Vie et pratiques quotidiennes des moines bouddhistes de Corée

Par Michaël de SAINT-CHERON
Ecrivain, chercheur à Paris 3 – Sorbonne Nouvelle

Vie et pratiques quotidiennes des moines bouddhistes de Corée

Je me souviens de ce premier film coréen diffusé en France, Pourquoi Bodhi-Dharma est-il parti vers l’Orient de Bae Yong-Kyun (1989). Film d’une très puissante intensité poétique, esthétique, spirituelle, filmé dans un ermitage dans les monts Cheondeung, où un vieux maître bouddhiste initie à la vie érémitique un tout jeune garçon d’une douzaine d’année et un jeune bonze qui a quitté le monde pour devenir ermite à son tour mais qui est traversé de tous les doutes possibles. Le vieux moine lui enseignera la Voie du Buddha dans le renoncement et la méditation. Dans ce film, les paroles sont superflues. C’est par sa vie que le Maître (Seonsa, en coréen) est un exemple pour les deux disciples et surtout pour l’adulte.

A la mort de l’ascète, c’est ce dernier qui se charge de la crémation, qui lui apporta la connaissance c’est-à-dire la nescience ou l’inconnaissance de toute chose car tout est maya, illusion, selon le bouddhisme, et retourne à la maya.

Rappelons que le bouddhisme de Corée appartient au Mahāyāna, le « Grand Véhicule », considéré comme celui qui fut fondé par Buddha. C’est l’école de la vacuité, de l’Eveil. La quête de l’Eveil passe par une dimension altruiste, éthique, de la bodhicitta, qui est à proprement parler la Voie du bodhisattva qui conduit à l’état de buddha, l’Eveillé, le Délivré. A contrario, dans l’Hīnayāna ou « Petit Véhicule », l’adepte travaille d’abord pour la cessation de son propre cycle de réincarnation.


Dans les nombreux temples bouddhiques de Corée, la vie des bonzes (Seungryeo, en coréen) est scandée par la prière et par le chant dans le bâtiment principal, ainsi que par les battements du gong et du tambour, dans une pagode dévolue à cet effet. Le chant et la récitation des milliers de versets du canon pali, la langue sacrée du bouddhisme, sont accompagnés des quatre instruments traditionnels, le buk, tambour du Dharma, le poisson de bois, le gong en forme de nuage et la grosse cloche de Brahma, vestige de l’hindouisme. Il y a aussi l’imposant gong au son si poignant. La cloche de bois, moktak, qui rythme les repas et les moments les plus importants de la vie communautaire.

La méditation occupe dans la vie du bonze et des nones bouddhistes une place cardinale.

Le bouddhisme coréen est le lien indispensable entre la tradition chinoise fondée par Bodhi- dharma (milieu Ve - déb.VIe s.), ce moine indien que d’aucuns croient appartenir à la légende, et le bouddhisme japonais. La tradition voudrait qu’il fonda le célébrissime monastère de Shao- lin dans les monts Song (province du Henan), où naquit la secte du Chan, qui donna le Seon en Corée et le Zen au Japon. Importé sur la péninsule dès le Ve siècle, le bouddhisme devint pendant quelque huit siècles la religion dominante. Rappelons encore qu’il existe deux écoles du bouddhisme coréen Seon : Jogye, qui est la plus grande congrégation coréenne du bouddhisme Seon, et l’école Won plus contemporaine.

Durant l’époque marquée par la domination du bouddhisme (du VIIe s. à la fin du XIVe s.), pas moins de huit mille temples et ermitages, furent bâtis sur la péninsule coréenne - dont un grand nombre ont été détruits au nord.

Au fil de mes différents périples en Corée, il n’y en eut pas un où je manquais une rencontre avec les bonzes et leurs monastères d’une incroyable beauté au cœur des montagnes. Et je me dis à chaque fois - non sans une certaine satisfaction - que ces lieux de paix et d’harmonie ne seront jamais connus que par un tout petit nombre d’hommes et de femmes de par le monde.

Il existe deux sortes de vie monastique, que ce soit dans le bouddhisme, l’hindouisme ou le christianisme : la vie cénobitique ou communautaire ou la vie érémitique. C’est pourquoi tous les grands temples au milieu des massifs de Corée possèdent leurs ermitages. La vie des bonzes et bonzesses est régie, comme dans tous les ordres religieux, par une règle qui fixe, depuis les premières heures de la nuit jusqu’aux dernières heures du jour, les temps des prières, du chant, de la méditation, des repas, des périodes de travail...

