Lee Ung No : peintre et passeur entre France et Corée

Par Mael BELLEC
Conservateur au Musée Cernuschi - Arts chinois et arts graphiques

Lee Ung No : peintre et passeur entre France et Corée

La Corée offre aujourd’hui à la contemplation de l’amateur l’une des scènes artistiques les plus dynamiques d’Asie. Celle-ci ne fut pourtant portée sur les fonts baptismaux par une génération de pionniers qu’entre la fin des années 1940 et le courant des années 1950. Ces précurseurs reléguèrent au second plan des siècles de tradition picturale afin de s’approprier de nouvelles techniques, de nouveaux styles et de nouveaux modes d’expression. La France contribua indirectement à cette révolution. Elle était alors un lieu d’accueil privilégié pour ces artistes qui souhaitaient confronter leur pratique et leurs principes théoriques à des normes exogènes. De Rhee Seund Ja (1918-2009) à Lee Ufan (né en 1936), en passant par Kim Whanki (1913-1974), quelques-uns des plus importants protagonistes de l’histoire de l’art coréen moderne et contemporain ont ainsi poursuivi leurs études en France, y ont fait carrière, voire y ont parfois passé l’essentiel de leur vie.

Parmi eux, Lee Ung No (1904-1989) tient une place de premier plan. D’une part, l’importance accordée à son œuvre, par les institutions coréennes ainsi que par des générations de jeunes artistes, confère rétrospectivement à ses productions un rôle séminal pour l’art coréen d’aujourd’hui. D’autre part, son activité en tant que créateur, mais aussi en tant que fondateur de l’Académie de peinture orientale de Paris, sont exemplaires des échanges et liens tissés entre culture française et culture coréenne. La parution il y a quelques mois des Dialogues de l’encre et du pinceau, consacrés à cette académie, est ainsi l’occasion de revenir sur la carrière du maître.

Une carrière internationale

Celle-ci se caractérise par sa profonde originalité, autant dans son déroulement, qui témoigne par ses ruptures de la complexité de l’histoire récente de la Corée, que dans sa fonction de transition entre la tradition picturale et les nouveaux paradigmes de l’art moderne et contemporain.

Né en 1904, Lee Ung No s’adonne très tôt à la peinture. Après un premier apprentissage auprès du calligraphe Yomjae Song Taehoi (1872-1942), c’est à Séoul, où il s’installe en 1922-1923, qu’il suit les cours de Kim Gyujin (1868-1933), considéré alors comme l’un des grands artistes traditionnels coréens, et qu’il remporte ses premiers succès. Il va parfaire ensuite sa formation à Tōkyō, notamment dans l’atelier de Matsubayashi Keigetsu (1876-1963), peintre conservateur, qui unit thèmes et techniques ancestrales de la peinture japonaise à un rendu réaliste inspiré de l’art occidental*.

* Pour la biographie de Lee Ung No, voir notamment Moon Shin – Lee Ungno : the beautiful travel [Changwon : Moon Shin museum of art, 26 août 2011 - 30 octobre 2011 ; Daejeon : Ungno Lee museum of art, 11 novembre 2011 - 19 février 2012], Changwon : Moon Shin museum of art ; Daejeon : Ung No Lee museum of art, 2011. -151p. : ill. et Patrice de la Perrière, « Hommage à Ung No Lee (1904-1989) » in Culture coréenne, 2010, n°80, pp. 3-9.

La production de Lee Ung No se ressent de l’influence de ces maîtres et se caractérise jusqu’aux années 1940 par son adéquation parfaite avec la tradition picturale. Ce n’est qu’à son retour en Corée, en 1945, que son œuvre connaît une évolution notable vers des tendances modernistes, aussi bien dans ses représentations quasi expressionnistes de la vie quotidienne que dans ses peintures traditionnelles, de plus en plus proches de l’abstraction. Cette irruption de l’art de Lee Ung No dans le domaine contemporain et son activisme intense en faveur de la reconstruction d’un art coréen lui attirent l’attention de commissaires d’exposition et de critiques occidentaux.

En 1960, il part s’installer en France où il passe l’essentiel de son temps, à l’exception d’une incarcération de deux ans en Corée du Sud suite à une accusation d’espionnage. Il y effectue une carrière brillante et bénéficie rapidement d’une reconnaissance internationale. Aujourd’hui, ses œuvres sont présentées dans un musée qui lui est dédié dans la ville de Daejeon, mais aussi dans quelques collections occidentales prestigieuses telles que le MoMA de New York, le Musée des Beaux-Arts de Lausanne, le Musée d’art moderne de Rome, le Musée des Arts décoratifs de Paris, le Musée Cernuschi, le Centre Pompidou, le Musée national de la Céramique de Sèvres...


Sa production est très éclectique tant sur le plan technique que stylistique. Il pratique aussi bien la peinture sur papier, sur toile et sur céramique que la sculpture. Des périodes d’intense innovation plastique peuvent coïncider chez lui avec la production d’œuvres très traditionnelles. Dans l’ensemble, les grandes tendances dominantes de sa production se modifient tous les dix ans. Dans les années 1950, l’accent mis sur la liberté calligraphique de ses coups de pinceau l’amène à produire des œuvres proches visuellement de l’art informel, les sujets disparaissant derrière une surface recouverte de lignes vigoureuses et de taches de couleurs. À son arrivée à Paris, il poursuit ses recherches sur l’expressivité et le all-over par le collage dense de papiers froissés issus de magazines. La force des compositions, les effets de matière et les forts contrastes chromatiques lui ouvrent alors les portes de la galerie Facchetti, spécialisée dans l’abstraction lyrique.

