Kim Dong-ho, le gentleman du cinéma coréen

2011 ne sera pas une année comme les autres pour le cinéma coréen. En effet, M. Kim Dong-ho quitte ses fonctions de président du festival de cinéma international de Pusan, après 15 ans de bons et loyaux services. Un ambassadeur attaché au cinéma, cela n’existe nulle part, c’est pourtant le rôle que tout le monde reconnaît à M. Kim Dong-ho. Né en 1937, M. Kim a occupé plusieurs postes officiels importants, avec, pour cet infatigable arpenteur de musées, un goût prononcé pour les ministères culturels. Sillonnant la terre entière, M. Kim a non seulement fait connaître Pusan et son festival mais plus globalement le cinéma coréen. Si l’on évoque le nom de M. Kim à l’un des invités du festival de Pusan, il ne tarira pas d’éloges sur la richesse de la sélection, mais très vite il évoquera l’hospitalité, la cuisine et les alcools coréens. Ce n’est pas la moindre des qualités de M. Kim Dong-ho que d’avoir popularisé la culture coréenne au-delà du cinéma. Nous l’avons rencontré lors de sa venue en France, en février, au Festival de Vesoul où un Cyclo d’or d’honneur lui était remis pour son action en faveur du cinéma.

- Culture Coréenne : Vous souvenez-vous du premier film qui vous a marqué ?
Kim Dong-ho : Lorsque j’étais jeune, j’ai été très marqué par The Red Shoes de Michael Powell. Il ne m’en restait que quelques images en tête, comme la danseuse aux chaussons rouges. J’avais même oublié le nom du metteur en scène. En 2009, le film a été restauré pour Cannes. Je l’ai revu avec une grande émotion. Sinon, j’aime beaucoup Hitchcock. Les Oiseaux est sans doute mon film préféré.
- C.C. : Lors de vos études aviez-vous déjà l’idée de travailler dans le secteur du cinéma ?
K.D.-h. : Non, pas du tout. J’ai travaillé comme fonctionnaire au ministère de la culture pendant 26 ans. Lorsque mon travail s’est achevé, je suis allé travailler au Kofic (Korean Film Council), un organisme d’état chargé de défendre et promouvoir le cinéma coréen. C’est là que j’ai noué des liens avec les professionnels du cinema coréen.
- C.C. : Dans quelles circonstances êtes-vous devenu président du festival de Pusan ?
K.D.-h. : C’était le 18 août 1995. Lee Yong-kwan (le président actuel du festival de Pusan), Jay Jeon (vice-président du festival) et Kim Ji-seok (le programmateur) sont venus me voir. A l’époque, ils enseignaient le cinéma à la fac et étaient critiques. Ce jour-là, ils m’ont dit qu’ils voulaient absolu- ment créer un festival de cinéma international à Pusan. Ils m’ont demandé d’en être le président. Leur passion m’a ému et j’ai fini par accepter.
- C.C. : Pourquoi un festival de cinéma était-il important à cette époque en Corée ?
K.D.-h. : En 1988, j’étais président du Kofic. La même année, Adada d’Im Kwon- taek, était en compétition au festival de Montréal. C’était le premier festival international où je me rendais. L’année suivante, en 1989, Plus haut, encore plus haut, toujours d’Im Kwon-taek était en compétition à Moscou. Je m’y suis rendu avec Im Kwon- taek et son actrice, c’était également pour moi une première expérience. A ce moment-là, j’ai pensé que la participation aux festivals internationaux était primordiale pour la promotion des films. Lorsque je travaillais au Kofic, j’ai fait un sondage auprès des professionnels du cinéma et il est apparu que l’industrie cinématographique coréenne avait un besoin urgent de deux choses : la première était la construction de studios modernes. Nous avons donc créé les studios de Namianju. La seconde était un festival international de cinéma.
