Oh Se-yeol, l’enfance de l’art
Par Henri-François DEBAILLEUX
Critique d’art


Oh Se-yeol est resté un éternel enfant. Sans doute celui qu’il était dès l’âge de trois ans « lorsque mon amour pour les arts plastiques a commencé » se souvient-il parfaitement. Aujourd’hui, si l’on fait abstraction de sa moustache grisonnante et de ses cheveux poivre et sel, même son visage a gardé un côté juvénile. Pourtant l’artiste n’est pas si jeune que cela, puisqu’il est né en 1945 à Séoul, en Corée du Sud, et qu’il est sorti diplômé de peinture du Surabeul Art College en 1969, obtenant également par la suite, en 1974, un M.F.A du College of Art de l’Université Chung-Ang. Sa biographie ne mentionne qu’une petite dizaine d’expositions personnelles depuis 1976, toutes à Séoul et majoritairement en galerie depuis la galerie Jean en 1984 et 1987 puis les galeries Garam en 1987, Yeh en 1991 et 1997, et enfin Wellside en 2000 et 2008. Autrement dit, avant cette exposition chez Baudoin Lebon à Paris, il n’avait pas eu de solo show depuis sept ans ! Nul doute d’ailleurs que la perspective de travailler avec le galeriste parisien a dû redonner à Oh Se-yeol une seconde jeunesse, lui qui travaillait de manière assez isolée, d’autant que leur rencontre, à défaut d’être un conte de fée, relève d’une succession de hasards. Baudoin Lebon compte plusieurs artistes coréens dans son équipe (Kim Tschang-yeul, Kim Mi-hyun, Chae Sung-pil, Shin Sung-hi) ; aussi se rend-il régulièrement au Pays du matin calme. Lors d’un voyage à Séoul en septembre 2014, le galeriste va chez un collectionneur, découvre chez ce dernier un tableau de Oh Se-yeol accroché à un mur et, séduit par l’œuvre se renseigne auprès de son interlocuteur sur l’artiste. Dans la même journée, Baudoin Lebon se rend chez un autre collectionneur, tombe à nouveau sur un tableau d’Oh Se-yeol et décide donc d’aller le rencontrer dans son atelier, situé à environ une heure de Séoul. Il y retournera en juin 2015, puis trois mois plus tard en septembre pour choisir précisément les tableaux qui ont été présentés à Paris. Car, en travaillant dans la perspective de cette première exposition personnelle en France, Oh Se-yeol a retrouvé une belle énergie. Il a même, entre temps, changé d’atelier, quittant celui qu’il avait en appartement pour investir celui d’une maison spécialement construite à cet effet.
Mais au-delà de ce versant biographique, c’est surtout dans ses oeuvres qu’Oh Se-yeol a gardé une âme d’enfant. Leur fraîcheur, leur vitalité, leur spontanéité sont indéniablement les premières impressions qu’elles donnent. À commencer par celles qui évoquent les tableaux noirs de l’école sur lesquels il s’amuse à écrire en blanc des rangées de chiffres, de 1 à 10, qu’il aligne sur des lignes d’écriture imaginaires. Comme s’il s’agissait d’un tracé à la craie, avec le tremblement de l’écolier. Dans certaines toiles, c’est l’inverse, le fond est blanc et les chiffres noirs ou gris. Si quelquefois Oh Se-yeol remplit toute la toile de son écriture, il la coupe le plus souvent en deux pour représenter sur la seconde partie différentes figures : des fruits, des petites fleurs, un pot, mais sans fleurs cette fois, un arrosoir bleu, un poisson rouge, un parapluie jaune, une voiture ou un camion, une roue de vélo, un pistolet... toute une iconographie proche du jouet de l’enfant tel que ce dernier peut le reproduire et le griffonner dans ses dessins. De temps en temps, ces formes se glissent entre les chiffres. Oh Se-yeol va même jusqu’à coller de vrais objets, une toute petite paire de ciseaux, des boutons colorés. Il lui arrive aussi de tracer des lignes, comme sur les cahiers ou l’ardoise, sur lesquelles les figures semblent pousser comme des pâquerettes, toutes sur le même plan. Oh Se-yeol ne se départit en effet jamais de cette frontalité caractéristique du dessin d’enfant qui, ne connaissant pas encore la perspective, juxtapose ses figures les unes à côté des autres et les met à plat, sans arrières plans ni lignes de fuite.

Oh Se-yeol, Sans titre (Art Work N°76), 2015. Huile sur toile, 61 x 46 cm.

Oh Se-yeol, Sans Titre (Art Work N°37), 2015. Huile sur toile, 72 x 159 cm.
D’une œuvre à l’autre on découvre ainsi tout un alphabet, une écriture. Celle-là même que l’on retrouve, tel un grafiti sur les murs de son atelier, et dans laquelle il semble aller puiser pour peindre ses tableaux. Comme s’il rejouait ses notes, ses gammes sur un autre instrument, celui de la toile cette fois, ou du panneau de bois. On pourrait en effet presque parler d’une écriture musicale tant ses chiffres, signes ou figures, accrochés à leurs lignes font quelquefois penser à des notes sur une portée musicale.
La comparaison avec cet autre domaine peut d’autant plus se poursuivre que le travail de Oh Se-yeol fait indéniablement entendre une petite musique qui nous parle et parle à tout le monde puisqu’elle s’appuie donc sur les codes formels universels de l’enfance. Cette enfance, il la recherche en permanence et il la revendique puisqu’elle le fait vivre au quotidien. « Je peins le cœur de l’enfant, c’est cela que j’essaye d’exprimer. Je m’efforce de retrouver cette pureté, cette innocence, cette naïveté qui disparaissent quand on commence à faire des expériences et qu’on ne peut ensuite plus retrouver », indique-t-il. Et lorsqu’on lui parle de nostalgie, la réponse fuse : « Je me satisfais de la nostalgie, je baigne dedans, c’est ma matière et j’éprouve beaucoup de joie à faire revivre toutes ces figures qu’on oublie ».
Car bien évidemment, à travers ces figures, c’est le temps qu’Oh Se-yeol peint. Certaines de ses toiles, celles qui sont entièrement recouvertes de chiffres noirs ou gris sur fond blanc, peuvent d’ailleurs faire penser à Roman Opalka, même si les démarches des deux artistes sont à l’opposé l’une de l’autre. En effet si Opalka peint la èche du temps et sa fuite en avant, Oh Se-Yeol va dans l’autre sens et remonte, lui, le temps. La grande importance qu’il accorde au travail de la matière, à l’exemple de ces couches superposées de peinture à l’huile qu’il gratte inlassablement pour tirer ses lignes, procède de ce processus temporel. Telle une litanie, la répétition de son geste fait partie de son travail et ses différentes techniques de grattage, avec des aiguilles, au rasoir, avec des pointes, comme s’il s’agissait de scarifications, constituent un véritable rituel. « Je suis chrétien et pour moi les tableaux sont comparables au corps humain, un corps vivant, et le fait de gratter la surface, plus ou moins en profondeur, rejoint l’idée de la douleur et de la vie ». En outre, ce geste maintes fois reproduit et rythmé lui permet de dépasser un état de conscience pour justement laisser la place à cette inconscience de l’enfant. Nombreux sont les artistes qui en vieillissant rêvent de la retrouver. Oh Se-yeol n’aura lui pas besoin de la rechercher : il ne l’a jamais perdue.
Cet article est extrait du numéro 91 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


