Lim Chul-woo, ou la magie d’une île
Par Eric BOUTOUTE

Professeur de français langue étrangère, Eric Boutoute prépare actuellement une thèse de doctorat sur la mélancolie dans l’écriture d’Aragon. Il a remporté, en 2014, le 1er prix du concours « À la découverte des grandes œuvres de la littérature coréenne »*, concours mettant, chaque année, en lumière l’œuvre d’un grand auteur de Corée sur laquelle les candidats doivent rédiger un texte personnel (compte rendu, note de lecture, commentaire) faisant part des réflexions et impressions suscitées par la lecture de l’ouvrage. Le livre retenu pour l’édition 2014 du concours avait été « Je veux aller dans cette île » — paru à L’Asiathèque — de Lim Chul-woo et notre lauréat en avait fait un compte rendu brillant qu’il nous résume dans cet article spécialement rédigé pour les lecteurs de « Culture Coréenne ».
*Organisé conjointement par l’Institut Coréen de la Traduction Littéraire et le Centre Culturel Coréen.
Parfois, il arrive qu’un livre apport une telle plénitude que notre toute première pensée, passé le serrement au cœur qui nous prend à la fin, est de le faire découvrir à ceux que l’on aime. Il en est ainsi avec Je veux aller dans cette île de Lim Chul-woo, paru dernièrement aux éditions de L’Asiathèque. On ouvre cet émouvant livre comme l’on ouvrirait un coffret contenant un remède miraculeux à l’absurdité de l’existence humaine, fait de tendresse pour l’humanité, d’une humble attention aux petits riens ordinaires et d’une sensibilité poétique aux beautés simples de la nature.
UNE CONSCIENCE TRAGIQUE
Le récit nous entraîne à Nag’ildo, petite île éloignée de tout et désolée du sud de la Corée ; le riz n’y pousse pas, les champs de cultures moins nobles sont plus petits « que la paume de la main ». La pêche et la récolte des algues dans les eaux glacées de l’hiver sont les deux autres activités principales. Dure y est la vie des hommes, plus dure encore celle des femmes. C’est là que Ch’ŏr’i, l’auteur-narrateur, a passé son enfance, élevé par sa grand-mère.
Devenu adulte, il habite une grande ville du continent. Malgré tout le confort moderne (inexistant à Nag’ildo), sa vie n’y a vraiment aucun sens et relève de cette absurdité, de ce tragique de la condition humaine que Lim Chul-woo place sous le double signe de l’inhumanité de nos sociétés et de la finitude de l’homme.
Le jour de la mort de sa grand-mère, Ch’ŏr’i se souvient qu’à Nag’ildo son âme coulait « en abondance, claire et fraîche comme l’eau d’une fontaine ». Il se souvient aussi d’une histoire qu’elle lui contait lorsqu’il était enfant. Alors l’écriture peut se mettre en place, faisant revivre l’esprit de Nag’ildo au travers d’une galerie de personnages pittoresques que l’on ne peut oublier, pris dans des scènes où le rire n’est jamais loin du drame. S’y mêlent un réalisme allant jusqu’à l’égrillard, dans les joutes verbales des villageoises qui en remontreraient à un Rabelais ou que l’on verrait illustrées par un Dubout, le fantastique, avec la croyance des îliens aux esprits, la poésie, la nature sachant inspirer leurs âmes simples. La précision quasiment documentaire de ces scènes sur une communauté villageoise coréenne se double d’un éclairage sur le sens que peut prendre la vie malgré son âpreté.
SOUVENIRS D’ENFANCE
Nag’ildo, lieu imaginaire, est là pour évoquer l’île natale de Lim Chul-woo, et Je veux aller dans cette île est avant tout recueil de souvenirs. Ch’ŏr’i, enfant espiègle et débrouillard, se trouve souvent là où il n’aurait pas dû être. Et c’est toute la magie et l’étonnement du regard de l’enfance qui renaît comme ce jour où Ch’ŏr’i suit les villageoises, alertées par les cris de l’idiote du village dont un homme ivre, qu’elles mettent en fuite, a tenté d’abuser. À moitié nue, la simple d’esprit a cru avoir a aire à un voleur. Devant sa grande naïveté, les villageoises éclatent de rire, imitées par Ch’ŏr’i. Dévoilant ainsi sa présence, il reçoit une gifle magistrale de sa grand-mère...
