Poetry, de Lee Chang-Dong : les raisons d’un succès inattendu

Par Eric BOUTOUTE
Professeur de français langue étrangère

Poetry, de Lee Chang-Dong : les raisons d’un succès inattendu

Bien que prix du meilleur scénario au festival de Cannes 2010, rien ne laissait présager les plus de 210 000 entrées réalisées en France par le film de Lee Chang-Dong, Poetry. Chiffre inimaginable pour un type de cinéma non formaté pour le box-office, abordant ici un thème peu commercial : Poetry est un film sur la poésie. Autre « handicap » a priori, sa protagoniste, Mija, est une femme déjà âgée (Le rôle est certes porté avec une grâce et une humanité merveilleuse par Yoon Jung-Hee, l’une des plus grandes actrices sud-coréennes, mais qui était inconnue du grand public en France). Nos sociétés, basées sur la performance, la compétitivité, ne s’intéressent ni à ses anciens ni encore moins à la poésie. Le projet de Poetry tenait donc pour Lee Chang-Dong de la gageure. Gageure à la mesure du constat amer de l’un de ses personnages pour qui la poésie est à l’agonie. Le monde n’en continue pas moins à tourner. Justement, le succès inattendu de Poetry n’est-il pas le signe que le monde tel qu’il va ne tourne pas si bien ? Le signe, dans une société trop individualiste, d’une aspiration profonde et réelle à autre chose, qui aurait justement à voir avec la poésie ? Finalement, quelque part le signe de sa nécessité ?

Le cinéaste Lee Chang-Dong, dont le film “Poetry” a remporté le prix du scénario lors du Festival de Cannes 2010.

Poetry nous renvoie à une image de nos sociétés dans ce qu’elles peuvent produire de plus terrible, jusqu’à l’insoutenable. Le film se déroule dans une petite ville de province sud-coréenne où Mija élève, avec un maigre salaire d’aide-ménagère, son petit-fils, un adolescent du nom de Wook. C’est en lisant une petite annonce qu’elle décide de s’inscrire au cours de poésie du poète Kim. Commence alors pour elle une quête de la beauté, jusque dans les détails du quotidien le plus banal, qui doit la mener à l’écriture d’un poème.

Jusque-là tout va bien. Elle apparaît à son entourage fantasque, naïve, aimant un peu trop les fleurs, les tenues élégantes et tenant parfois des propos décalés ; mais Mija semble trouver un épanouissement grâce à la poésie... jusqu’à ce que la réalité se rappelle à elle de la pire manière : elle apprend un jour que son petit-fils a participé avec d’autres collégiens au viol d’une élève, Heejin, qui s’est suicidée. Pour étouffer le scandale, en accord avec la direction du collège et la police, les parents doivent dédommager la mère d’Heejin. Mija se trouve alors entraînée dans une spirale infernale : taire un crime, trouver de l’argent. Poetry va nous montrer son évolution, qui est en même temps découverte du sens, des pouvoirs de la poésie. Car, même confrontée au geste effrayant de Wook, Mija ne renonce pas à son désir d’écrire un poème. La poésie ne serait-elle qu’une fuite vaine hors de la réalité, une tentative inutile de préserver un sens de la beauté que cette réalité ne cesserait de démentir ? Ce que tendrait à confirmer le geste ultime de Mija, qui, son poème écrit, mettra fin à ses jours, comme Heejin.

Le film montre que ce qui a rendu possible un acte si sordide, commis par des adolescents dits « normaux », c’est une société où règnent l’indifférence et l’individualisme. Et cela, chaque personnage du film en fait preuve d’une façon ou d’une autre, quel que soit son degré de responsabilité dans le drame d’Heejin. Bien sûr, le constat le plus accablant porté par Lee Chang-Dong concerne cette jeunesse formatée par la société de consommation, qu’incarne Wook, dont la vie tourne autour des jeux video, des portables dernier cri, d’émissions télévisées abêtissantes. Dans une scène, Mija, dans sa chambre, ne parvient ni à arrêter ni à faire démarrer son ordinateur. Or, Mija est face à la machine comme face à son petit-fils, incapable de l’atteindre, de lui faire prendre conscience de l’horreur de son geste. Quand Mija place plus tard sur sa table une photo d’Heejin, Wook la regarde à peine puis s’en détourne pour allumer la télévision. Il est ainsi déshumanisé, réduit à de simples automatismes répondant à un désir immédiat, égoïste. Avec une ironie cruelle, le réalisateur semble d’ailleurs tracer un parallèle entre l’adolescent et l’employeur de Mija, vieil homme à demi-handicapé, prisonnier de désirs égoïstes. En effet, son travail consiste entre autres à faire sa toilette ; de même, dans une scène vers la fin du film, elle se consacre à celle de Wook. N’est-ce pas qu’elle finit par le considérer d’une certaine façon comme le vieil homme, déjà mort à la vie ? La « normalité » devient ainsi monstrueuse, et cette règle vaut pour tous les personnages du film.

