Association des Jeunes Artistes Coréens : 30 ans de passion, 30 ans de solidarité

Association des Jeunes Artistes Coréens : 30 ans de passion, 30 ans de solidarité

L’Association des Jeunes Artistes Coréens (AJAC) fête cette année ses trente ans d’existence, ce qui en fait la plus ancienne association coréenne en activité en France. Plusieurs événements sont attendus pour célébrer ce jubilée. Le premier, inauguré le 21 mai dernier à la Cité internationale des arts de Paris, a pris la forme d’une importante exposition rendant compte du foisonnement qui caractérise actuellement la pratique des arts par les jeunes créateurs coréens installés, durablement ou non, en France. A l’occasion de cet anniversaire, Culture Coréenne a souhaité donner la parole à trois anciens membres de cette association : Cho Taik-ho, peintre et membre fondateur de l’association, impliqué de 1983 à 1986, Lee Jin-woo, lui aussi peintre, membre fondateur impliqué de 1983 à 1992, et Kim Hyeon-suk, peintre et photographe, membre de 1997 à 2004. Leurs souvenirs permettent de retracer l’histoire de l’association.

Les membres, anciens membres et artistes amis de l’AJAC, avec quelques personnalités coréennes, lors du vernissage de l’exposition organisée à la Cité Internationale des Arts (du 21 mai au 1er juin 2013), à l’occasion du 30e anniversaire de l’association.

Thibaud Josset : cette association a été créée il y a 30 ans par la volonté d’un groupe d’étudiants coréens des beaux-arts de paris. qu’est-ce qui vous a attiré dans cette ville à l’origine ?

Cho Taik-ho : En Corée, les années 1980 étaient très difficiles pour les créateurs d’art contemporain. Paris et New York étaient les deux destinations les plus logiques pour s’établir à l’étranger. C’est Paris qui a gagné. Venir en France était presque un acte de foi pour devenir artiste, malgré la distance et la pauvreté. Nous partions en guerre pour l’art. Entré aux Beaux-arts en 1983, j’ai fondé l’association en 1984.

Lee Jin-woo : Je suis venu dans ce même contexte où aucun débouché n’attendait les étudiants en art en Corée pour des raisons politiques. La plupart de mes amis sont partis à New York ou à Paris. J’ai aussi choisi Paris. 24h d’avion étaient alors nécessaires pour atteindre la France car on ne pouvait pas survoler l’URSS. C’était un départ pour l’inconnu, sans retour imaginable dans l’immédiat.

Kim Hyeon-suk : Paris, ville de l’art. Que vouloir de plus ? Je suis partie dans un contexte où les déplacements internationaux étaient devenus beaucoup plus faciles pour les Coréens. J’ai appris le français au lycée et à l’université. L’un de mes amis est parti étudier à Paris. Je l’ai suivi l’année suivante. Adhérer à l’association en 1997 était une chose naturelle car la plupart de mes amis coréens étudiant en France en faisaient partie.

TJ : quel a été le contexte de création de cette association ?

Cho & Lee : Les années 1980 permettaient de voyager librement et favorisaient les échanges dans le cadre de politiques culturelles favorables aux jeunes artistes, en grande partie grâce au ministre de la culture Kim Ok-kil qui a mis l’accent sur les voyages d’études, en particulier pour les étudiants aux Beaux-arts, aux Arts déco, etc. Il existait une association des artistes coréens en France. Nous nous sommes dissociés de cette dernière en 1982 car ils ne montaient pas leurs expositions assez régulièrement et manquaient d’action solidaire, qui nous était indispensable car la situation financière moyenne des étudiants coréens à Paris était loin d’être bonne et ne permettait pas, en l’absence d’une structure de solidarité solide, de monter de bonnes expositions régulières. Nous avions besoin de créer un nouveau monde de l’art pour les étudiants coréens en pro tant de l’aide du Centre Culturel Coréen, qui était notre seul lieu d’exposition viable. Dans cette optique, nous avons créé l’AJPC (Association des Jeunes Peintres Coréens) en avril 1984. Les premières expositions se sont tenues à partir d’octobre de la même année. Nous étions une douzaine à l’origine.

TJ : quels étaient au départ le rôle, les préoccupations et les modes de fonctionnement de l’association ?

Cho & Lee : Son but était « idéologique » : produire une réelle amitié et solidarité entre les peintres coréens par des expositions régulières de qualité et permettre les échanges intellectuels entre étudiants. Nous avions aussi le projet de faire venir de grands artistes pour des séminaires (ce projet-là a mis plus de temps à se concrétiser). Notre premier président avait été, très logiquement, le plus âgé d’entre nous, Kwon Young-ho. Par la suite, nous avons voté pour en élire un chaque année parmi nous.

