La Corée, à la conquête du monde…

Par Pierre CAMBON,
conservateur en chef / Musée Guimet

La Corée, à la conquête du monde…

Qui disait, il n’y a pas si longtemps, à l’issue des Jeux Olympiques de Séoul, la Corée est face à un dilemme, auquel elle doit répondre : soit le monde se « coréanisera », soit la Corée s’internationalisera ?

Envoyés coréens à la cour de Pékin 

On parle beaucoup aujourd’hui de « vague coréenne », Hallyu, de globalisation et d’identité culturelle.
Il est amusant de voir qu’au 18ème siècle la question était déjà posée et une peinture chinoise, conservée au musée Guimet, l’illustre à sa façon. A la porte de la Cité interdite, devant les murs du palais, sont évoqués les étrangers venus porter tribut à « l’empire du milieu ». Alors que les officiels mandchous adoptent un protocole très strict, la foule bigarrée témoigne d’un désordre certain, entre les émissaires de l’Ouest, du Sud ou bien de l’Est, et chacun y va de son cadeau qu’il exhibe fièrement et montre à ses voisins. Etonnamment calmes, dans cette foule composite, deux envoyés coréens portent le costume yangban, le haut chapeau de crin, et leur mise élégante, discrète et raffinée détonne dans l’ambiance générale. L’un des deux tient dans ses mains un coffret de laque rouge et le groupe se détache par son allure lointaine, son aspect réservé, et par son assurance, sa discrétion distante, son air légèrement étonné.

Cadeaux occidentaux 

A la droite de la scène, une horloge occidentale fait partie des cadeaux, du type de celle qu’on retrouve sur le paravent aux livres, chaek’kori, du Musée National de Corée. A gauche, ce sont d’immenses porcelaines de Chine à fin décorative, ou encore des coraux, et les « barbares », du Sud ou bien de l’Ouest, n’ont pas la retenue qu’on aurait pu attendre d’envoyés à la cour de Pékin. A gauche, deux marins, dont l’un de type occidental, peut-être américain, ou bien européen, sont lancés dans une conversation animée, alors que les émissaires du sud rivalisent de luxe ostentatoire, dans leur costume voyant et chamarré. L’un des marins, visiblement « l’occidental », est grand, dégingandé, courbé, et sans grande tenue. Les Méridionaux, en revanche, sont hâlés, barbus, les traits parfois quelque peu inquiétants.

Les deux envoyés coréens, portant le costume de Yangban et le haut chapeau de crin.
Emissaires étrangers à la porte du palais, Chine, 18ème s., couleurs sur papier, Musée National des Arts asiatiques – Guimet, don Florine Langweil, 1911, EG 2183.

Une identité bien marquée 

Les envoyés coréens, quant à eux, semblent arriver d’une planète différente, inconnue et lointaine. Ils ne sont pas perdus, et pas le moins du monde gênés par le tumulte autour d’eux, un tumulte qui les entoure de manière chaotique. Au contraire, ils apparaissent parfaitement à l’aise, vaguement amusés par l’atmosphère ambiante. Le peintre va ainsi à l’encontre du cliché de la Corée Choson vue comme le royaume ermite, replié sur lui-même. Le point de vue est chinois et montre une sympathie réelle pour son voisin du Nord, décrit avec beaucoup de classe, de finesse et de délicatesse, les traits des deux envoyés coréens rappelant lointainement certaines figurines en céladon Koryo. La peinture montre que les contacts existent et que, dès le 18ème siècle, la mondialisation est à l’ordre du jour, même si la diversité culturelle vient ici rendre hommage à Pékin.

Culture et ouverture 

Mais, quand certains suggèrent une approche mercantile ou quelque peu servile, les envoyés de Séoul font preuve, eux, d’une retenue toute confucéenne et d’une aisance au port très aristocratique. Ils témoignent d’un monde de haute culture, un monde qui a son existence propre et ne craint pas d’afficher sa spécificité, avec un parfait naturel, comme le prouve son costume quelque peu décalé. Les envoyés coréens font preuve ainsi d’une simplicité très tranquille, d’une curiosité à peine un peu surprise devant l’extrême diversité des visages nouveaux. Ils font preuve en même temps d’un intérêt réel devant la multiplicité des cultures, où ils se trouvent plongés. Comment peut-on être persan ?, aurait dit Montesquieu. Mais, visiblement, cela ne perturbe pas nos amis coréens, et même bien au contraire. C’est à Pékin qu’Yi sung-hun se convertit à la foi catholique en 1784, à l’issue d’une ambassade à la cour de Pékin et c’est en 1708 que le roi de Corée fait copier la mappemonde de Matteo Ricci, paravent conservé aujourd’hui au musée de l’Université Nationale de Séoul.

