Kokdu, figurines funéraires de Corée
Par Séverine CACHAT
Directrice du Centre Français du Patrimoine Culturel Immatériel
Maison des Cultures du Monde

Les kokdu qui ornent les sangyeo ou palanquins funéraires sont des figurines en bois peintes de couleurs vives représentant un être humain, animal ou végétal. Au-delà de leur aspect esthétique et décoratif, ces sculptures qui n’ont rien de réaliste, accompagnent l’esprit du défunt dans son voyage vers l’au-delà.
La Maison des Cultures du Monde — Centre français du patrimoine culturel immatériel leur consacre une exposition dans le cadre du 20e Festival de l’Imaginaire. Plus de 120 pièces et figurines, dont un spectaculaire palanquin funéraire sangyeo, sont exposées. Ces œuvres viennent essentiellement de la collection de Kim Jeong-ok (Museum of Face, Namjong-myeon).
Dans la société coréenne traditionnelle, où la famille et le groupe priment sur l’individu, la crise provoquée par le décès d’un proche est surmontée au moyen de rites spécifiques. Dernier véhicule emprunté par le défunt jusqu’à la tombe, le sangyeo (mise en bière) constitue un médiateur central du processus des funérailles. Son usage tend toutefois à disparaître.
Les kokdu qui ornent le sangyeo sont des figurines en bois peintes de couleurs vives représentant un être humain, animal ou végétal. Celles-ci ont joué un rôle important dans les cérémonies funéraires coréennes tout au long de la période Joseon (1392-1906) et jusqu’au milieu du XXe siècle.
Plus que de simples objets de décoration, les kokdu accompagnent l’esprit du défunt dans son voyage vers l’au-delà : ils le guident, le protègent, le soignent et le divertissent, partageant ses joies et ses peines. Les kokdu consolent également les vivants plongés dans le deuil, en franchissant la frontière entre l’ordinaire et l’extraordinaire. Selon leur fonction, ils peuvent avoir une apparence joyeuse et joueuse, ou au contraire effrayante lorsqu’ils doivent chasser les mauvais esprits.
Le sangyeo splendidement décoré de fleurs et de kokdu constitue le dernier luxe dont le défunt peut jouir dans ce monde. C’est le cadeau de ceux qui restent et lui offrent ainsi un bonheur qu’il n’a pas connu de son vivant. La famille en retire une satisfaction qui la réconforte, témoignant de l’esprit de hyo, l’amour filial à l’égard des parents dans la pensée traditionnelle coréenne.
LA TRADITION DES RITES FUNÉRAIRES EN CORÉE
Les Coréens, imprégnés par le confucianisme, accordent beaucoup d’importance aux funérailles. Le sangyeo est porté par 24 personnes tandis que le gama ou palanquin de mariage l’est par seulement deux ou quatre porteurs. Le rite du mariage est accompli en un ou deux jours alors que les funérailles, procédure complexe, requièrent trois à sept jours et 30 étapes de passage sur trois ans.
La « construction scénique » des funérailles s’articule autour de quatre éléments : le rite pour le défunt, le rite pour son âme, le rite pour l’esprit des ancêtres, le rite pour la famille et la communauté. Au-delà du traitement du corps, les funérailles visent à « remettre en ordre » la famille endeuillée pour l’aider à reprendre une vie normale. Ces rites permettent ainsi de survivre à la crise communautaire engendrée par la disparation des aînés. On peut tenter de résoudre cette crise le plus rapidement possible, lors du décès de gens du peuple, ou à l’inverse de prolonger chaque étape, à la mort de personnages au statut social important, détenant un pouvoir politique ou financier.
La veille des funérailles, malgré la solennité du moment, la communauté se livre au jeu satirique et comique du sangyeo nori (jeu du sangyeo). Les villageois réunis dans la maison du défunt passent cette nuit douloureuse à danser, chanter et plaisanter pour faire oublier la réalité de la mort au profit du dynamisme de la vie. Ce jeu théâtral reflète la vision cosmogonique des Coréens : si la mort dans le monde terrestre nous plonge dans la tristesse, la réincarnation dans un autre monde suscite la joie car elle offre la vie éternelle. Une cérémonie de bénédiction ouvre la voie à cette renaissance.