TJ : que vous a apporté cette association ?

Cho : Le plus important pour moi était de montrer notre existence, qui passait inaperçue en l’absence de structure permettant de créer des événements officiels.

Lee : à titre personnel, une réelle motivation pour produire et exposer mes œuvres dans le pays qui est le berceau de l’art.

Kim : La convivialité dans la communauté coréenne ainsi que des expositions régulières au Centre Culturel Coréen (au minimum une par an) : ma génération et les suivantes ont pu pro ter du travail fourni en la matière par nos aînés.

TJ : quels sont les évolutions majeures qu’a connue l’AJPC, aujourd’hui l’AJAC, au cours de ses trente ans d’existence ?

Cho : Une croissance saine de l’association a été dès le départ garantie par une règle tacite de n’accepter que des membres en dessous de la trentaine.

Kim : Quand je suis arrivée l’âge maximum était de 40 ans et c’était devenu une règle écrite. Du temps de MM. Cho et Lee, il n’y avait que des artistes peintres. A mon arrivée, il y avait déjà de nombreux sculpteurs et installateurs. Le nom a été changé à partir de 1999 de « AJPC » à « AJAC »,afin de refléter l’élargissement des horizons artistiques des membres de l’association. Au début il n’y avait qu’une douzaine de membres. A mon arrivée nous étions 45.

TJ : que retenir de l’exposition inaugurée le 21 mai dernier à la cité internationale des arts ?

Kim : L’énorme développement de l’association grâce à l’investissement des jeunes, qui sont de plus en plus actifs et dynamiques. Il y a un véritable engagement en collaboration avec le Centre Culturel Coréen qui est essentiel pour faire vivre une communauté d’artistes coréens en France.

Cho : Désormais, l’association parvient à trouver des sponsors qui nous aident à produire les événements et toute la logistique nécessaire (catalogues, cartons d’invitation...), alors qu’à nos débuts, nous manquions de moyens et nous recevions souvent de l’aide de la part d’artistes plus âgés qui pouvaient nous apporter leur notoriété et leur expérience. L’AJAC est maintenant devenue un organisme viable avec une assise solide.

TJ : quelles sont ses perspectives d’évolution ?

Cho : L’association ne cesse de progresser et d’élargir ses champs d’action. On peut en attendre des événements de plus en plus importants un peu partout en France.

Kim : Des vidéastes nous rejoignent désormais, nous sommes maintenant présents dans tous les domaines artistiques avec des événements organisés avec des Coréens un peu partout. La solidarité et l’entraide entre les anciens membres et les jeunes permettent de dépasser le cadre originel – mais qui reste essentiel – offert par le Centre Culturel Coréen. Des artistes représentant divers genres artistiques (par exemple des musiciens) interviennent au moment des vernissages ou des grands événements. C’est le signe d’une vive solidarité au sein de la communauté des jeunes créateurs coréens, quel que soit leur domaine. On peut beaucoup en attendre, y compris au sein de réseaux internationaux. Quoi qu’il en soit, ce sont les jeunes qui décideront de leur avenir : les anciens doivent se contenter de les encourager à trouver leur voie.

TJ : quelles évolutions constatez-vous dans les relations entre les jeunes artistes coréens et la France depuis 30 ans ?

Kim : Les Français ont découvert les artistes coréens et plus largement la culture coréenne. Notre régularité et notre sérieux ont été essentiels à cette reconnaissance.

Cho : Les voyages et les échanges sont de nos jours considérablement facilités. Les réseaux qui relient les milieux artistiques d’Europe et d’Asie vont en se densifiant.

Lee : Il est de plus en plus évident pour les jeunes Coréens que la France est pour les artistes du monde entier un berceau qui ne cherche pas à exercer son emprise sur la création des étrangers, mais au contraire les encourage à exprimer leur identité. Quand je suis arrivé, un Français qui m’avait demandé d’où je venais avait cru que la Corée était une ville ou peut-être une région du Viêt Nam. Aujourd’hui la situation a bien changé. Quand je pense au fait que nous sommes restés en France, je trouve cela fou. Cela n’aurait pas été possible en Angleterre ou aux USA. La France est un pays unique, peut-être le seul endroit au monde où l’on a eu la possibilité de nous épanouir en faisant vivre notre culture avec une telle solidarité. La France ne broie pas les artistes étrangers comme d’autres pays le font. Elle les encourage au contraire à exister par eux-mêmes. On s’y sent libre de créer et de se construire.

Propos recueillis par Thibaud JOSSET

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