Danser le rêve d’une Corée unifiée

Par Thomas HAHN
Journaliste

Danser le rêve d’une Corée unifiée

Coproduit par le Théâtre de la Ville et présenté au Théâtre des Abbesses en février 2019, le nouveau spectacle d’Ahn Eun-me s’inspire de danses nord-coréennes, glanées sur internet par l’enfant terrible notoire de la danse contemporaine de son pays. Elle y réalise une revue improbable qui a tout pour devenir un symbole de l’unification - à condition que celle-ci soit un jour au rendez-vous…

C’est peut-être un point de non-retour. En créant North Korea Dance, la chorégraphe séoulite Ahn Eun-me franchit une frontière, symboliquement, artistiquement et peut-être définitivement. Cette frontière est chorégraphique, mais aussi géographique, culturelle et politique. La pièce débute par une figure dorée en fond de scène, une divinité spirituelle dansant un solo raffiné, élégant et intemporel, nous rappelant que la division actuelle de la Corée n’est probablement qu’un épisode passager. Ce solo est suivi de la première scène de groupe, franchement surréelle, une transgression brillante, dans tous les sens du terme. On y voit des soldats, en parade et parés du plus bel appareil militaire. Sauf que leurs uniformes, certes nord-coréens, sont intégralement dorés, comme irradiés par la divinité bouddhique initiale. Sauf qu’au lieu de marcher en ligne, l’escouade s’empare de l’espace dans toutes les directions, adoptant une démarche à mi-chemin entre le pas de l’oie et le Moonwalk de Michael Jackson. Sa parade joyeuse et festive arrive telle une promesse, portée par une chanson qui accompagnait les sportifs nord-coréens aux Jeux Olympiques d’hiver de 2018 à Pyeongchang. Venu du Nord, cet air est devenu un symbole de la rencontre entre les Coréens du Nord et ceux d’ailleurs, et il est aujourd’hui très populaire en Corée du Sud. Que dit cette chanson ? Tout simplement : « Heureux de vous rencontrer », non sans évoquer une éventuelle fin de la séparation ! Certes la chanson fit sa première apparition en 1991, lors d’une rencontre entre Nord-Coréens et Coréens vivant au Japon. Mais rapidement, les Coréens du Sud ont projeté leurs souhaits de réunification sur ses vers épars et sa mélodie sirupeuse.

Amour et subversion

Si Ahn Eun-me ouvre North Korea Dance par cette rengaine, la charge émotionnelle est forte pour le public coréen, mais difficile à mesurer pour le spectateur européen. On peut cependant compter sur la chorégraphe pour faire parler les images. Entre des rideaux gris mais somptueux, dans une ambiance de salle des fêtes des années 1950, chaque tableau aborde un style chorégraphique nord-coréen qu’Ahn a pu repérer sur internet. Une petite sélection de ces vidéos, visiblement anciennes, est d’ailleurs projetée sur le fond de la scène avant le début du spectacle : danses populaires, acrobaties, arts martiaux… Ce qui frappe, c’est de voir à quel point tout le monde y est en représentation, comme si chaque danse était un événement officiel. On ne s’y amuse pas, on a une mission. A cette vision de la danse, Ahn Eun-me applique ses propres affinités. Côté costumes, elle s’amuse, comme à son habitude, d’une surenchère en paillettes et couleurs fluo, si bien que nous nous trouvons au présent, tout en partant pour un voyage dans le temps. S’y ajoute sa subversion de tous les efforts à subordonner l’individu au grand leader et à la cause commune. Ahn exacerbe ces ballets socialistes, mais elle y tisse des messages de liberté et d’individualité. Tel tableau rappelle le ballet occidental, tel autre les arts du cirque ou le taekwondo. Mais tout est étrangement décalé. Rien d’étonnant à cela ! Après presque sept décennies de séparation, à partir d’une heure zéro dévastatrice, les deux hémisphères coréens ont évolué dans des directions radicalement opposées. Au passage Ahn nous révèle, peut-être sans le vouloir, qu’elle aussi se laisse prendre au jeu par la puissance des performances acrobatiques ou athlétiques, des exploits circassiens ou en arts martiaux. Mais il s’agit surtout de déclarer son amour au peuple situé de l’autre côté du rideau de fer.