S’ils font preuve d’indifférence, c’est qu’ils n’ont pas le temps : l’employeur de Mija, dont l’urgence est de jouir une dernière fois d’une femme, la belle-fille de ce dernier, toute à son commerce, les adolescents piégés par le rythme trépidant du monde qui les entoure. Ce rapport au temps s’exacerbe dans le cas des parents, obligés de rassembler au plus vite une forte somme d’argent. Seule Mija échappe à ce qui apparaît comme un véritable mécanisme social. Chez elle, les réalités du cœur, de l’âme, l’emportent sur toutes autres considérations, si importantes chez les autres : l’apparence sociale, la réussite, l’argent. C’est à cause de cela qu’elle est incomprise, les autres éprouvant à son égard de la pitié ou du mépris, comme dans cette scène où, venant d’apprendre ce qu’a fait Wook, elle sort du restaurant où sont réunis les parents, observe autour d’elle et prend des notes, suivant les préceptes du professeur Kim.

Car c’est ainsi que celui-ci définit la poésie. Dans ses cours, il veut avant tout apprendre à ses élèves à voir : « Dans la vie le plus important, c’est de voir » ; et pour écrire un poème, il faut « voir correctement » les choses. C’est-à-dire avec un regard neuf qui dévoile ce que l’habitude finit par cacher. Regard que promène alors Mija sur son appartement, sa rue, tous les éléments de sa vie quotidienne, ainsi transfigurée. Premier pouvoir qu’elle découvre à la poésie. Ce regard implique un autre rapport au temps : « Quand on regarde attentivement, on ressent naturellement quelque chose. On attend ce moment avec un papier et un crayon ». De même, « c’est en flânant » que l’on cherche l’inspiration. Carnet de notes et crayon à la main, c’est ce que fait Mija. Regard, capacité d’émerveillement et rapport au temps qui s’accordent avec son caractère naïf, quasi enfantin, son décalage d’avec la réalité. Habitant un autre monde, elle est en effet déjà prête pour la poésie ; et à l’issue de son cheminement poétique, elle parviendra à ce qui semble le but ultime du poète, dont l’art se fait invocation : voir tout ce que les autres ne voient pas.

Lee Chang-Dong nous donne à voir cet invisible dans différentes scènes : à travers la brise qui souffle dans les arbres ou le regard et l’attention d’un enfant, captés par on ne sait quoi. En se réfugiant dans la poésie pour préserver la beauté du monde, finalement en fuyant en elle-même, Mija rend possible ce miracle de la création ; en suivant cette voie, elle aura non seulement préservé sa dignité, son humanité, mais aura aussi su trouver l’énergie pour agir de manière totale. C’est le cas quand, à l’encontre de sa sensibilité et de son désir, elle finit par se donner à son employeur. Ce geste est bien une étape de son cheminement poétique, où elle revit le calvaire qu’a pu vivre Heejin. Ou encore quand elle dénonce vraisemblablement son petit-fils à la police, et bien sûr, quand elle met fin à ses jours.

Cette présence invisible est liée à Heejin. Ainsi, le poème de Mija s’intitule « Chanson d’Agnès », d’après le prénom de la collégienne, et lui est consacré. C’est dire que la poésie est ancrée dans les circonstances. Ici, elles relèvent du fait divers, mais elle peuvent relever d’une autre dimension, par exemple historique. Lee Chang-Dong le laisse entendre en traçant un parallèle très clair entre le sort de la mère d’Heejin et celui d’une mère palestienne que l’on voit à la télévision au début du film, qui a aussi perdu son enfant. La poésie n’est plus seulement affaire personnelle, mais se fait aussi expression de valeurs plus générales. Elle pourrait être, ainsi, condition d’une forme d’humanisme.

