Geumhyung Jeong et Lee Jaram : l’une est secrète, l’autre volubile

Par Jean-Pierre JOURDAIN
Directeur artistique du Théâtre National Populaire de Villeurbanne

Geumhyung Jeong et Lee Jaram : l’une est secrète, l’autre volubile

Le Théâtre National Populaire a choisi de présenter, pour la première fois en France, deux figures féminines de l’art théâtral coréen.

A priori, rien de commun entre ces deux artistes, si ce n’est d’être femme et de vivre en Corée. Deux réalités que le hasard d’une programmation fait entrer en résonance, devant un public enthousiaste.

Sur scène, l’une évolue seule, sans décor, sans costumes, sans mouvements d’éclairage, exposant son corps à la rencontre d’accessoires. Totalement livrée au silence. L’autre, accompagnée par trois musiciens et trois danseurs, passe d’une robe traditionnelle à un costume d’homme de music-hall, évolue dans des lumières colorées et variées. Totalement livrée à la narration d’une pièce de Bertolt Brecht. La première est férue de danse et d’arts plastiques contemporains. La seconde est une chanteuse émérite de pansori, art traditionnel coréen. Toutes deux, savent surprendre sans choquer, convaincre par assauts d’énergie, émouvoir par un équilibre subtil de dénonciation et de pudeur.


7 Ways par Geumhyung Jeong (du 8 au 12 mars)

Ces 7 chemins sont autant de pistes où un corps entre en relation avec un objet. Chaque piste, chaque objet, sera abandonné, tandis que le corps de la femme, lui, est chaque fois un peu plus exploité, exténué. Comme s’il était condamné à montrer l’impensable, l’innomé. Devenant lui-même objet. Objet du fantasme. Entre les séquences, la banalité d’un corps d’artiste au travail retourne à sa densité. Personne neutre, indifférente aux regards, qui prend son temps avant d’emprunter un autre chemin. L’opacité de ces actions nous entraîne vers les zones obscures de l’être. Celles des pulsions, un peu trop hâtivement classées dans la catégorie sexuelle, alors qu’elles sont autant d’élan vers le Mystère. Celui de l’énergie ? Troublant spectacle qui fascine par la précision, la souplesse du geste de l’artiste et la façon dont notre regard lui obéit. Ne réussit-elle pas à isoler, devant une salle de cent personnes, trois ou quatre de ses doigts, un de ses coudes, ou son corps entier devenu membre ?

Son attitude générale est nullement cérémonielle mais instinctive, animale. Elle ose des besoins qui font sourire, comme ce masque placé entre les jambes, et qui entreprend de se brosser les dents ! L’heure ainsi passée, la promenade laisse en chacun le goût du silence, si rare dans cette société agitée et si gorgée d’objets, justement. Puisse cette jeune artiste préserver et épanouir ses qualités et nous proposer d’autres rendez-vous aussi insolites et rétifs à toute définition.

Lee Jaram, magistrale interprète renouvelant l’art du pansori

Le Dit de Sichuan par Lee Jaram (du 15 au 18 mars)

Diseuse, chanteuse et comédienne, Lee Jaram ose avec bonheur un pansori moderne. Respectueuse des fondamentaux d’une discipline dont elle est passée maître, elle transpose la pièce de Bertolt Brecht, La Bonne Ame de Se-Tchouan, en récit. Récit où les principaux protagonistes de la fable n’hésiteront pas à faire référence à notre société immédiate. C’est que pour cette artiste-interprète, l’art du pansori et la poésie de Brecht sont certes des points d’appui solides mais qu’elle n’entend pas laisser reposer dans leur époque. Et là, son entreprise fait mouche ! L’adresse à un public, que le rapport à l’actualité surprend et amuse, prend des allures de fête tandis que la plume de Brecht retrouve insolence et causticité. La pratique du pansori en est revivifiée. Tout cela serait déjà en soi une réussite s’il n’y avait l’époustouflant talent de Lee Jaram, constitué de délicatesse, d’intelligence, de générosité et de vigueur.

Sur scène, tel un calligraphe, elle évolue livrant en un même mouvement le signe et l’émotion. Sa voix et ses gestes sont parfaits. Les multiples personnages qu’elle interprète, sont immédiatement reconnaissables, identifiables. Ils constituent une sorte de farandole réjouissante et dénonciatrice. Son aisance à les camper est si communicative qu’un public français éprouve à peine le besoin de lire l’excellent sur-titrage pour suivre cette représentation.

Enfin, sous l’influence chinoise de la pièce, voici un portrait chinois de l’art de Lee Jaram : Elle a la puissance d’émotion d’une Edith Piaf, la finesse de jeu d’une Isabelle Huppert, le sens épique d’une Oum Kalsoum, la vivacité d’une Vivian Leigh...

Chaque soir le public du TNP s’est levé pour saluer sa remarquable prestation. Quant à la représentation qu’elle a donnée à Paris au Théâtre de la Ville (le 13 mars), elle s’est faite devant une salle comble, choisie et conquise. En France, Lee Jaram a désormais deux théâtres amis et des spectateurs reconnaissants.



Cet article est extrait du numéro 82 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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