Il a grandi quand il assiste à l’arrivée d’un facteur digne du lm de Tati... à ceci près qu’il est porteur d’une lettre annonçant à une mère le suicide de son ls à l’armée. Quand des soldats ramènent l’urne contenant ses restes, les villageois, qui ont entre-temps appris que le jeune homme est mort de maltraitances, se retournent contre eux. Ch’ŏr’i a découvert la douleur du deuil, l’injustice et la violence. Mais il découvre aussi le sens de ce lien entre humains que rien ne peut détruire, quand il voit les villageois fraterniser finalement avec les soldats, des gens aussi simples qu’eux et confrontés dans la vie aux mêmes problèmes.

ESPRIT DE RÉSISTANCE
Nag’ildo est aussi là pour évoquer le Chŏlla, région d’origine de Lim Chul-woo qui a toujours constitué un particularisme coréen regardé par les pouvoirs centraux avec méfiance, sa population résistant aux tentatives de prises en main ou aux réformes, religieuses ou autres. Au-delà de souvenirs plus ‘’personnels’’, Lim Chul-woo puise son inspiration dans cet esprit îlien ; le point de vue n’est plus alors nécessairement celui de Ch’ŏr’i. Lim Chul-woo joue sur ce prisme des regards pour faire ‘’chatoyer’’ la narration, comme dans ses descriptions il fait chatoyer la mer de couleurs subtiles...
Et nous découvrons, dans un paysage érotisé, avec les « belles fesses fièrement gonflées » de la lune, un coucou qui chante « comme s’il n’arrêtait pas d’embrasser quelqu’un sur la bouche », la solitude d’une vieille veuve qui rêve que son mari, revenu pour elle du monde des morts, se retrouve de nouveau dans ses bras.
L’humilité de l’écriture de Lim Chul-woo, débordant de tendresse, s’incarne ici dans cette figure pour en faire, au-delà de sa fragilité, un exemple de l’esprit de résistance du Chŏlla : sa nièce, chrétienne prosélyte méprisant les croyances traditionnelles des îliens, tente avec insistance de convertir la vieille femme. Elle rêve alors cette fois que son mari abat à coups de hache les piliers de sa maison... Après ce rappel du culte dû aux ancêtres, elle refuse de retourner au temple protestant, symbole de ces tentatives de ‘’prise en main’’ par un pouvoir central évoquées précédemment.
Dans une autre histoire, Lim Chul-woo décrit un kut, cérémonie chamanique faisant partie des croyances des îliens. Derrière la précision documentaire, on retrouve l’expression de l’esprit du Chŏlla. Une villageoise, à force d’être battue par son mari, a sombré dans la folie. Rendue fantomatique par les coups reçus, elle est transfigurée lors d’un kut organisé pour la guérir. Durant le rituel, elle danse infatigablement, et, en transe, prend la voix de ses beaux-parents, dont les esprits la hanteraient, accablant son mari pour son manque de piété filiale avant de commencer à le frapper sans qu’il puisse réagir : n’a-t-il pas a aire aux esprits des siens ? Depuis le kut, le rapport de force entre les époux s’est inversé et c’est maintenant la femme qui, pour le plus grand plaisir des villageoises, frappe son mari !
Or, Lim Chul-woo raconte aussi l’histoire d’une autre villageoise qui, trompée et abandonnée par son mari, est devenue folle. Internée dans un asile sur le continent, elle s’en échappe pour trouver la mort. Le kut a guéri et sauvé l’une, l’internement a tué l’autre. L’esprit de résistance se tourne à la fois contre la tyrannie masculine et contre une approche moderne et institutionnalisée, « officielle », de la folie, forme de savoir rationnel « venu d’en haut » et remettant en cause les croyances traditionnelles des îliens.
C’est toute une humanité qui foisonne à Nag’ildo. Quelle leçon, digne d’une fable de la Fontaine, pour les villageois quand, sûrs de la victoire de leur champion dans un concours de lutte, ils le font trop manger avant la compétition qui oppose chaque année les îliens, et qu’il se retrouve piégé aux toilettes, pris d’une terrible colique ! Dans une autre histoire, la ruse s’alliera à l’amour pour permettre à une entraîneuse et à un infirme d’échapper à leur sort et d’être enfin heureux. Lim Chul-woo nous donne à voir toute cette vie foisonnante de l’ île, au-delà des divers registres utilisés (n’évitant pas une scatologie carnavalesque dans l’histoire du champion), avec un extraordinaire sens du réel.
VISION ET STRUCTURE CYCLIQUES
C’est l’histoire racontée par la grand-mère qui lance le récit. Plus exactement, Ch’ŏr’i ‘’entend’’ l’esprit de sa grand-mère la lui répéter en lui demandant de ne pas l’oublier, ce qui le pousse à écrire. La grand-mère, au long du récit, apparaît avec un don de conteuse qu’elle finit par transmettre à son petit-fils, dans une scène qui a tout d’un rite d’initiation.