La décision a été prise en 1995. Ce n’était pas facile parce que jamais un grand festival international n’avait été monté en Corée. Beaucoup de gens avaient des avis négatifs, pensant que personne ne ferait le déplace- ment. Certains disaient que le festival n’au- rait qu’une seule édition, d’autres qu’il n’aurait jamais lieu. C’était très difficile parce que nous avions besoin d’un certain budget. Celui de la 1re édition était de 22OO millions de wons et Pusan nous subventionnait à hauteur de 300 millions de wons. Nous étions obligés de chercher partout des partenariats privés. Avec tous ces avis négatifs, la tâche était très ardue. Pourtant, dès la première édition nous avons eu 190.000 spectateurs, et nous avons reçu 250 invités étrangers, en comprenant les journalistes. C’était un succès imprévu.
- C.C. : Quels souvenirs gardez-vous de cette première édition ?
K.D.-h. : A l’époque, le festival était divisé en deux. Une partie se déroulait dans le quartier de Nampodong et l’autre dans celui de Haeundae. Pour aller de l’un à l’autre on mettait 40mn en voiture. Il y avait tellement d’embouteillages et le planning était si chargé que c’était un coursier en scooter qui m’aidait à me déplacer. On buvait toute la nuit avec les invités étrangers et les professionnels du cinéma coréen. Lorsque les restaurants étaient fermés, on buvait dans la rue, assis sur des journaux.
Je conserve beaucoup d’excellents souvenirs du festival. Un moment inoubliable, en 2000, fut la séance d’ouverture qui avait lieu en plein air. Nous devions projeter Dancer in the Dark de Lars von Trier et il pleuvait à verse. Nous étions morts d’inquiétude mais plus de 2000 personnes sont restées assises sous la pluie pour regarder le film. Toute l’équipe avait les larmes aux yeux.
2002 fut aussi riche de souvenirs. Tous les plus importants festivals européens avaient changé de président. Nous avons donc reçu les nouveaux présidents de Cannes, Berlin et Venise.
- C.C. : Pouvez-vous nous parler du célèbre Tiger Club dont fait partie Thierry Frémaux. En 2001, lorsque Thierry Frémaux a été élu directeur artistique du festival de
K.D.-h. : Cannes, je suis allé le voir à son bureau pour l’inviter au festival de Pusan. A Cannes, la même année, je l’ai à nouveau invité. Il m’a dit qu’il avait entendu parler du festival de Pusan et qu’il comptait venir un jour. Le mois suivant, en juin, s’est tenue une rétrospective Im Kwon-taek à la Cinémathèque française. J’ai renouvelé mon invitation à cette occasion et il a fini par accepter franchement. Il est donc venu à Pusan pour la première fois en 2001. Depuis, il vient presque chaque année. En ce qui concerne le Tiger Club, c’est surtout l’occasion de boire du Soju entre amis et chanter au noraebang (le karaoké coréen). Les membres sont Peter von Buren, Thierry Frémaux, Hou Hsiao-Hsien et quelques autres directeurs de festival.
- C.C. : A quel moment avec-vous senti que le cinéma coréen décollait sur le plan inter- national ?
K.D.-h. : A partir de 1998, c’est à dire pour la 3e édition du festival. Seulement 4 films coréens avaient été présentés à Cannes en 50 ans : Le Rouet à Un certain regard en 1984 ; Pourquoi Bodhi-Dharma est-il parti vers l’Orient ? de Bae Yong-Kyun en 1988, également dans le cadre d’Un certain regard ; Vanished de Shin Sang-ok en 1994 et Yuri de Yang Yun-ho en 1996.
En 1998, 3 ou 4 films coréens étaient présentés à Cannes. La rétrospective Kim Ki-young que nous avions organisée à Pusan était également reprise au festival de Berlin en 1998. C’était une bonne année pour le cinéma coréen qui commençait à être présent à Cannes, Berlin et Venise.
- C.C. : Le festival de Pusan entretient également un dialogue fructueux avec d’autres festivals.