LES ORNEMENTS DU SANGYEO
La création d’un palanquin funéraire, sangyeo, nécessite plusieurs mois : son architecture, ses articulations, peintures et sculptures constituent un véritable ensemble artistique. La richesse de l’ornementation, les couleurs vives des dessins, tissus et fils qui le recouvrent évoquent le gama qui n’était utilisé que par le roi et la haute classe sociale. Les funérailles offrent ainsi au défunt l’opportunité exceptionnelle de monter dans le prestigieux gama, ce qu’il n’aurait jamais pu faire de son vivant.
La forme du sangyeo imite la structure d’une maison traditionnelle coréenne. La mort implique un passage de la maison de ce monde-ci à celle de l’autre monde : le sangyeo constitue la résidence intermédiaire où séjourne le défunt. C’est un dispositif pour le Geuk-rak-wang-saeng, la renaissance au paradis bouddhique qui est symbolisée par le kokdu convoyeur, l’oiseau reliant le Ciel et la Terre, et par les dieux chevauchant un tigre ou un cheval, pour guider le défunt dans son parcours.
Les éléments décoratifs du sangyeo sont de trois types : les kokdu, la plaque sculptée généralement installée sur la lisse d’appui, et le yongsupan en forme de croissant, placé à l’avant et à l’arrière.
Les kokdu à figure humaine, à l’image de personnages réels ou mythiques, ont des fonctions et des apparences variées : musiciens jouant du janggu, un instrument de percussion, jongleurs et acrobates, savants, soldats, messagers conduisant les défunts dans l’autre monde... On retrouve par exemple le petit garçon qui les guide jusqu’au royaume des Cieux, ou le général qui les protège des mauvais esprits. Les kokdu sont souvent montés sur un animal bénéfique comme la cigogne ou le phénix, le lion, le tigre ou le cheval qui éloignent les mauvais esprits et permettent au défunt d’accéder à un rang social plus élevé.
La plaque sculptée en forme de fleur, de poisson ou d’oiseau est chargée de vœux pour le paradis. Le yongsupan représentant un visage terrifiant, un dragon ou un esprit, est destiné à protéger le sangyeo et le défunt.
LA SYMBOLIQUE DU SANGYEO ET DU KOKDU
L’origine des kokdu remonte à l’époque des Trois Royaumes et à la tradition du junshi, le suicide rituel témoignant de la délité des femmes, des vassaux et des esclaves à leur seigneur au moment de sa mort. Les figures féminines seraient ainsi inhumées pour servir le défunt et lui assurer une relation conjugale dans l’autre monde. Les figures masculines l’escortent et se positionnent, selon leur rang, au premier ou au deuxième étage du sangyeo.
Il est accordé peu d’attention au corps, aux mains et aux pieds du “kokdu”. Pour définir un personnage, il suffit de lui attribuer un chapeau qui constitue l’indice de sa fonction. Les vêtements sont principalement de couleur verte, caractéristique des tenues officielles, jaune et rouge. Les mains et les bras sont enfouis dans les vêtements et généralement croisés, sauf pour les kokdu montés sur un animal dont ils tiennent les oreilles. On retrouve cette façon de sculpter dans le mun-in-seok, une pierre tombale à figure humaine dressée devant la sépulture.
Alors que les figures humaines sont en trois dimensions, les motifs oraux, animaux et dragons sont simplement dessinés sur des planchettes. La pivoine symbolise la fécondité et la paix, le lotus, issu de l’influence bouddhiste, la richesse au paradis pour le défunt et la prospérité ici-bas pour ses descendants. Le poisson est un symbole de fécondité.
La cime du sangyeo, somptueusement décorée, représente une assemblée d’oiseaux dont la forme est stylisée : cigogne, phénix, coq, etc. Messager de Dieu allant et venant entre le Ciel et la Terre, l’oiseau revêt une importance particulière car il contribue au transport du défunt de ce monde à l’autre. Le coq annonce l’aube et l’entrée du défunt dans l’autre monde.
Les dragons et les tigres jouent également un rôle important. Le dragon symbolise le roi tout puissant. Le tigre était traditionnellement considéré en Corée comme un dieu ou un esprit de la montagne mais son image a évolué avec l’arrivée du Taoïsme : il apparait plutôt dans l’ornement du sangyeo comme un animal familier et gracieux portant le kokdu sur son dos.
La sculpture des kokdu n’a rien de réaliste, elle s’apparente à la peinture populaire minhwa qui s’attache à mettre en évidence la symbolique des objets représentés. Elle met l’accent sur la tête, le visage et les cheveux, créant une impression de déséquilibre. Les kokdu témoignent ainsi de l’esthétique populaire et de la pensée artistique d’une époque.
Cet article est extrait du numéro 93 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