Dans son histoire, le ciel étoilé est le « pays natal » d’où l’on vient à la naissance et où l’on retourne à sa mort, car nous « avons tous été des étoiles »... Elle transmet une vision cyclique de la vie, perdue par nos sociétés modernes qui ont oublié le « cycle infini de la mort et de la résurrection » et obéissent à un temps linéaire, basé sur la vitesse et tendu vers le nouveau, l’inconnu.
Or, la vie à Nag’ildo suit un temps cyclique, celui du rythme des saisons et de la nature, ainsi que des fêtes et rituels que les îliens respectent. La mer, omniprésente, est directement liée à la vision cyclique du monde dans une description poétique, quasi mythique, qu’en donne Lim Chul-woo : « Chaque année, la mer du Sud tombe enceinte du printemps (...). L’accouchement de la mer se répète ainsi chaque année ».
De plus, la structure formelle de Je veux aller dans cette île obéit elle-même à une vision cyclique. Le récit central (les souvenirs d’enfance du narrateur) est encadré par le premier et le dernier chapitre (le temps de l’écriture), qui, construits de façon parallèle et reprenant tous deux l’histoire de la grand-mère, ouvrent et ferment le livre sur lui-même. L’on retrouve aussi l’histoire de la grand-mère au milieu du récit central, le narrateur décrivant le moment où sa grand-mère la lui a racontée la première fois.
Cette partie centrale ne suit pas une chronologie linéaire, mais s’articule aussi sur un temps cyclique. Son premier chapitre se déroule lors du septième anniversaire de Ch’ŏr’i, celui du milieu raconte sa naissance (avec l’histoire du ciel étoilé) et le dernier, le départ de Nag’ildo, qui symbolise une forme de mort (c’est alors que Ch’ŏr’i est ‘’initié‘’). Enfin, elle se structure autour de ces trois chapitres, avec des effets d’échos entre différentes scènes, créant entre celles-ci des parallélismes que le lecteur aura plaisir à découvrir.
Cette structure cyclique apporte une unité de fond et de forme au livre de Lim Chul-woo, et c’est dans ce cadre que s’inscrivent ses histoires. La vie foisonnante qu’elles décrivent, avec ses drames, ses joies, ses injustices, finalement, le réel, pris dans un tel cadre, sont maîtrisés, transcendés, et ainsi arrachés au non-sens, à l’absurdité. Et ce n’est pas par hasard que ces histoires se déroulent sur une île, lieu clos et fermé : Nag’ildo n’est pas qu’une entité géographique, c’est aussi une métaphore de l’écriture. Et celle-ci, tout en exaltant des valeurs ou dénonçant l’inacceptable, est en elle-même un acte de résistance, contre la dimension absurde de l’existence.
C’est bien à travers l’écriture, qui elle aussi « coule en abondance, claire et fraîche », à l’image du style épuré de Lim Chul-woo, que Ch’ŏr’i revit. Si elle a pour lui, après avoir entendu la voix de sa grand-mère, valeur de devoir, c’est qu’elle ré-humanise un monde ayant perdu tout sens : Lim Chul-woo fait de l’écriture, malgré la fragilité du rêve qu’elle transmet, la réponse au sort tragique de l’homme. Ouvrons le coffret qu’il nous offre : une île coréenne, minuscule, éloignée de tout, y brille pour chacun de nous, où que nous soyons, aussi humbles que nous soyons, comme une étoile pour nous guider...

JE VEUX ALLER DANS CETTE ÎLE PAR LIM CHUL-WOO
Traduit du coréen par Cho Soomi L’Asiathèque (300 p., 22 euros)
Ce livre, qui nous parle des habitants d’une île coréenne, minuscule et éloignée de tout, possède un charme auquel on se laisse prendre immédiatement. Il est souvent très drôle, parfois égrillard, et constamment touchant. Tout est vu par les yeux d’un enfant, des petites joies de la vie sur l’île à la tristesse d’un être cher qui s’en va, en passant par les mésaventures conjugales et extra-conjugales et les scènes de chamanisme ou de fêtes de village. À travers une série de récits pittoresques et authentiques tirés du quotidien des îliens, l’auteur exprime de manière extrêmement attachante tout un monde de sensations et de sentiments. Ses histoires et la manière de nous les raconter évoquent, à bien des égards, le souffle d’un Gabriel Garcia Marquez. Lim Chul woo, couronné en Corée par de prestigieux prix littéraires, (tel le prix Yi Sang pour « La Chambre rouge »), appartient sans conteste à cette catégorie de grands écrivains qui, tout en étant profondément enracinés dans leur terroir, ont su donner à leur monde fictif une signification universelle.
Cet article est extrait du numéro 90 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