K.D.-h. : Avant le festival de Pusan, pour envoyer un film dans un festival européen, il fallait que les programmateurs viennent en Corée. C’était le seul moyen pour eux de voir nos films. Mais, à partir de la création du festival de Pusan, les gens du monde entier ont pu voir des films coréens. Nous avons ouvert notre cinéma au monde mais nous avons aussi fait l’inverse en invitant les cinémas du monde entier. Le rôle d’un festival n’est pas seulement de montrer les films de son propre pays mais de créer des échanges culturels.
- C.C. : Vous avez connu certains des cinéastes coréens aujourd’hui célèbres alors qu’ils étaient très jeunes, comme Bong Joon-ho et Park Chan-wook ?
K.D.-h. : Oui. Même jeunes, ils étaient très doués. Park Chan-wook était déjà un scénariste de talent et un grand cinéphile. Bong Joon-ho était sorti d’une école de cinéma, la Korean Film Academy. Avant même de réaliser des films, il était très bon étudiant. Dans une interview qu’il a donnée pour la revue Ciné 21, Bong a raconté que, lorsqu’il était assistant réalisateur, je lui avais demandé de venir travailler à Pusan. J’avais oublié cette anecdote mais j’étais bien décidé à engager ce jeune homme très brillant. Les jeunes cinéastes et les étudiants ont toujours été présents à Pusan. C’est d’ailleurs de l’énergie de la jeunesse que vient la vivacité de notre festival. On parle beaucoup du dynamisme et de l’énergie du festival de Pusan, c’est sans doute parce que 90% des spectateurs ont entre 20 et 40 ans, et on retrouve le même pourcentage dans notre équipe de bénévoles.
- C.C. : Vous avez des liens privilégiés avec la France et son cinéma ?
K.D.-h. : Bien sûr, la France est un grand pays de cinéma. Les Coréens ont toujours aimé les films français, pour nous c’est la France qui a développé le cinéma comme art. Dès la première édition du festival de Pusan, nous avons présenté entre 15 et 25 films français par an. Nous avons accueilli beaucoup de cinéastes et d’acteurs français comme Costa-Gavras, Claude Lelouch, Benoit Jacquot, Isabelle Huppert... Il y a des échanges très forts entre nos deux pays puisque plusieurs organismes de cinéma français ont organisé des rétrospectives de cinéma coréen, par exemple le Centre Pompidou ou la Cinémathèque française.
- C.C. : Vous allez recevoir le Cyclo d’or d’honneur au festival de Vesoul...
K.D.-h. : En France, il y a quelques festivals qui ont découvert et sélectionné des films coréens : Vesoul, Deauville, Nantes. Comme l’une des programmations majeures de Pusan est Asian Films, qui présente des films venus de l’Asie entière, nous avons toujours eu des liens privilégiés avec ces festivals. Bien sûr, je suis très heureux de recevoir le prix du festival de Vesoul. Mais je ne l’interprète pas comme une récompense personnelle, c’est au festival de Pusan qu’il est remis pour son travail sur le cinéma asiatique en général. Je vois ça comme un remerciement et un renforcement de notre coopération.
- C.C. : Pensez-vous que le cinéma coréen continuera à garder sa bonne santé ?
K.D.-h. : Je vois l’avenir du cinéma coréen de façon très positive. A Rotterdam, beau- coup de jeunes talents ont présenté leurs nouveaux films. Même à Berlin cette année, dix films coréens ont été selectionnés. Bien sûr, je remercie infiniment le spectateurs français qui aiment et soutiennent le cinéma coréen. J’aimerais qu’ils continuent à porter autant d’attention à notre cinéma.
- C.C. : Tout le monde connaît votre nom en Corée, mais depuis que vous êtes passé dans la célèbre émission d’interview Moureuppak dossa, on connait aussi votre visage.
Je ne savais pas que ce programme était si connu en Corée. Maintenant, il y a des gens qui m’arrêtent dans la rue et me demandent si j’ai participé à cette émission. Certains me demandent même un autographe ou veulent être pris en photo avec moi. Hier, dans un restaurant coréen à Paris, on m’a donné plus de plats en me disant : je vous ai vu à la télévision. J’ai un peu l’impression d’être devenu un acteur (rire).