© J.M. Chabot

Et soudain, des portes ouvertes

Il faudra ici rappeler le parcours récent d’Ahn Eun-me en Europe. En effet, North Korea Dance s’inscrit dans une suite de spectacles entre fête chorégraphique, enquête sociologique et docu-fiction filmée. La série débute quand elle fait danser et filme les ajumma, ces mères ou grand-mères qui sont le ciment de la société sud-coréenne. Ensuite elle s’intéresse aux quadragénaires et aux adolescents. A chaque groupe, elle donne la parole et l’invite à participer à une création avec les danseurs professionnels de la Eun-me Ahn Company. Avec North Korea Dance, cette belle série trouve cependant une suite tout à fait inattendue, autant esthétiquement que politiquement. Car l’idée d’Ahn Eun-me de tourner son regard vers la Corée du Nord commença à se réaliser il y a deux ans environ, quand les tensions politiques et militaires entre les deux Corées étaient violentes. A ce moment, il n’était pas encore de bon ton de s’intéresser à la Corée ennemie. Née dix ans après la fin de la guerre de Corée (1953), Ahn se souvient de l’ambiance de la guerre froide : « Quand j’étais jeune, il n’était pas vraiment permis de réfléchir par soi-même sur la Corée du Nord. Ce pays était dépeint comme un trou noir, c’était l’incarnation du mal. Au départ, ma pièce avait pour titre The DMZ Project, puisqu’on ne pouvait pas se permettre de proposer les danses de l’autre côté sans être accusé de faire le jeu de l’ennemi. » Ahn seule pouvait avoir à ce moment-là une telle idée ; car elle est l’enfant terrible incontestée de la danse coréenne, qui a marqué les esprits en étant la première artiste chorégraphique de Corée qui a osé se dénuder sur scène. Et soudain, les relations Nord-Sud se réchauffent et sa pièce se trouve tout à coup en parfaite adéquation avec l’évolution politique ! Pendant les représentations parisiennes, du 19 au 23 février 2019, Ahn attendait d’ailleurs la rencontre Trump-Kim à Hanoï de fin février avec beaucoup d’espoir.

© J.M. Chabot

Passerelles

Et même si personne ne saurait prédire la suite du processus de paix, les événements ont déjà donné raison à son intuition. On y verra volontiers la preuve de ce qu’elle reste, malgré son énorme succès en Europe, une artiste authentique qui conçoit ses projets pour s’adresser avant tout au public coréen sans se soucier de l’accueil à l’étranger. Si malgré cela l’Europe s’intéresse tant à son travail, la raison est justement à trouver dans son indépendance d’esprit. La danse d’Ahn Eun-me, sa personnalité, ses tenues farfelues, son crâne rasé, bref, tout ce qui fait son identité, est une revendication de liberté. Avec North Korea Dance, elle dessine en creux, en une heure et demi de spectacle, le portrait d’une nation divisée, en rappelant ses relations avec le monde extérieur, incarnées par deux personnalités d’artistes. La première est Choi Seung-hee (1911-1969) qui étudia la danse au Japon et fut la première artiste chorégraphique coréenne à se produire à l’étranger, entre autres à Paris, vers 1938. Devenue une icône en son pays pour y avoir amené le théâtre occidental et le spectacle contemporain, elle choisit en 1953 de vivre en Corée du Nord. « On ne trouve qu’un petit film sur elle et elle a écrit un livre sur les mouvements de base de la danse coréenne. Elle l’a écrit en Corée du Nord, mais nous l’avons importé, on ne sait trop comment », ajoute Ahn qui interprète en personne ce solo fondateur, avant de le transmettre, sur scène et symboliquement, aux danseuses de sa troupe. La seconde personnalité est la musicienne Park Soon-a qui interprète trois airs particuliers sur un instrument qui ne l’est pas moins, à savoir un gayageum à 25 cordes et au son rappelant parfois une harpe occidentale. Cette forme moderne du gayageum traditionnel à 12 cordes a été inventée en Corée du Nord après la division du pays, pour développer un répertoire musical unique. « Aujourd’hui, selon Ahn, la forme traditionnelle du gayageum n’existe plus en Corée du Nord ». Park Soon-a a été privilégiée pour avoir eu la possibilité de se rendre en Corée du Nord, du fait d’être née au Japon, tout comme une danseuse qui a assisté la Eun-me Ahn Company et l’a aidée à s’approprier les danses nord-coréennes. Avec la collaboration de ces deux Coréennes nées au Japon, North Korea Dance résume l’histoire tragique de la Corée au XXe siècle, de la fin de l’occupation japonaise, en 1945, à la division huit ans plus tard. A partir de 1953, la danse coréenne se scinde aussi malheureusement en deux… Le spectacle le rappelle avec force mais laisse cependant espérer un avenir plus serein. Le public parisien l’a en tout cas accueilli avec enthousiasme et fascination.

