Vivre à Séoul

Par Jean-Noël JUTTET *

Vivre à Séoul

Air délicieusement frais et léger de la Corée, le pays du matin frais. Toute la terre semble à demi liquéfiée dans la lumière et dans l’azur [...]. En Corée, j’ai retrouvé les grands courants de la terre, l’or massif, les montagnes d’une substance définitive, les grands Coréens mélancoliques comme des hérons, écrivait Paul Claudel dans son Journal au cours d’un voyage qu’il t en 1924 de Pusan à Séoul. L’air de Séoul aujourd’hui a perdu beaucoup de sa fraîcheur et de sa légèreté, mais il n’a rien à envier à celui de Paris. Les touristes chinois qui aujourd’hui envahissent Séoul attestent, entre deux razzias dans les centres commerciaux, à quel point il leur semble léger puisqu’ils paient pour venir le respirer en toute saison et non seulement pendant les radieuses et limpides journées d’automne. En revanche, l’image des « grands Coréens mélancoliques comme des hérons » est totalement non pertinente. Que les Coréens soient grands, soit, cela est encore plus vrai aujourd’hui. Mais « mélancoliques », certainement pas ! Bouillants, loquaces, gouailleurs, ils sont l’exact contraire du patient échassier.

Vivre parmi eux est une expérience qui ne pose aucune difficulté particulière
tant se sont rapprochés nos modes de vie. Tant, même, la Corée nous a aujourd’hui dépassés, nous Français, sur bien des points : la modernité, l’efficacité ou encore la propreté des espaces publics. Le jeu des comparaisons est souvent cruel pour la France. Nul besoin ici de rappeler les succès de Samsung, de Hyundai ou de Kia, ou ceux du cinéma coréen, ou ceux encore de la K-pop, dont nos médias nous abreuvent quotidiennement. Il su t, pour prendre la mesure du retard français, de comparer l’arrivée dans l’un et l’autre de ces deux aéroports modernes que sont Incheon et Roissy : d’un côté, une signalétique claire, des sols impeccables, des accès commodes aux moyens de transport, un personnel toujours présent à son poste et aimablement e cace, de l’autre des complications, des attentes, des voitures encombrant les accès, et un personnel peu motivé, pas avenant, toujours occupé à autre chose que ce pour quoi il est là.

Certes, Séoul n’est pas une belle ville, elle a été reconstruite à la hâte et de façon anarchique après la guerre, mais elle cultive de séduisants paradoxes : elle se blottit dans un site remarquable, à l’automne réellement « liquéfié dans la lumière et dans l’azur », ce cirque de montagnes boisées (adulées de mon chien), que la municipalité a l’habileté de mettre en valeur en viabilisant des parcours le long de la muraille qui, dans un passé lointain, assurait sa défense. Elle juxtapose des quartiers d’une stupéfiante modernité aux airs de Hong Kong et d’autres, vieillots, souvent moches et pourtant extrêmement sympathiques, qui tentent d’échapper, non sans succès grâce à la politique du maire actuel, aux dents d’acier des promoteurs immobiliers. C’est dans un de ceux-là que j’habite au nord de la ville. Le long d’une rue voisine s’échelonnent de modestes boutiques permettant de satisfaire à bon prix à tous les besoins de la vie : restaurants de toute sorte, coréens bien sûr, mais aussi italiens ou chinois, petits cafés aussi modestes que confortables qui répandent dans tout le quartier la bonne odeur du café torréfié sur place (je mets mon point d’honneur à ignorer un rutilant Starbucks ouvert récemment à proximité du carrefour), plusieurs petits supermarchés, des fleuristes, un rôtisseur de poulets qui livre à domicile, un Paris Baguette ouvert jusqu’à minuit, un réparateur de bicyclettes, un vétérinaire, un encadreur, un cordonnier, et j’en passe. Mieux qu’un BHV, cette rue offre des services qu’on aurait bien du mal à imaginer en France. Lorsque récemment, promenant notre chien, nous nous arrêtâmes chez un serrurier pour l’interroger sur les caprices de la serrure de notre porte d’entrée, non seulement il nous conseilla de la réparer plutôt que de la changer, mais encore il insista pour venir le faire sur-le-champ (il était bientôt dix heures du soir). Il fallut insister pour qu’il accepte de ne venir que le lendemain matin, ce qu’il fit, à l’heure dite, avec professionnalisme et à un tarif défiant toute concurrence.

Loin d’être perçu comme une malédiction, le travail en Corée est le terreau dans lequel la vie plonge ses racines. La course à l’emploi et, en amont, la formation scolaire et universitaire, sont les plus évidentes manifestations de l’hybris coréenne, cette forme de démesure qui se manifeste par le palli palli bien connu. Les Français, si lents, si rétifs au changement, s’y sentent souvent bousculés par la rapidité de toute décision et de l’action.