- C.C. : Comment voyez-vous votre avenir après Pusan et comment voyez-vous l’avenir du festival ?
K.D.-h. : Je ne me fais pas de soucis pour l’avenir du festival de Pusan. Les gens qui le dirigent actuellement sont les mêmes qui l’ont fondé il y a 16 ans. Ils ont toujours été les premiers impliqués donc je suis sûr que le festival continuera son chemin avec succès. Moi, en tant que président d’honneur, je serai toujours là pour aider ce festival et le cinéma coréen en général. Je serai toujours l’ambassadeur de la promotion du cinéma coréen. Outre ce poste de président d’honneur, je suis également président de Gwangon Media et professeur à la Dankook University. Donc, je ne suis pas encore à la retraite, c’est même sans doute la troisième étape de ma vie.
Propos recueillis par Stéphane du MESNILDOT
Festival des cinémas d’Asie de Vesoul 2011 : hommage au cinéma coréen
11 février 2011, soirée officielle de la Corée lors du 17e FICA de Vesoul

De gauche à droite : Lee Myung-se, président du Jury international, Choe Junho, directeur du Centre culturel coréen à Paris, Martine Thérouanne, directrice du festival, Jean-Marc Thérouanne, délégué général, Kim Hye-shin, critique de cinéma, et le cinéaste Park Chur-woong dont le très beau 1er long métrage "Where are you going" a obtenu la Mention spéciale du jury.
Le Festival des cinémas d’Asie de Vesoul, fondé en 1995, est la plus ancienne manifestation européenne entièrement consacrée au cinéma asiatique. Un festival dont le succès ne se dément pas puisque la précédente édition a rassemblé près de 26 000 spectateurs, une fréquentation tout à fait remarquable si l’on considère que Vesoul fait 18 000 habitants. Le festival a mis plusieurs fois la Corée à l’honneur au cours de son histoire, invitant par exemple l’acteur Shin Dong-il et le cinéaste Lee Doo Yong. Cependant, l’attention portée au Pays du matin calme pour cette 17e édition revêtait un caractère particulier. En effet, en confiant la présidence du jury à Lee Myung-se, le festival rendait hommage à cette nouvelle vague de cinéastes qui avait secoué le cinéma coréen dans les années 2000 et dont le réalisateur de La Trace du serpent et Duelist fut un des précurseurs.
Entre la rétrospective, la compétition et les thématiques, une trentaine de films coréens furent présentés à Vesoul cette année. Au cours de la rétrospective, les spectateurs purent découvrir des classiques comme Prince Yeonsan de Shin Sang-ok ou Les Corrompus d’Im Kwon-taek, mais aussi des thrillers contemporains : JSA de Park Chan-wook et Memories of Murder de Bong Joon-ho. Un cinéma moderne plus intimiste fut aussi mis à l’honneur avec Woman on the Beach de Hong Sang-soo ou Le vieux jardin d’Im Sang-soo. Les films coréens étaient également présents en compétition officielle (Where are you going ? de Park Chur-woong qui remporta la mention spéciale du Jury international), dans la thématique « Famille » (Une vie toute neuve d’Ounie Lecomte) ou dans les programmations jeune public (Jiburo de Lee Jung-hyang et Oseam de Sung Baek-yeo).
Le festival rendit également hommage à l’un des ambassadeurs les plus infatigables du cinéma coréen en remettant une décoration à M. Kim Dong-ho, fondateur et président du Festival international du film de Pusan, quittant cette année ses fonctions. Le Cyclo d’or d’honneur qui lui fut remis saluait le président de la plus importante manifestation d’Asie mais aussi la coopération soutenue entre le festival de Vesoul et celui de Pusan, tous deux créés au milieu des années 1990.
Stéphane du MESNILDOT
Cet article est extrait du numéro 82 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


