Coopération culturelle Europe / Corée / France : les possibles complémentarités
Par Marie LE SOURD
Manager culturelle*

L’année France-Corée, qui débutera en septembre 2015 en France avant un retour en Corée en 2016, viendra célébrer symboliquement les 130 années de relations diplomatiques entre les deux pays. 2016 marquera également les cinq années de la mise en œuvre du Protocole de Coopération Culturelle entre l’Union Européenne (UE) et la Corée. Au moment où la Commission Européenne s’engage dans une réflexion concernant la place de la culture dans les relations extérieures de l’UE, comment peut-on envisager le positionnement de la France dans cette triangulaire culturelle UE/France et Corée ? Quels leviers pourraient aider à nourrir une plus grande diversité et pérennité de projets et d’échanges d’artistes ?

UN BREF PANORAMA DE L’ÉTAT DE LA COOPÉRATION CULTURELLE ENTRE LA CORÉE ET L’UE
Du point de vue de ses représentations officielles, la Corée possède 7 de ses
instituts culturels en UE (sur un total de 27 ), le dernier inauguré étant à Bruxelles. L’UE est représentée en Corée par 4 centres culturels nationaux ainsi que par 5 ambassades européennes avec un département culturel. Plus de 15 accords de coopération incluant une dimension culturelle ont été signés entre des pays de l’UE et la Corée, en particulier depuis le processus de démocratisation de la République de Corée.
Il apparaît néanmoins que si l’UE est une région du monde importante pour la Corée eu égard à ses stratégies de développement culturel à l’international, elle n’en est néanmoins pas une priorité stratégique pour ses industries culturelles. Le secteur de l’édition coréenne, extrêmement dynamique surtout dans les domaines de la bande dessinée, des ouvrages éducationnels et des livres pour enfants, se focalise avant tout sur la Chine et le Japon. Les langues européennes restent peu représentées dans les œuvres traduites, malgré quelques relatifs bons résultats notamment de la France et de l’Allemagne. Un domaine dans lequel la Corée a également investi depuis plusieurs années est le livre numérique, grâce à des mesures de soutien mises en place dès 2010 par la Korea Electronic Publishing Association : cette orientation tendrait à expliquer pourquoi Google a choisi la Corée comme le premier pays asiatique d’exploitation de son commerce de livres numériques. Là encore, dans ce secteur extrêmement porteur, la diversité des langues européennes ne semble que très peu mise en valeur.
Pour ce qui est du secteur de l’audio-visuel, le nombre de films coproduits entre la Corée et les pays de l’UE reste extrêmement limité : parmi les quelque 60 coproductions de ces dernières années, seules quelques-unes incluent des coproducteurs européens dont un néerlandais et quatre français. Pour les coproductions avec la France, deux ont été finalisées dans le cadre de l’accord de coproduction cinématographique entre la France et la Corée avec les films « Nuit et jour » de Zhang Lu (2008) et « Une vie toute neuve » d’Ounie Lecomte (2009).
Concernant les investissements étrangers dans le secteur de la télévision, de la radio et des produits audiovisuels, l’Asie arrive une nouvelle fois en première position, suivie par les Etats-Unis et l’Europe. Le même phénomène peut être noté concernant les zones d’exportation de films, l’Asie arrivant en premier avec près de 57% des exportations, l’Europe en second avant les Etats-Unis mais avec une baisse de ses parts depuis 2010. Les séries de télévision coréennes s’exportent également mieux en Asie même si, via la récente vague dite « hallyu », certaines chaînes européennes investissent plus dans ce type de contenus, notamment en Hongrie, Roumanie et Bulgarie. Il est finalement à noter un secteur en constante progression, celui des films d’animation, notamment via l’association européenne des films d’animation CARTOON très active en Corée.
Dans le secteur des arts du spectacle, la plupart des tournées de groupes ou compagnies de Corée est en lien avec des formes traditionnelles comme la danse et la musique traditionnelles. L’Europe (Russie incluse) est la première zone de diffusion des arts du spectacle traditionnels et de la musique traditionnelle et /ou classique de Corée. Néanmoins, des formes plus contemporaines notamment dans le domaine de la danse et des pratiques multidisciplinaires ont récemment reçu plus de soutien à la création et à la diffusion. L’organisation publique Korea Arts Management Service (KAMS) soutient par exemple, via différents dispositifs, des échanges croisés (comme avec la Finlande en 2010-2012 : Connexions Corée-Finlande) ou des tournées internationales via le programme Center Stage Korea. D’autres structures sont également importantes pour soutenir ces échanges comme la Korea Foundation et le Conseil des Arts Coréen (ARKO). Le marché des arts du spectacle de Séoul (PAMS) a fêté ses dix années d’existence en octobre 2014 et est devenu, en une décennie, l’un des points de rencontre importants pour le secteur en Asie et à l’international. L’Europe y fut à deux reprises invitée d’honneur : en 2007 en partenariat avec l’IETM — réseau international pour les arts du spectacle — et en 2012 avec une programmation spécialement orientée autour de l’Europe de l’Est.
L’action de la Corée, plus visible sur la scène internationale, semble caractérisée par une frénésie de signatures de contrats et d’adhésions à des réseaux ou des associations internationales et une croissance exponentielle de participation à des festivals, réunions de réseaux, marchés des arts du spectacle tels que les Festivals d’Edimbourg, d’Avignon, les réunions de l’IETM, la Tanzmesse, le Babel Med Music, etc.