Gage des succès industriels et économiques que l’on
connaît, cette hyperactivité n’est pas sans désagréments. Le bruit est peut-
être ce qui fait le plus souffrir l’étranger que je suis. Vacarme de la circulation, tonnerre des autobus, mugissement des haut-parleurs dans les rames du
métro, sonos hurlantes sur les trottoirs devant les magasins, le bruit est partout, jusqu’au carillon de la porte d’entrée que le livreur aura fait retentir une deuxième fois avant que j’aie eu le temps de me lever de ma chaise. Les samedis, le lycée voisin loue son espace de jeux à des associations qui ne conçoivent pas d’assemblée festive sans une sono (cet outil favori des totalitarismes) qui s’entend jusqu’au sommet du Pugak-san. Le pire est peut-être au musée où les enfants (que les mères envoient là pour favoriser par imprégnation leur développement intellectuel précoce) gambadent d’une salle à l’autre en s’interpellant à grands cris et en jouant à cache-cache derrière des groupes que des guides haranguent à l’aide de porte-voix.

Autre manifestation, peu aimable, de cette hybris, la circulation automobile. Les rues de Séoul sont encombrées d’un déluge de véhicules de toute sorte où chacun semble mu par l’impérieuse nécessité d’aller plus vite que tous les autres. Non sans établir une nouvelle hiérarchie néo-confucéenne, qui veut que les plus gros, et d’abord les monstres énormes de l’industrie automobile allemande ou américaine ( grâce auxquels leurs possesseurs dilatent leur ego), aient priorité sur les plus petits, règle à laquelle seuls échappent les livreurs de pizza à scooter. Bien que rappelées par une signalétique surabondante, les limitations de vitesse ne sont respectées qu’à l’approche des radars. Quant aux feux, ils semblent plus indicatifs qu’impératifs, surtout lorsqu’ils ne protègent qu’un méprisable passage pour piétons, qu’on peut franchir au rouge en toute impunité sous le regard bienveillant de la police.

La circulation illustre parfaitement le sens de la compétition qui affecte toutes les activités mais aussi la conception pragmatique qu’on a ici de la vie : pourquoi s’arrêter à des symboles (feux, signalisation, etc.) quand aucun obstacle matériel ne fait opposition ? On conviendra que cela mène tout droit à des tragédies, dont le naufrage du Sewol est un exemple. Quel contraste avec la pente inverse des Français : leur dogmatisme, leur complaisance dans le ressassement d’abstractions (égalité, laïcité...) qui tournent le dos au réel !

Mais, au jeu des différences, la Corée est gagnante sur bien des points. Je m’en tiendrai à deux qui me paraissent symptomatiques. D’abord, la générosité. La pingrerie, la lésine sont des péchés qui n’ont pas cours en Corée. Un Coréen avare, cela n’existe pas. Jamais un repas entre amis ne se termine par le partage de la facture entre les convives ; soit un plus malin se sera débrouillé pour aller payer à l’insu des autres en prétextant un détour par les toilettes, soit la soirée se terminera par une jolie bousculade à la caisse. Parler argent n’est pas un problème, c’est même un sujet de conversation favori, mais nul ne songerait à se montrer chiche quand il s’agit d’ouvrir son porte-monnaie.

Autre point gagnant, la sécurité. Où que ce soit, à quelque heure que ce soit, on se sent en sécurité dans les rues de Séoul. Dans les self-services, l’usage est de déposer son smartphone ou sa tablette sur une table pour marquer qu’elle est occupée pendant qu’on s’éloigne pour aller passer commande. Les sacs suspendus grands ouverts au bras des voyageuses du métro toujours bondé feraient le bonheur de nos pickpockets parisiens. Et dans les modestes restaurants de quartier, la caisse est parfois une simple boîte à chaussures sans couvercle à proximité immédiate de la porte. La confiance : puisse cette caractéristique de la société coréenne perdurer ! Il est si désagréable, à Paris, de devoir serrer précautionneusement son porte-monnaie ou de voir le regard soupçonneux que portent les commerçants sur le billet de vingt euros que vous lui tendez.

Maints autres traits mériteraient un développement, par exemple la gentillesse spontanée des gens, plus spontanée, me dit-on, vis-à-vis des étrangers que des nationaux, mais qu’importe puisque j’en suis le bénéficiaire ( reconnaissant ! ). Ou l’humour, un humour militant si intelligemment utilisé par les jeunes pour porter la contestation là où elle fait mouche, telle cette façon qu’ils ont eue récemment de dénoncer le fait qu’il y ait plus d’air dans les paquets de chips que de pomme de terre : pour en asséner la preuve, ils ont construit un radeau de ces sachets scotchés les uns aux autres, sur lequel ils ont franchi le Han (autrement plus large que la Seine) à la rame ! Cet humour, qui est le propre des jeunes, contraste avec le caractère souvent tranchant et rugueux de leurs aînés. On s’amuse en Corée, et l’avenir promis par les jeunes est assurément souriant.

