plante, car je n’aurais pas eu droit à une seconde chance…

Quelle était, selon vous, la formule du succès de ces films destinés aux jeunes ?

J’ai tout fait pour que les jeunes s’identifient au sujet et aux personnages représentés.

Pourquoi avoir donné, en 1985, une suite à Chasseurs de baleines ?

C’est une excellente question. Honnêtement, ce n’est pas l’époque de ma vie dont j’aime me rappeler le plus. Le succès m’est monté à la tête. La réussite peut agir comme un véritable poison, j’étais en pleine ivresse. Pour moi, tout avait été dit dans le premier opus et je n’avais absolument pas prévu de réaliser une suite. Quand le producteur m’a approché pour me la proposer, je me suis dit qu’il y avait peut-être matière à raconter une autre histoire. Mais je me suis trompé… Même si le film a été un succès commercial, je suis loin d’en être fier. Le soir de la Première, une jeune femme s’est approchée de moi et m’a dit que j’étais capable de faire beaucoup mieux. Ca a été l’élément déclencheur pour me décider à ne plus jamais me moquer de mes spectateurs et de privilégier le fond à la forme. C’est ce qui m’a décidé à tourner Hwang Jini. Le public m’a reproché d’avoir fait un film trop lent. Pourtant, Hwang Jin-yi comporte 200 plans, contre 180 pour Chasseurs de baleines, mais qui était une comédie romantique. Le genre fait que le public est moins regardant sur la forme, que sur le fond. Après l’échec de Hwang Jini, j’ai dû alterner des projets personnels et commerciaux pour pouvoir continuer à tourner des films.

En 1990, vous écrivez justement deux projets diamétralement opposés, la comédie populaire Gagman et l’auteurisant Le rêve...

Oui et les deux ont été des échecs retentissants, même si Gagman est devenu par la suite un film culte. Peut-être étaient-ils trop en avance sur leur temps… Gagman donnait à voir ce qui se passait dans la tête du héros, tandis que Le rêve était, comme son titre l’indique, un rêve... Je pense, que le public de l’époque n’était pas encore prêt pour de tels procédés narratifs et préférait des situations plus réalistes.

Il faut dire que ces deux films sont sortis en pleine crise cinématographique coréenne des années 1990...

C’est vrai. Non seulement le cinéma était en plein déclin, mais en plus, je n’ai pas eu de chance avec les critiques de films. A la fin des années 1980 et au début des années 1990, il y a eu un relâchement de la censure, qui a eu pour conséquence l’arrivée d’une nouvelle génération de réalisateurs qui ont privilégié des sujets socio-réalistes, en situant notamment leurs histoires dans des bidonvilles – quelque chose que j’avais fait moi dès mon premier long métrage (Gens de bidonville) en 1982. Sauf que les critiques ne semblaient plus s’en rappeler en 1990. Ils ont plébiscité les réalisateurs de l’époque tandis qu’ils qualifiaient mon Rêve de « daté » et de « poussiéreux ».

Du coup, vous êtes passé de celui qui donnait le ton dans le cinéma coréen des années 1980 à celui qui allait à contre-courant des modes dans les années 1990.

Tout à fait. Mais cela m’a fait prendre conscience qu’un film ne doit pas forcément créer le buzz à sa sortie, qu’il peut aussi s’inscrire dans la longévité. Les chefs d’œuvres ne sont-ils pas intemporels ?

Comment avez-vous réussi à survivre aux années 1990 ?

Ca a été très dur. En 1995, j’ai autoproduit Love Story, qui s’inspire en fait de ma propre histoire d’amour avec mon épouse. Nous avons écrit le scénario ensemble. Je savais, que ce film n’allait pas déplacer les foules, mais je tenais à raconter cette histoire pour aller à l’encontre des mélodrames totalement irréalistes de l’époque. J’avais envie de raconter une histoire d’amour de la manière la plus simple et honnête possible. Si la période des années 1990 a certainement été la plus compliquée professionnellement parlant, c’est aussi la période de ma vie durant laquelle j’ai appris le plus de choses sur moi-même.

Ahn Sung-ki et Hwang Shin-hae dans une scène du film Le rêve (1990).

The Last Witness (2001) marque votre retour aux projets commerciaux ?

Mon film d’avant, My Heart (1999), a connu une jolie carrière festivalière un peu partout dans le monde, mais n’a pas du tout marché en Corée. Mon distributeur n’a fait aucune communication et l’a sorti seulement dans cinq salles. Après cet échec, j’avais envie de refaire un film commercial. J’ai décidé ainsi de signer une nouvelle adaptation du célèbre roman coréen après celle qu’avait faite Lee Doo-yong en 1980. J’avais envie d’adopter un autre point de vue pour raconter la même histoire. Mais, si le film a plu aux gens mûrs, il n’a pas du tout convaincu les jeunes qui lui ont reproché une mise en scène trop académique.

Ahn Sung-ki fait une nouvelle fois partie du casting. Il apparaît dans plus de la moitié de vos films…

On est de vieux amis. Je l’ai connu du temps où j’officiais encore comme assistant réalisateur de Lee Jang-ho. Il était déjà à l’époque un acteur connu ; je n’aurais jamais imaginé tourner autant de choses avec lui. En faisant Gens de bidonville, je lui ai fait part de mon projet Fleur Tropicale et en tournant avec lui Fleur Tropicale, je lui ai parlé de Chasseur de baleines…En discutant de mes projets, je finissais toujours par le visualiser dans la peau d’un de mes personnages. C’est un acteur qui dégage un charisme fou. Il est à la fois renfermé et à l’écoute des autres. A travers la diversité des rôles que j’ai pu lui donner, j’ai voulu exploiter les différents registres de sa sensibilité.

Est-ce que le cinéma vous a rendu heureux ?

(long silence). Oui, le cinéma est un acte de création et j’ai toujours été fasciné de voir comment un cheminement de pensée peut aboutir à quelque chose de concret. Si l’écriture et la recherche de financements constituent un véritable calvaire, la réalisation, c’est du pur bonheur. Et davantage encore, quand le public répond présent.

Le cinéma coréen contemporain produit-il toujours des œuvres d’art ?

Actuellement, il n’y a plus rien d’artistique dans les films commerciaux coréens. Restent quelques projets indépendants qui sont très intéressants. Mais je sais qu’il est possible de faire mieux. Je suis en train de concocter une stratégie pour remettre l’art au centre du cinéma coréen. Faites-moi confiance (rires).



Cet article est extrait du numéro 98 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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