Parallèlement, son intérêt pour la calligraphie amène Lee Ung No, comme l’avait fait dans un autre esprit Zao Wou-ki avant lui, à reconstituer des caractères calligraphiques imaginaires. Ils vont former le vocabulaire de base de son travail jusqu’à la fin des années 1970 et l’amener à la réalisation de compositions beaucoup plus épurées, organisées selon des quadrillages plus ou moins parfaits, qui sont ceux censés cadrer la succession des caractères. L’aspect extrêmement moderne de ces œuvres, notamment dans leur recours à des signes plastiques arbitraires dont le rapport à d’hypothétiques référents est volontairement ambigu, reste ainsi sous-tendu par l’importance d’un rapport pictural à l’écriture directement issu de sa formation initiale.

À la fin des années 1970, son vocabulaire change à nouveau au profit d’un usage privilégié de l’encre sur papier. Le motif le plus courant de ses peintures devient alors jusqu’à sa mort la représentation d’êtres humains, dont la répétition forme de gigantesques foules, à mi-chemin d’une composition calligraphique abstraite et d’une sarabande humaniste qui reflète ses idéaux progressistes. Ce retour à des techniques anciennes s’accompagne également d’un renouveau chez lui des sujets traditionnels, et notamment du paysage.

Enseignement et diffusion de l’art coréen en France

La résurgence de ces derniers thèmes est facilitée par leur mise en œuvre régulière depuis les années 1960. En effet, si Lee Ung No effectue une synthèse personnelle de l’art contemporain occidental et de la tradition coréenne, il a à cœur de permettre la réalisation d’un syncrétisme similaire par des élèves occidentaux. Il fonde donc en 1964 l’Académie de peinture orientale de Paris. Son objectif est la transmission des techniques traditionnelles de la calligraphie et de la peinture coréenne à un public français. Il pratique ainsi, lors de ses cours et démonstrations, la peinture à l’encre ; il en transmet les règles traditionnelles d’exécution, tout en veillant à conserver fraîcheur d’inspiration, élégance et innovation formelle.

La création de cette académie est parrainée par de multiples artistes et personnalités, dont Hans Hartung, Pierre Soulages, Zhang Daqian, Zhou Lin, Fujita Tsuguharu, Zao Wou-Ki, Jacques Lassaigne et Vadime Elissee , directeur du Musée Cernuschi. Ce dernier met à disposition les espaces de son musée. De 1971 à 1988, Lee Ung No y assure des cours et y effectue des démonstrations. Cela lui vaut d’être exposé plusieurs fois sur les murs de cette institution*. Après sa mort, c’est sa veuve, Park In-Kyung, qui prend la relève, suivie ces dernières années de son ls Lee Young-Sé. Cette activité a permis de former de nombreux élèves, dont certains sont devenus eux-mêmes professeurs, ainsi que des artistes renommés, tel Alain Kirili.

* . Œuvres et études de l’Académie de peinture orientale de Paris [Paris : Musée Cernuschi, novembre - décembre 1971], Paris : Musée Cernuschi, 1971. -26p. : planches hors texte et Hommage au Maître Ung-no Lee : Seoul 1904 – Paris 1989 [Paris : Musée Cernuschi, 12 mai - 12 novembre 1989], Paris : Paris-Musées, 1989. Non paginé : ill.

Cette diffusion de l’art coréen en France s’est également traduite par le biais d’une générosité renouvelée de la famille Lee envers le Musée Cernuschi. Lee Ung No donne ainsi, en 1980, plusieurs œuvres réalisées lors de ses démonstrations. Ce fonds est complété par sa veuve en 1989, puis en 2013 et 2014. Aujourd’hui, le musée est doté d’une centaine d’œuvres de cet artiste et possède ainsi le fonds le plus riche qui lui soit consacré dans une institution publique hors de Corée. Cette collection couvre l’ensemble de la carrière de Lee Ung No, aussi bien dans son activité d’artiste que dans son activité d’enseignant. Les œuvres, après achèvement de la campagne de restauration dont elles font l’objet, seront exposées et publiées, livrant ainsi un pan essentiel de l’art coréen contemporain au public français.

DIALOGUES DE L’ENCRE ET DU PINCEAU

Les Dialogues de l’encre et du pinceau sont tout d’abord une conversation entre les deux auteurs et la mémoire de leur ancien maître en peinture. Au fil de ces pages s’égrènent souvenirs d’élèves, principes théoriques et pratiques transmis par Lee Ung No ainsi qu’exemples d’œuvres réalisées par les professeurs et disciples de l’Académie de peinture orientale.

Cet ouvrage, sous les abords d’un discours fluide et compréhensible, offre à l’amateur de peinture deux apports principaux. D’une part, il encourage une compréhension ne de la complexité sous-jacente de la peinture à l’encre, eût-elle pour résultat des œuvres apparemment simples. D’autre part, il reproduit des esquisses et modèles de Lee Ung No, qui permettent de mieux comprendre ses processus créatifs et d’envisager son œuvre sous de nouvelles perspectives. Comme l’indique Danielle Elissee dans sa préface, il ne faut pas craindre de plonger dans ces pages, « de les regarder avec des yeux d’ailleurs » et d’y découvrir « une nouvelle forme de langage ».


Christine DABADIE-FABREGUETTES, Claire KITO, Dialogues de l’encre et du pinceau : la tradition source de nouveauté, Paris : Editions You Feng, 2013. -112p. : ill. -25 euros.



Cet article est extrait du numéro 88 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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