Il est des choses qu’on ne soupçonne guère de France, par exemple l’excellence atteinte par la scène musicale coréenne : Chung Myung-Whun a porté l’Orchestre Philharmonique de Séoul, pour ne citer que le plus connu, à un niveau qui l’égale aux meilleures phalanges européennes ou américaines ; quant aux salles de concert, elles sont nombreuses, modernes et confortables, creusant la différence avec les salles parisiennes. On ne soupçonne guère, de même, l’ampleur des investissements coréens en Afrique francophone, qui « aspire » les jeunes diplômés des écoles de traduction et d’interprétation et redynamise ici l’enseignement du français ; et moins encore ce renversement de l’ordre confucéen qui fait que, conséquence de la priorité accordée à l’éducation, les femmes ont pris la tête de la compétition dans les résultats scolaires, dans le taux d’accès à l’université (le plus élevé des pays de l’OCDE) et dans les concours de recrutement des administrations. Ces Messieurs vont devoir apprendre à faire la cuisine et le repassage.

Il en est d’autres qui continuent de me plonger dans une grande perplexité.

Par exemple, le grégarisme dont font preuve les promeneurs du week-end à la montagne, où, de toute évidence, ils ne viennent pas, comme Claudel, pour écouter le vent ; ou encore le mimétisme qui veut que chacun s’habille à grands frais conformément à des canons définis par les fabricants, marcheurs, cyclistes, etc., accoutrés d’équipements dernier cri valant des fortunes. Plus étrange encore, la vogue de la chirurgie esthétique qui massacre les visages, fait à ses victimes des nez de fouine et des yeux bovins. Vogue qui, heureusement, semble aujourd’hui sur le déclin grâce à quelques artistes qui, comme la merveilleuse Kim Yuna, ont l’intelligence de refuser ce mensonge insensé. Étrange aussi la placidité (feinte ?) des garçons devant les filles qui ne laissent pourtant de raccourcir leurs jupes ou leur short jusqu’à la limite de la décence ; ils semblent ne pas savoir leur faire ce brin de cour qui ouvre la voie de la victoire à tout jeune Français débarquant ici. Convenons tout de même que les choses changent et qu’il n’est plus rare de voir des couples de jeunes, même de très jeunes, enlacés d’une façon qui donne aux aînés, tout imprégnés des dogmes confucéens, de nouvelles occasions de froncer les sourcils.

À vivre en Corée, on n’échappe ni à la question coréenne (on est aux premières loges pour constater que l’art de la provocation n’est pas l’apanage d’un seul côté), ni au con it idéologique à l’œuvre aussi dans la moitié sud de la péninsule. Mais ce sont des sujets si sensibles et suscitant des réactions si irrationnelles que l’étranger comprend vite que, s’il a le droit de se faire une opinion, il vaut mieux qu’il la garde pour lui.

En revanche, la coexistence pacifique des religions est une réalité qui s’o re tous les jours à mes yeux. Le long des deux cents mètres de ma petite rue, cohabitent une minuscule église protestante (manifestement pas de celles qui vivent dans une opulence suspecte), un temple bouddhiste, refuge de tous les chats du quartier, où bourdonnent le soir des sûtras, plusieurs congrégations de religieuses catholiques et une crèche, tenue par ces dernières, où sont accueillis les enfants de travailleurs immigrés, thaïs, vietnamiens, russes, camerounais, etc. Si j’exclus les élèves du lycée voisin, les personnes que je croise le plus fréquemment dans mon quartier sont des religieuses, dont beaucoup sont jeunes. Elles vont toujours par deux ou trois, bavardant à voix basse, souriant et s’arrêtant quelquefois pour caresser mon chien. Ce compagnon de mes promenades « dans la lumière et dans l’azur » appartient à la race des jindo, réputée féroce et redoutée des tigres (c’est par compassion, je crois, qu’on les a mis à l’abri dans les zoos) et des ajuma. Et pourtant, toutes les religieuses du quartier vous le diront, il est doux comme un agneau. Décidément, la Corée a bien changé.

* Jean-Noël Juttet a travaillé dans le réseau culturel français à l’étranger. Aujourd’hui retraité, il effectue de longs séjours en Corée. Il a traduit, en collaboration avec Choi Mikyung, plusieurs romans contemporains (de Hwang Sok-yong, Lee Seung-U, etc.) et deux classiques : Le chant de la fidèle Chun- hyang et Histoire de Byon Gangsoe. Récemment parus, Le regard de midi de Lee Seung-U (Decrescenzo éditeurs) et une anthologie de nouvelles coréennes dans la revue Brèves.



Cet article est extrait du numéro 89 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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