Le monde onirique de Lee Lee-nam

Par Thibaud JOSSET
Critique d’art

Le monde onirique de Lee Lee-nam

Du 15 au 29 octobre 2014 a eu lieu au Centre Culturel Coréen la dernière exposition parisienne de l’artiste digital Lee Lee-nam. Tout comme lors de sa présentation à l’UNESCO une semaine auparavant — aux côtés d’une douzaine de vidéastes de Gwangju —, ses animations di usées sur écrans ont fait un triomphe auprès des visiteurs, venus très nombreux pour avoir la chance de les admirer dans ce cadre privilégié.

Lee Lee-nam est l’un des artistes coréens les plus en vue du moment. De nombreux observateurs et spécialistes tendent à le considérer comme le principal successeur de Paik Nam-june, disparu en 2006. Ce dernier fut l’homme qui donna, lors d’une célèbre exposition tenue en 1963 à la légendaire galerie Parnass de Rolf Jährling à Wuppertal, ses lettres de noblesse en même temps que sa forme définitive au mouvement dit de l’art vidéo. Son influence dépassa par la suite très largement le monde des vidéastes, faisant de Paik l’un des créateurs coréens les plus connus au monde, toutes disciplines confondues. Pour tous les artistes coréens aspirant à suivre ses pas sur la scène internationale, les sillons qu’il traça durant sa carrière sont un legs inestimable.

Lee Lee-nam est né en 1969 dans le district de Damyang, région montagneuse
du sud-ouest de la péninsule coréenne connue pour ses forêts de bambou et ses paysages naturels prisés des randonneurs et des citadins en quête de tranquillité. Doué pour les arts visuels, il suit dans les années 1990 le cursus des Beaux-arts de la prestigieuse université Chosun à Gwangju, ville où il réside aujourd’hui, et se spécialise initialement dans la sculpture. Cherchant à s’enrichir par l’étude et les travaux de recherche, notamment dans le domaine de l’animation, il entreprend un doctorat en art et médias à l’université Yonsei, laissé inachevé en raison d’un intense et précoce début de carrière.
Amoureux de la vidéo, il voit en elle le moyen le plus propice à exprimer l’imagination humaine dans son caractère total et entier. Il aime à se définir par la notion d’« artiste médiatique », en ce sens que son matériau de travail est la matière médiatique elle-même. En la décomposant et en l’exploitant par superposition, juxtaposition et succession, il donne naissance à un type de narration postmoderne unique en son genre. Celle-ci consiste en la mise en scène des éléments constitutifs de la culture visuelle mondiale, dans toute sa diversité. Ces éléments proviennent de tous horizons, appartenant aux arts traditionnels occidentaux et orientaux, à la culture populaire contemporaine ou encore aux thèmes rythmant la société par le biais des médias d’information et de divertissement.

Mais l’artiste ne se contente pas d’associer ces éléments dans une entreprise glorifiante ou iconoclaste. Il les fait au contraire exister par eux-mêmes individuellement : bien que partageant le même espace médiatique, leurs interactions réciproques n’en annihilent pas pour autant leur autodétermination. De cette manière, les images assemblées et animées par les techniques digitales chères à Lee Lee-nam ressemblent à des fenêtres ouvertes sur l’univers mental de l’homme du XXIe siècle, où se mêlent, souvent sur le même plan et sans réelle hiérarchie, images réelles et fictives. Le caractère évolutif de ses œuvres est fondamental car chaque élément y est doué d’une trajectoire qui lui est propre. Aucun élément n’y est réduit au rang de prétexte. Et Lee Lee-nam en pro te pour construire de véritables histoires symboliques, prenant sans cesse le spectateur émotionnellement à contre-pied.


L’une des œuvres les plus marquantes de cette insolite exposition est à ce titre Ruins Mona Lisa. Dans cette œuvre d’approximativement six minutes, on commence par voir la Joconde et le sourire qu’on lui connaît depuis toujours. Soudain, un avion de chasse, animé en trois dimensions, traverse l’écran de part en part. Il largue un missile qui vient s’écraser puis exploser tout juste sur le bras de Mona Lisa. L’attention du spectateur est ainsi captée. Mais sous la fumée, ce ne sont pas les ruines de la Joconde que l’on découvre, mais un bouquet de fleurs placé à un endroit judicieux, parfaitement en harmonie avec le tableau du Maître. Ces fleurs demeurent en flammes quelques instants. Puis le feu s’éteint. Mona Lisa nous semble alors plus belle que jamais. L’acte de guerre a produit du beau. Flatté d’en saisir l’inventivité, le spectateur se prend au jeu et regarde tour à tour des avions de chasse larguer leurs projectiles explosifs sur la Joconde, bientôt sublimée de fleurs judicieusement placées aux endroits les plus propices de sa tunique et de sa chevelure. Le rythme s’accélère peu à peu et, en un rien de temps, le spectateur assiste impuissant à l’apparition de bouquets à des emplacements de plus en plus anarchiques, et en nombre par trop croissant. Après avoir été salvateur face à l’anéantissement, le beau se fait lui-même destructeur. La Joconde finit bientôt effectivement ruinée sous une implacable profusion de fleurs. La laideur prend forme sur les cendres encore fumantes du beau. Et c’est fini.

Tout à la fois humoristique, poétique, grave, sage et absurde, le monde dans lequel nous propose d’entrer Lee Lee-nam nous appartient plus qu’aucun autre. Viscéralement ancré dans notre imaginaire, il offre une somme totalisante de ce que l’on nomme communément culture, de ses codes, de ses références et de ses enjeux. Les histoires symboliques qu’il nous raconte sont celles de toute l’humanité. Ses partis pris esthétiques, parfois de la plus grande sobriété, souvent de la plus grande force, sont toujours sincères et ne cèdent jamais à l’écueil de la facilité.

L’œuvre de Lee Lee-nam porte en son sein, comme celle de Paik Nam-june cinquante ans plus tôt, les germes d’un nouvel art contemporain.



Cet article est extrait du numéro 89 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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