Serge Safran éditeur : de « Pauvre et douce Corée » de Georges Ducrocq au « Vieux Journal » de Lee Seung-U

Serge Safran éditeur : de « Pauvre et douce Corée » de Georges Ducrocq au « Vieux Journal » de Lee Seung-U

On peut dire que j’ai découvert la Corée, indépendamment de ce que je pouvais en savoir dans les années quatre-vingt-dix, c’est-à-dire pas grand-chose à travers les actualités internationales, à partir de la lecture de Pauvre et douce Corée de Georges Ducrocq. Ce court et beau texte, qui date de 1904, m’avait été proposé par Alain Quella-Villéger, grand spécialiste de Pierre Loti. Il savait que j’appréciais beaucoup la revue Carnets de l’exotisme, dont je rendais compte assez régulièrement dans le Magazine littéraire dans ma rubrique consacrée aux revues. J’avais pu y lire par exemple, sous la plume de Frédéric Boulesteix, qui hélas nous a quittés assez jeune, que la Corée a fourni « longtemps à la Chine le meilleur de son papier, au Japon le bouddhisme, le confucianisme, et ses techniques céramiques ». C’est par lui, qui s’intéressait beaucoup à ces écrivains voyageurs de la fin du XIXe, début du XXe siècle, que m’est parvenu ce récit de voyage qui avait fait scandale pour des raisons devenues difficiles à imaginer aujourd’hui.

Serge Safran

Il présentait en effet le « Pays du matin calme » sous un jour différent et favorable ! La représentation singulière qu’il a donnée de la Corée en a fait d’ailleurs un ouvrage de référence pendant une trentaine d’années. Cette publication, aux éditions Zulma, en 1993, était encadrée par une postface de Frédéric Boulesteix, et d’un avant-propos de Jean-Noël Juttet, deux grands amis qui habitaient alors en Corée et qui m’ont transmis l’un comme l’autre leur passion. L’un en me servant de guide lors de mon premier voyage à Séoul, l’autre en attirant mon attention sur la littérature coréenne.

Suite à ce voyage à Séoul, après la publication de Pauvre et douce Corée, qui entrait dans une collection spécialisée dans les récits de voyageurs écrivains (et non l’inverse !), je me suis alors intéressé à la possibilité de publier de la littérature coréenne contemporaine, mais aussi plus ancienne, comme le Chant de la fidèle Chunhyang, par exemple, ou l’Histoire de Byon Gangsoé. Une grande partie à l’époque n’était pas explorée, voire pas du tout traduite. C’était le cas de Hwang Sun-Won, qui était encore en vie, véritable gloire nationale, écrivain majeur enseigné à l’école et homme libre ayant refusé toute tentative de récupération politique. On connaissait un peu en France, dans ces années-là, grâce au travail des éditions Actes Sud, un écrivain comme Yi Munyol, et quelques autres auteurs publiés dans cette maison, c’était à peu près tout. Mais je me suis rendu compte sur place qu’ils n’étaient pas nécessairement les plus représentatifs de la littérature coréenne ni même de leur génération. évidemment, il a fallu beaucoup de temps pour essayer de pallier cette lacune et c’est là qu’intervient le magnifique travail de traducteurs comme Ko Kwang-dan et Choi Mikyung, tous deux travaillant en tandem avec Jean-Noël Juttet qui m’ont proposé un recueil de nouvelles, La Chienne de Moknomi, qui sera suivi par la suite du roman Les Descendants de Caïn, traduit par Ko Kwang-dan et Benjamin Joinau. Il faut remarquer au passage que cette littérature évoque le monde paysan, des êtres humbles comme chez Kim Yu-Jong, dans son chef d’œuvre Une Averse...

Pour avoir publié ensuite, toujours aux éditions Zulma, que j’ai cofondées en 1991, la majorité de l’œuvre de Hwang Sok-yong traduite en français, par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet surtout, mais aussi Jeong Eun-jin et Jacques Batilliot, une demi-douzaine de romans et nouvelles, et pas des moindres, pour avoir lu des textes de lui aujourd’hui inconnus ou encore inédits, et l’avoir rencontré à de nombreuses reprises, non seulement à l’occasion de la promotion de ses livres, mais encore lors de son long séjour à Paris, je pense avoir pu mesurer à la fois l’ampleur, la richesse et la diversité de son univers romanesque et percevoir, malgré le barrage de la langue, sa grande et belle personnalité. J’avoue avoir été très sensible à l’évolution de son écriture, de la plus réaliste, la plus dépouillée, telle que dans Monsieur Han ou La Route de Sampo, à la plus lyrique et incantatoire comme dans L’Invité, sûrement son livre le plus profond, à mon avis. J’ai bien sûr été impressionné par la vision qu’il donne de la guerre du Vietnam dans l’Ombre des armes, et on comprend facilement à quel point ce roman est fondé sur une expérience traumatisante, de même que celle de la prison qui est rapportée dans Le Vieux jardin. En règle générale, je suis très sensible aux scènes et personnages qui dévoilent les zones les plus sombres et incontrôlables de la nature humaine. C’est ce que je retrouve également dans l’œuvre plus discrète mais tout aussi importante de Lee Seung-U.

