Webtoon, l’avenir des bulles

Par Laurent MELIKIAN
Critique de bande dessinée

Webtoon, l’avenir des bulles

L’exposition « Webtoon ! - Spécial PyeongChang », qui s’est déroulée au Centre Culturel Coréen, du 19 janvier au 28 février 2018, a remporté à Paris un gros succès.


Pour évoquer la bande dessinée en Corée du Sud, le terme manhwa n’est plus vraiment d’actualité. En effet depuis plus d’une décennie, les Coréens ont délaissé les magazines spécialisés à la faveur d’histoires en images conçues pour téléphones et tablettes numériques. Cette nouvelle forme de BD, baptisée webtoon, est aujourd’hui incontournable dans la culture contemporaine de la péninsule.

Webtoon, ce mot en sept lettres ferait le délice des amateurs de scrabble. D’origine coréenne malgré sa consonnance anglosaxonne, cette contraction de web (toile) et cartoon (dessin de presse) désigne une bande dessinée numérique que se lit par défilement vertical sur un écran tactile. Webtoon ne figure pas encore dans les dictionnaires français. Pour les spécialistes de la bande dessinée, la question n’est pas de savoir s’il y entrera un jour, mais quand il y entrera. En effet, le phénomène se propage actuellement sur les cinq continents.

Pour expliquer le webtoon, il convient de revenir aux puissants liens qu’entretiennent la bande dessinée et la Corée. Dès le 10e siècle, utilisant la gravure sur bois, la péninsule imprime ses premiers récits dessinés impliquant textes et images. Au 20e siècle, pendant l’occupation japonaise et depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les manhwa se développent aussi bien au Nord qu’au Sud. Jouissants d’une grande popularité, ils évoluent au rythme du pays. Les petits fascicules des années 1950 cèdent peu à peu la place à des magazines en petit format ou des volumes destinés à la location. Puis, dès les années 1970, d’épais magazines hebdomadaires destinés à la jeunesse font les beaux jours des kiosques coréens. Au sommaire, des feuilletons par dizaines tiennent en haleine un lectorat avide d’évasion. La crise asiatique de la fin des années 1990 atteint rudement les sociétés de presse et ces magazines ferment à l’époque les uns après les autres, laissant des lecteurs et auteurs orphelins.

Alors qu’elle semble dans l’impasse, la bande dessinée coréenne trouve le contexte pour faire sa révolution en changeant de support. Lire une bande dessinée sur un écran de téléphone, l’idée fait sourire en 2003 en France quand la Corée est l’invitée d’honneur du Festival d’Angoulême et présente quelques exemples de ces récits numériques. Pourtant, cette même année, le mot webtoon apparaît. L’économie coréenne s’est tournée vers le numérique, développant les terminaux, les infrastructures, les réseaux sans fil et les portails en ligne comme Daum ou Naver. Ces derniers sont à la fois des fournisseurs de services, des moteurs de recherche et des boutiques en ligne. Ils ont un besoin vital de visiteurs. La bande dessinée joue, pour ces plateformes numériques, le même rôle de séduction massive qu’elle a joué à la fin du 19e siècle pour le développement de la presse populaire. Les portails proposent aux auteurs désœuvrés de diffuser leur nouvelle BD sous forme de webtoon contre rémunération selon le nombre de vues. Et les lecteurs répondent à l’appel du numérique. Certaines séries en ligne sont lues par plus d’un million de fans à chaque nouvel épisode. L’originalité semble être la clé qui a permis au genre de décoller. Car en collaborant avec un portail, les auteurs de BD ne répondent plus aux exigences calibrées des responsables des magazines. Ils ont toute liberté dans leur création, ce qui peut donner des récits cocasses. Ainsi Choi Jong-hun, un des créateurs les plus en vue de la scène webtoon a produit une comédie farfelue, Je ne veux pas te faire de mal où les employés d’un zoo en faillite se déguisent en animaux pour sauver leur entreprise. Quand on s’étonne de l’originalité de son propos, il répond : « Les séries webtoons les plus populaires sont très loin des cadres qu’imposaient les magazines. Elles auraient probablement été refusées par les éditeurs dès la lecture du synopsis. » Choi Jong-hun sait de quoi il parle, il a dessiné ses premières histoires pour les magazines du 20e siècle, des travaux qu’il juge bien fades aujourd’hui.

Témoin de l’adhésion du public aux webtoons et de leur installation dans le paysage culturel coréen, ceux-ci sont fréquemment adaptés en films, séries télévisées, pièces de théâtre ou comédies musicales. Dès 2006, le thriller Apartement est porté sur le grand écran. En 2013, adapté d’un autre webtoon de Choi Jong-hun, la comédie d’espionnage Secretely greatly a battu le record d’entrées en salles pour un film coréen, consacrant le jeune acteur Kim Soo-hyun comme une star des K-films. Aujourd’hui cependant, les webtoons sont surtout proches des séries télévisées. Non seulement une cinquantaine d’entre eux ont été déclinés pour le petit écran, mais en plus, on décompose une série webtoon à la manière des programmes cathodiques, en saisons annuelles comportant une cinquantaine d’épisodes et chaque épisode comprenant en moyenne deux cents cases.