LA FRANCE, UNE POSITION À PART DANS LES ÉCHANGES MULTILATÉRAUX UE / CORÉE
La France est, à ce jour, le seul pays européen à avoir signé dès 2006 avec la Corée un accord de coopération cinématographique incluant des aides financières spécifiques. Si le nombre de coproductions reste encore limité et l’audience des films confinée, cet accord reste un outil important. Le contexte est également favorable à des échanges plus importants entre les deux pays d’autant que le système de soutien à la production cinématographique, via la KOFIC, est souvent comparé à celui de la France. La Corée a, comme la France, une culture du cinéma et fait partie des rares pays au monde à avoir un marché de consommation intérieure supérieur aux productions étrangères notamment américaines. Aussi, en 2011, ce sont plus de 160 films français qui ont été projetés en Corée et en 2012, 30 films français ont été distribués dans des salles commerciales faisant de la France le troisième pays d’origine des films après les Etats-Unis et le Japon, nourrissant de fait un environnement propice aux coopérations via une sensibilisation des publics coréens (grand public et public cinéphile). Enfin lors de la dernière édition du Festival International du Film de Busan en octobre 2014, ce sont plus de vingt films français (un record !) qui ont été présentés.
Le domaine de l’édition est également relativement porteur, notamment via les actions du Bureau International de l’Edition Française. Avec ses quelque 800 titres traduits par an, la France se place comme le premier pays européen avant l’Allemagne sur le marché coréen. En 2010, la France fut invitée d’honneur de la Foire internationale du livre de Séoul et sa dernière édition en juin 2014 a également confirmé l’intérêt pour les bandes dessinées françaises (avec Guy Delisle) et les livres liés au secteur de l’éducation.
La France a un réseau culturel largement développé en Corée avec l’Institut Français et le réseau des alliances françaises dans 8 villes coréennes. Au-delà des actions de l’Institut Français, notamment dans les secteurs de l’audiovisuel, des nouveaux médias, du livre, des arts de la scène et des arts plastiques (par exemple dans des Biennales telles que Busan, Gwangju ou Media City Seoul), les tournées et itinérances de projets peuvent grandement s’appuyer sur ce réseau. Il représente d’autant plus une force que depuis quelques années se développe en Corée une tendance à la labellisation des villes : Gwangju « la ville hub des projets culturels asiatiques » (avec la Biennale de Gwangju et la future ouverture du Complexe de Théâtre asiatique), Paju la ville de l’édition et du livre, Busan celle du cinéma avec le Festival international du lm et le siège de la KOFIC, etc. Il existe également des domaines en émergence comme la création dans l’espace public, avec par exemple le Hi Seoul Festival et le Gwacheon Hanmadang Festival. L’idée est d’ailleurs en discussion d’ouvrir un centre des arts de la rue sur le modèle de Lieux Publics à Marseille.
S’il est difficile, comme dans la plupart des pays, d’évaluer le nombre d’artistes en mobilité et de projets entre la Corée et la France et a fortiori avec l’UE, un élément ressort souvent des retours d’expériences d’artistes et de porteurs de projets tous domaines confondus : l’importance d’aller au-delà du projet ponctuel et d’inscrire son action dans la durée pour outrepasser des différences de conception des projets entre une approche coréenne parfois plus commerciale et une approche plus française / européenne centrée sur le processus créatif. Le manque de contacts ou d’opportunités est également souvent mentionné par certains artistes ou collectifs émergents pour s’engager dans des projets de long terme en Corée.
VERS UNE ACTION MULTILATÉRALE ET DIVERSIFIÉE DE LONG TERME ?
Il est intéressant de constater que dans les priorités affichées dans le cadre de
la saison France-Corée, certaines font écho aux recommandations émanant de l’action préparatoire des relations culturelles extérieures de l’UE : l’implication des jeunes générations, une plus grande focalisation sur les villes, l’importance des déclinaisons d’une communication adaptée à l’international et aux cultures locales.
Aussi, si pour certains, la politique culturelle extérieure de la Corée peut paraître éminemment animée par une stratégie marketing, la Corée est néanmoins en Asie-Pacifique, un des seuls pays — avec le Japon, l’Australie, la Nouvelle Zélande et Singapour — à avoir des dispositifs récents mais de plus en plus a nés de soutien à la mobilité des artistes.
Il s’agirait donc que ces années France-Corée puissent être un moment important de rapprochement via des programmes d’envergure, mais également être inscrites dans une dynamique européenne et internationale de long terme en permettant de créer des outils d’information et des moyens d’accompagnement mutualisés pour les artistes et les professionnels de la culture français et coréens, a n qu’ils puissent nourrir des projets artistiques pérennes.
L’auteur remercie pour sa précieuse relecture Marion de la Bretèque, chargée de diffusion et de production de l’Association No Mad Sound (directrice de l’Alliance Française de Daejon de 2008 à 2010).
* Marie Le Sourd est une manager culturelle avec une expertise sur la coopération culturelle internationale et les financements de la mobilité artistique. Elle travaille avec des réseaux et organisations comme On the Move, IN SITU, la Fondation Europe-Asie et le Korea Arts Management Service ([email protected]).
POUR ALLER PLUS LOIN :
Cet article se fonde sur l’étude d’On the Move pour le réseau EENC (réseau européen des experts sur la culture) : UE / Corée : Tendances actuelles et perspectives futures (réédité en septembre 2013) – en anglais : http://on-the-move.org/about/ourownnews/article/15962/eu-south-korea-current-trends-of-cultural/
Guides des financements de la mobilité artistique : Europe (dont la France – guide en français) : http://on-the-move.org/funding/europe/ et Asie (dont la Corée) : http://culture360.asef.org/asef-news/mobility/
On the Move publiera en 2015 avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication un guide des premières expériences de mobilité en Corée (sur le modèle du premier guide sur la Chine) : http://on-the-move.org/about/ourownnews/
Cet article est extrait du numéro 89 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