En janvier 2012, lors de la création de ma nouvelle structure éditoriale, Serge Safran éditeur, mon projet était de publier de nouveaux auteurs. Ma ligne éditoriale s’est peu à peu infléchie avec des auteurs confirmés et des incursions dans les domaines étrangers, notamment coréen. Certains auteurs déjà publiés ont voulu poursuivre avec moi le travail entrepris, ou d’autres plus ou moins en rupture de ban ont voulu me rejoindre.

Les liens de complicité et de confiance établis au fil du temps m’ont incité à continuer ma démarche de découverte dans des domaines souvent peu explorés et en tout cas non liés à des raisons économiques. Cela permet d’élargir mon horizon littéraire, c’est une façon de voyager aussi, d’enrichir le catalogue et de ne pas me cantonner à un domaine où je veux garder la plus grande liberté possible dans la mesure où les jeunes et nouveaux talents français sont autant recherchés par moi que par de nombreux autres éditeurs.

Comme on sait que j’ai publié de nombreux écrivains coréens, il est normal que les traducteurs me proposent leurs projets de traduction. Cela se fait désormais en accord avec les fondations Daesan ou KLTI, qui elles-mêmes ont déjà opéré un filtre préalable sur les projets en cours. Comme je publie peu de titres par an, je ne peux pas défendre trop d’auteurs coréens à la fois pour avoir le temps de m’occuper de chaque titre et pour pouvoir alterner les différentes parutions, françaises et étrangères. Pour avoir publié beaucoup plus d’écrivains hommes que de femmes, ma préférence irait vers ces voix féminines qui apportent un autre regard sur la société moderne en général, et coréenne en particulier. C’est ce qui m’a séduit dans le roman de Cheon Un-yeong. Quant à Lee Seung-U, dont j’ai publié trois romans aux éditions Zulma, c’est la première fois que je publie de lui un recueil de nouvelles. Le Vieux Journal est à coup sûr pour moi son meilleur livre.

Les personnages de Lee Seung-U, auteur très remarqué en France par La vie rêvée des plantes, mais aussi dès sa première publication par une sélection du Prix Femina, vivent tous des situations à la fois rocambolesques et tragiques. à la limite de l’absurde, qui n’est autre que la rude réalité d’une société coréenne obsédée par la réussite et l’argent. Acculés de façon brusque à la dépossession de leurs biens et à l’exil, ils se trouvent mis à mal par des cas- cades de mauvais coups. Et les coups qu’ils subissent ont beau provenir de la méchanceté des hommes, ils pèsent sur eux comme un fatum venu du fond des âges. Famille, couple, individu même ne s’en remettent pas. Ni la bonne volonté ni la compassion de certains ne peut panser les blessures infligées aux plus faibles, aux plus innocents. Face à un licenciement, une rupture, une disparition, à toutes les misères humaines, il n’y aurait de salut, alors, que dans l’acte d’écrire. Cette tentative de compréhension de la trajectoire de toute vie nous dit pourquoi notre présent est parfois si éloigné de notre point de départ ou de la vie que nous avions rêvée.

Il faut savoir en plus que pour la littérature étrangère en France, et donc coréenne, ce sont les librairies qui apparaissent comme moteur des ventes ! On pourrait justement donner comme exemple l’évolution de la carrière d’un roman comme La vie rêvée des plantes qui a bénéficié du prix 2007 de la Librairie des Lucioles (à Vienne, en France) et d’une opération sur table d’un regroupement de libraires (dont fait partie Les Lucioles) au cours de l’été 2007 concernant une sélection de douze titres ayant entraîné une plus longue vie du livre, une relance et un maintien régulier des ventes. Un succès qui a sûrement contribué à une proposition d’achat en édition de poche (Folio, en l’occurrence). Il est important aussi que les écrivains coréens se déplacent et participent à des Salons du livre en France comme à la Foire du livre de Saint-Louis, cette année, par exemple, Cheon Un-yeong dont j’ai publié au printemps son premier roman, Adieu le Cirque !

Le soutien, non seulement d’aides financières aux petits éditeurs mais aussi logistiques, qu’apporte un organisme comme le KLTI, voire la Fondation des Arts, est évidemment indispensable et fondamental. Il faut absolument que les écrivains coréens puissent venir en France à la rencontre d’autres écrivains, mais aussi de libraires et de journalistes. Et enfin du public grâce aux nombreux salons qui existent et ont une réputation à la fois régionale, nationale, européenne, voire internationale. Il en existe même qui ont une spécificité comme ceux du « premier roman » ou de la « nouvelle ». Mon ambition pour l’année 2014, serait de pouvoir faire inviter Oh Jung-Hi et Lee Seung-U à Place aux nouvelles, à Lauzerte, près de Montauban, à l’occasion de la publication de leur premier recueil de nouvelles en France...

Aux éditions Serge Safran éditeur : Adieu le cirque  ! Cheong Un-yeong
 Le Vieux Journal, Lee Seung-U
à paraître : Le Quartier chinois, Oh Jung-hi
Serge Safran éditeur / Village Saint-Paul 17 rue Saint-Paul 75004 Paris www.sergesafranediteur.fr



Cet article est extrait du numéro 87 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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