Au-delà d’un récit palpitant, l’attrait pour le webtoon peut s’expliquer par le fait qu’il intègre parfaitement les pratiques numériques. La promotion s’effectue sur les réseaux sociaux. D’un simple lien sur un écran, les lecteurs potentiels peuvent consulter la série recommandée par un ami. Ensuite, les fans n’hésitent pas à commenter chaque épisode. En lisant les commentaires à chaque fin de bande, l’auteur sait très vite s’il a rempli son contrat d’attractivité, s’il a su ménager le suspens pour que son public attende avidement la suite de l’aventure. Enfin, certaines séries comprennent de petites animations à l’intérieur des cases, voire des sonorisations qui accompagnent l’émotion, mélodie légère pour les comédies romantiques, bruits stridents au plus fort de la tension pour un thriller angoissant. Le webtoon avec son défilement vertical impose une nouvelle grammaire du récit en bande dessinée, cependant l’essentiel du principe de lecture est préservé, c’est au lecteur d’imaginer le récit qui se déroule d’une case à l’autre.

Choi Jong-hun, dit Hun, est l’auteur de plusieurs webtoons à succès dont « Secretly Greatly » , qui a atteint un record au box-office coréen pour son adaptation au cinéma avec dans le rôle principal le jeune acteur Kim Soo-hyun (photo ci-dessus).

Choi Jong-hun © L. Mélikian

Selon des chiffres fournis par l’agence Komakon de Bucheon, en 2017, près de 6000 webtoons réalisés par 2343 auteurs et diffusés sur 39 plateformes numériques sont disponibles à la lecture depuis l’Internet coréen. Enfants, adolescents, adultes, hommes ou femmes,… tous les publics peuvent trouver leur webtoon. Les plus grands auteurs de manhwa se sont convertis au nouveau support. Que ce soit l’ultra populaire Hur Young-man, qui dessine aujourd’hui une série sur le café, ou Kim Dong-hwa, le poète des manhwa auteur du classique La Bicyclette rouge qui poursuit désormais son évocation de la Corée rurale en webtoon avec la série Fleur de pommier.

Avec le webtoon, la culture coréenne montre d’une part qu’une bande dessinée numérique peut être lue facilement par tous en préservant un fort potentiel artistique et émotionnel. Et d’autre part, en introduisant petit à petit des formules de lectures payantes, qu’un modèle économique qui permet de rémunérer les auteurs est possible. Et l’innovation de devenir internationale. La Chine, via le réseau social Weibo, a été un des premiers pays à diffuser des webtoons à la fois coréens ou chinois. Naver traduit en anglais certaines de ses séries sur la plateforme internationale justement baptisée webtoon.com. D’autres acteurs lui ont emboîté le pas, comme Lehzin spécialisé dans la bande dessinée pour adultes. Depuis l’Amérique du Nord, la plateforme Tapas diffuse, elle, des webtoons made in USA…

Le Musée de la bande dessinée coréenne de Bucheon, là où un siècle de manhwa et de webtoon se contemple. © DR

Vous ne le savez peut-être pas, mais les lecteurs de webtoons sont aussi parmi nous en France. À Paris nous avons rencontré Pauline, 17 ans. Depuis trois ans cette élève de terminale est une adepte de la lecture en ligne de BD coréenne. « Je lisais beaucoup de mangas japonais, nous confie-t-elle, mais les livres étaient chers et je ne trouvais pas toujours ce qui m’intéressait en bibliothèque. J’ai donc commencé à lire mes séries préférées sur des sites gratuits. C’est ainsi que j’ai découvert à la fois le webtoon et la culture coréenne que je ne connaissais pas alors que j’ai des amies fans de K-Pop et de dramas. » Ainsi, Pauline lit en anglais ses séries préférées comme Cheese in the Trap, Nobless, God of bath, Something about us.., elle y consacre même un petit budget. «  Maintenant, je préfère les webtoons aux mangas, poursuit-elle, il y a de la couleur, les compositions sont intéressantes, les histoires souvent plus originales. Je lis entre trois et cinq séries simultanément.  » Accro aux webtoons ? « dès que je rentre du lycée, je regarde si de nouveaux épisodes sont en ligne… »

Le sexagénaire Kim Dong-hwa, grand maître de la bande dessinée traditionnelle coréenne a, lui aussi, franchi le pas vers le webtoon avec « Fleur de pommier ». © Kim Dong-hwa

Sur le marché francophone, la plateforme Delitoon, associée à Daou Technology depuis 2015, diffuse des séries en français en provenance de Corée, de Chine et parfois de France. Comme beaucoup, elle propose les premiers épisodes de chaque série gratuitement avant d’utiliser un système de crédits pour donner accès à la suite des aventures. Sa page Facebook est déjà suivie par plus de 45 000 fans. A titre de comparaison, celle du Journal de Spirou n’en comporte que 30 000. Un parallèle qui ne doit rien au hasard puisque, justement, cet hebdomadaire emblématique édité à Charleroi en Belgique depuis 1938, lance cet été, pour ses 80 ans, une plateforme dédiée au webtoon. « Nous diffuserons d’abord une vingtaine de séries, confie Marc Lefebvre, chargé du Multimédia aux éditions Dupuis. De l’humour avec Boni ou Harry déjà publiés dans le Journal de Spirou, mais aussi des projets très différents comme Le petit Épicier, un thriller sur l’embrigadement terroriste. »

Trente ans après avoir cédé aux sirènes du manga sans pour autant perdre de sa vitalité, la bande dessinée européenne est sur le point d’expérimenter un autre genre de récit graphique qui promet une nouvelle collision culturelle surprenante et sans frontière.




Cet article est extrait du numéro 96 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.




Les derniers programmes

affiche tout programme
Expositions
« Patterns » Exposition de l’Association

Du 29 mai au 17 juillet

Concerts / Spectacles
Dans le cadre du festival Mouvements

Dimanche 23 juin

Concerts / Spectacles
Concert du groupe nuMori

Vendredi 14 juin 19:00