Un monde globalisé 

Mais, comme le suggère avec beaucoup d’intelligence la peinture du musée Guimet, qui vient du fonds ancien, du fonds d’Emile Guimet, les contacts sont plus larges qu’entre l’Extrême-Orient et l’Occident seulement. Ils touchent non seulement l’Ouest, mais également le Sud, mettant l’Asie du Nord en rapport avec l’Asie du Sud par le biais de Pékin. Si le message est ici encore à l’harmonie, bien loin de la vision très sombre que proposera plus tard un roman comme « Shim jeong », quand le mercantilisme glisse vers le militarisme ou bien l’impérialisme, il montre en tout cas très clairement la Corée comme entité en soi, et reconnue comme telle, dans un concert de nations animé et divers, une entité qui cultive sa différence, sait la faire respecter sans avoir peur pour autant des contacts, ou bien de l’inconnu, sans avoir peur de s’immerger dans un monde aux intérêts divers.

Une musique différente 

Les deux émissaires coréens sont là pour rendre hommage, faire acte de politesse, avec une courtoisie toute diplomatique. Ils sont là aussi pour prendre toute la mesure d’un monde globalisé, dès le 18ème siècle, un monde qu’ils ne cherchent pas à fuir. Alors que l’horloge occidentale, de taille monumentale, suscite une attention soutenue et visiblement des débats passionnés, avec parmi cette assistance un envoyé qui peut-être pourrait venir du Japon, à voir son apparence et son accoutrement – lequel regarde les choses avec un étonnement certain, les deux envoyés coréens paraissent curieusement détachés, comme s’ils n’étaient aucunement concernés, par le mini-évènement, que déclenche la technique toute récente. Ils s’en tiennent à leurs traditions propres, avec sobriété – le coffret en laque est en effet plus simple, et très nettement plus chic, que toute cette quincaillerie aux formes passablement bizarres. On peut songer à Tanizaki, qui se plaît à rêver, dans « l’éloge de l’ombre », sur ce que serait devenu l’univers aujourd’hui, si la Révolution industrielle s’était faite en Asie.

Nature et authenticité 

Ce qui a fait, en effet, la force de la « vague coréenne », dans les années récentes, c’est cette façon de garder sa sensibilité, ses références aux valeurs « nationales », cette fraicheur de sentiments, ce côté romantique, qu’on a cru déceler, parfois, vu du Japon ou d’Asie du Sud–Est, dans les romances télévisées ou les films historiques, voire même dans les chansons. C’est vrai que la Corée a bien changé depuis l’époque Choson et a joué la carte de la modernité de type occidental, transformant complètement son paysage urbain. Il faut se réfugier désormais dans le « jardin secret », ou bien dans les parcs tout autour de Séoul, dédiés aux tombes royales des derniers rois régnants, et classés dans un cas comme dans l’autre au Patrimoine Mondial, pour retrouver l’équilibre, qui existait sous la Corée Silhak, entre Culture et Nature, au siècle des lumières.

Ethique confucéenne 

Au 18ème siècle, l’harmonie reste encore préservée, dans le modèle de développement, entre la soif de nouveauté, l’intérêt pour la Science, le gout de la recherche, de la technologie, et le cadre de vie ou bien la tradition – le confucianisme, bien loin d’être un frein à la réforme, à la réalité, donnant un cadre intellectuel, qui privilégie l’excellence, ou bien l’éducation, et ne craint pas de voir juxtaposés rigueur et fantaisie, non-conformisme et normes, comme en témoigne le style des peintures, appelées communément Minhwa, qui fleurit au 18ème et au 19ème siècles. Nos deux envoyés coréens, à la porte de Pékin, datent de cette période, qui voit la Corée, à l’aube d’un monde de plus en plus « global », chercher à garder sa musique personnelle, et à la développer, dans un concert des nations de plus en plus ouvert, au risque quelquefois de virer à la cacophonie.

La Corée vue de Chine 

Le peintre chinois souligne avec gentillesse, un certain amusement, la fraicheur et le parfait sang-froid de ces deux diplomates, venus de la lointaine Corée, dignes représentants de l’Asie du Nord-Est, qui ne craignent pas d’affronter un monde très éclectique, dont le centre est bien évidemment Pékin. Mais il le fait avec un certain respect, une considération réelle, sans aucune ironie, presque une fascination voilée pour ces deux émissaires qui échappent aux codes traditionnels. Comme le disait l’Ambassadeur de Chine à la cour de Séoul, en 1866, les Coréens ont gardé les plus anciens usages. Toutefois, comme le montre la peinture, de façon très visuelle, « mondialisation » ne veut pas dire perte d’identité, et la Culture n’est pas un refus de la modernité. Tout est simplement une question d’ouverture, ou de définition, et la diversité alors est, par excellence, source de poésie, de découverte de mondes différents, quelquefois improbables, et de nouvelles frontières.

La Corée vue de Chine est ainsi l’occasion de voir la « vague coréenne » à ses balbutiements, encore en gestation. Elle montre, toutefois, que le mouvement qui porte la Corée à s’intéresser au monde qui l’entoure n’est pas une nouveauté et s’inscrit dans un développement parfaitement logique, dès le 18ème siècle, et peut-être même avant…



Cet article est extrait du numéro 96 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

Les derniers programmes

affiche tout programme
Expositions
15e Biennale d’Art contemporain de...

Du 18 septembre 2019 au 5 janvier 2020

Autres
5e édition de « Asia Now »

Du 16 au 20 octobre

Autres
Festival du Kimchi Coréen 2019

Samedi 19 octobre 11:00-16:00