© J.M. Chabot

« Une vraie utopie ! » - Interview flash d’Ahn Eun-me

Culture Coréenne : Vous êtes la seule chorégraphe sud-coréenne à être accueillie et coproduite par les grandes institutions françaises et européennes. Vos créations sont aujourd’hui très attendues et vous en êtes devenue une éminente représentante de votre pays. Que vous inspire cette situation ?

Ahn Eun-me : Etudiante, j’étais déjà en contact avec la culture occidentale et sa scène artistique. Ensuite, l’intérêt venant de la France m’a surprise ; j’ai été étonnée quand un jour quelqu’un m’a dit : « J’aime votre travail. » En créant mes pièces, je ne visais pas vraiment la scène occidentale. Mon travail y a pourtant été bien accueilli, par le public et par les professionnels qui y ont vu quelque chose d’unique. Plus tard, j’ai même été invitée par Pina Bausch et, là encore, je n’y étais en rien préparée. Je suis en tout cas heureuse d’être entourée de gens qui soutiennent mon travail.

North Korea Dance est une pièce très différente de vos créations précédentes que nous avons pu voir en Europe, malgré une approche partagée avec la série démarrée par Dancing Grandmothers où vous avez rencontré des femmes âgées ou autres groupes de la population sud-coréenne, filmés et invités sur scène. Par contre, avec les Coréens du Nord, aucune rencontre n’a été possible.

Pour chaque création, je mène une recherche sur le thème choisi et le vocabulaire chorégraphique à employer. Pour les grands-mères par exemple, l’inspiration partait de leur expérience de vie. Ensemble, nous avons élaboré les mouvements pour la scène en essayant de nous comprendre les unes les autres. C’est tellement différent du mouvement qu’on trouve dans North Korea Dance !

Chaque tableau de North Korea Dance est porté par une énorme exigence en matière de discipline ..!

En Corée du Nord, ceux qui apprennent la danse n’ont pas la possibilité de remettre en question cette forme d’enseignement basée sur une discipline absolue. Pour eux, la danse est comme ça ! C’est dur, mais ce n’est pas compliqué. C’est probablement le dernier pays qui conçoit la danse de cette façon. Et si la Corée du Nord s’ouvre à l’économie du marché, l’approche de la danse aussi changera.

Dans votre spectacle, cette discipline est contredite de l’intérieur par la forte expression de la personnalité des danseurs. C’est pourquoi North Korea Dance serait probablement très déroutant pour un public nord-coréen.

Au moins, ça donne des informations sur la danse en Corée du Nord, et comment celle-ci se noue avec la danse de la Corée du Sud. Il y a là un message très important pour les Coréens, sans doute moins évident pour un public international. Il s’agit de démontrer qu’il est désormais possible, en Corée du Sud, de danser les formes chorégraphiques du nord.

Vous voulez donc transmettre un message à travers cette pièce ?

Oui, c’est un message au sujet de la réunification : Voici une danse que nous pourrions développer ensemble ! En Corée du Nord, il y a des danseurs d’une telle excellence ! En Corée du Sud aussi, les danseurs sont très bons, mais nous pourrions surtout, avec leur créativité, former une nouvelle avant-garde. Donc, si on pouvait provoquer une rencontre entre les danseurs des deux Corées, cela produirait probablement une nouvelle forme, un corps nouveau. C’est une vraie utopie, un vieux rêve ! Ma pièce n’est qu’un premier pas...


Dates de la tournée de North Korea Dance en Europe :
- 02 septembre 2019 : Festival Oriente Occidente, Rovereto (IT)
- 06 mars 2020 : L’Arsenal, Metz (FR)
- 10 mars 2020 : Théâtre du Crochetan, Monthey (CH)
- 13 mars 2020 : L’Octogone Théâtre, Pully (CH)
- 21 mars 2020 : MA-Scène Nationale, Montbéliard (FR)
- 27-28 mars 2020 : Teatro Central, Séville (ES)
- 31 mars 2020 : Théâtre du Vellein, Villefontaine (FR)
- 03 avril 2020 : Théâtre de Villefranche, Villefranche-sur-Sâone (FR)
- 14-17 avril 2020 : Maison de la Danse, Lyon (FR)
- 23-24 avril 2020 : Théâtre Molière - Scène Nationale de Sète (FR)
- 01-03 mai 2020 : Festival Dias de Dança, Porto (PT)



Cet article est extrait du numéro 98 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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