Yoon Jung-Hee, personnage central du film, y interprète remarquablement une vieille dame très atypique, sensible à la beauté du monde mais confrontée à sa

Et quand Mija écrit son poème à la fin du film, la voix d’Heejin se subsitue à la sienne dans la récitation (la voix off actualisant le moment de l’écriture elle-même). Le film déroule alors des étapes du parcours du dernier jour de Heejin, à l’école, chez elle, sur le pont d’où elle s’est jetée, ne donnant à voir de nouveau qu’une présence invisible. Dans un dernier plan, Heejin apparaît, de dos, face au vide. Mais à l’ultime moment, au lieu de sauter, elle se retourne et sourit. Nous sommes arrivés à la fin du poème et à la fin du film,et la poésie acquiert un nouveau sens. Comme invocation, elle permet de transfigurer, de dépasser, et finalement de vaincre la mort.

L’image que retient Kim pour parler de l’inspiration poétique est celle d’une « source » qui « se remplit », comme si le poème était prêt à jaillir, tel un fleuve. Et c’est l’image d’un fleuve que l’on retrouve dans les scènes initiale et finale du film. Mais, alors que les premiers plans montrent les flots charriant le corps d’Heejin qui vient de se tuer, le dernier plan nous remontre le fleuve, cette fois vide. Mija prend la place d’Heejin en se suicidant, mais Heejin entre dans le poème de Mija, bouleversant le cours du destin et revenant à la vie. Et le fleuve, de symbole du temps mortifère, qui passe inéluctablement, devient symbole de vie, de création. Ainsi, Heejin est pour Mija cette part d’invisible que rend visible l’écriture poétique. Et, de même que le temps mortifère unit Wook et le vieil homme morts à la vie, le temps lumineux de la poésie unit Heejin et Mija, vivantes dans la mort.

Il y a bien sûr des films poétiques, et Poetry en est un. Mais il est surtout, ce qui est beaucoup plus rare, lui-même poésie, et nous la montre en action, car Lee Chang-Dong parvient à rendre concret, par l’image filmique, l’abstrait poétique. Suivant la technique impressionniste, il nous dévoile par touches subtiles ce qu’est la poésie. L’un des reproches qu’on lui a fait, à nos yeux injustifié, concerne la longueur de son film, particulièrement avec les scènes se déroulant lors des cours du professeur Kim. Mais parfaitement bien intégrées au film, elles font partie de cette stratégie du dévoilement. Ainsi nous en montre-t-il tous les aspects, pourtant si difficiles à saisir, et parfois contradictoires, et la poésie apparaît à la fois refuge, consolation face aux douleurs qu’impose l’existence, mais aussi action, expression de l’intimité du coeur et de valeurs plus générales, ancrée dans le quotidien le plus banal qu’elle transfigure et touchant quasiment au domaine du mystique.

Enfin, si Poetry est bien ancré dans le monde des croyances et de la sensibilité poétique sud-coréennes, il est remarquable de voir à quel point ces différents aspects de la poésie sont universels. Ainsi de l’importance de voir, reconnue par exemple par Cocteau, pour qui grâce à la poésie « l’espace d’un instant, nous voyons un chien, un fiacre, une maison pour la première fois. Tout ce qu’ils représentent de spécial, de fou, de ridicule, de beau, nous accable » ; quant à l’invocation de l’invisible, elle est au coeur du projet rimbaldien du poète-voyant, capable « (d’)inspecter l’invisible et (d’)entendre l’inouï ». Et la victoire sur le temps mortifère répond parfaitement à cette sublime définition qu’a pu donner Aragon de la poésie : cet « envers du temps ».

Dans son film, Lee Chang-Dong fait bien ressortir la nécessité de la poésie. En effet, si elle lave le regard des habitudes qui le voilent, elle lave aussi le coeur de l’individualisme, de l’indifférence dont sont malades nos sociétés modernes, permettant de renouer avec une sincérité et une humanité réelles. C’est bien tout cela qui explique sans doute qu’un si large public se soit reconnu en France dans ce petit bout de femme d’apparence si fragile mais qui incarne la poésie. Véritable « défense » et « illustration » de la poésie, Poetry est un film nécessaire à voir et à revoir...



Cet article est extrait du numéro 83 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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