La journée du bonze ou de la none commence la nuit aux alentours de 3 heures. Le gong retentit, mais à Haeinsa, c’est d’abord le buk ou gros tambour suspendu dans une pagode ouverte aux quatre points cardinaux. Il me souvient des jeux d’un bonze maître dans l’art des percussions. Le tambour retentit par combinaisons de rythmes rapides et lents, qui créent tour à tour le son du vent, de la pluie, du tonnerre. Après quoi, le gong emplit la nuit, l’espace et l’âme des moines et de leurs hôtes. Dans le temple central du monastère, près de quatre-vingts bonzes chantent les sûtras et les cantiques à Buddha au cœur de la nuit. L’office dure environ une heure puis chacun des moines se dirige soit dans sa cellule, soit dans la salle de méditation, et commence alors la longue heure de méditation. La méditation est le fondement même de toute pratique bouddhique et qui ne l’a pas expérimentée ne peut rien savoir de la vie des bonzes.

Les moines ont aussi, dans l’année, deux période de trois mois de retraite où ils se consacrent à la méditation entre huit et dix-huit heures par jour. Qu’est donc que la méditation ? Voilà la question par excellence. Le bonze qui médite a compris ce qu’est la vraie assise, ce qu’est le vrai zen (le zen n’est qu’une des écoles du bouddhisme, une autre école fort célèbre étant celle du bouddhisme tantrique pratiqué au Népal, au Bhoutan ou au Tibet). « La vraie assise signifie trancher toutes les pensées, et garder un esprit qui ne bouge pas. Le vrai zen signifie devenir clair*. »

* Seung Sahn, Cendres sur le Bouddha, Sagesses Point, Seuil, 2002.

L’étude quotidienne des sûtras de la prajñāpāramita (la suprême sagesse) est tout aussi cardinale dans l’existence des bonzes. Dans de nombreux temples aussi, la pratique de l’art martial est constitutive de la vie monastique.

Au temple, les moines et les nones s’assoient face à la statue centrale du Buddha qui domine toutes les autres statues. À Tongdosa seulement, il n’y a pas de statues mais une large trouée horizontale en trois tronçons, qui ouvrent sur les arbres au milieu desquels se dresse le Geumgang-gyedan (promontoire de diamant) central, où reposent des reliques de la crémation de Sakyamuni, semblables à de petites perles appelées sari. Cette présence prééminente marquée par l’absence au cœur même du sanctuaire fait de Tongdosa un temple d’exception. Approcher le bouddhisme par l’invisible, plutôt que par le visible (c’est-à-dire par la représentation du Buddha), est pour les moines une expérience décisive, expérience vécue de l’absence. C’est le moment où la statue s’efface devant une présence immatérielle plus forte que toute représentation humaine.

La tête droite, genoux et mains joints, la tenue du bonze ou de la none est capitale pendant l’office, comme d’ailleurs durant les longues heures de méditation. Les sûtras, eux, constituent le socle de l’enseignement et des chants dans le bouddhisme du Mahāyāna.

À 6 heures, est servi le premier repas de la journée. En Corée, les moines sont végétariens comme au Japon, en Inde et dans beaucoup d’autres pays d’Asie. Chaque repas monastique, pris en silence, suit un rituel précis depuis la présentation du premier grand bol porté, en forme d’offrande, à la hauteur du regard, jusqu’au nettoyage méticuleux de chaque bol à la fin du repas, à l’aide d’eau chaude. On ramasse, ce faisant, chaque reste de légume, de kimchi, le moindre grain de riz ; tout ce qui reste est reversé enfin dans un dernier bol, que le moine boit d’un trait avant de recouvrir l’ensemble d’une serviette blanche. Selon la tradition, ce tout dernier bol est destiné à nourrir les esprits affamés.

Après cela, les moines doivent nettoyer leurs cellules mais aussi le temple, depuis les bâtiments jusqu’aux allées, où cheminent pèlerins et touristes tout au long du jour. À cet entretien peut s’ajouter, selon la saison, le soin du potager, puis la préparation du repas central, le déjeuner. Dans maints temples de Corée, a lieu, de 9h à 11 h le Sashi yebul ou Sashi muji ou encore Sashi gongyang - chants de mi-journée. Le déjeuner est servi à 11h 30 car la règle de l’«  ohoo bulsik » signifie « pas de nourriture l’après- midi ». Mais, l’après-midi au monastère se termine beaucoup plus tôt que dans la vie citadine (17h). Après le repas, un temps est réservé toutefois au thé que l’on partage entre frères ou sœurs.

Au temple, l’après-midi est consacré à de multiples occupations manuelles, intellectuelles, artistiques ou encore pour certains à des exercices de concentration, de méditation, d’art martial, d’apprentissage du corpus des Ecritures bouddhiques, mais également à l’enseignement spirituel dispensé par des maîtres.

Le troisième repas monastique a lieu dans la plupart des temples à 17 h. À 18 h, se déroule l’office du soir où les bonzes chantent, accompagnés des quatre instruments précédemment cités.

L’office vespéral n’est pas très long ; lorsqu’il s’achève en automne, l’ombre du soleil s’est unie à la lumière du crépuscule, préfigurant la nuit qui monte de la terre. Le dernier coup de gong a retenti. Alors, dans cette semi-clarté, les bonzes vêtus de leur robe grise argentée, jangsam, surmontée du gasa, (sorte d’écharpe cérémonielle couleur safran ou marron), quittent en procession le temple et partent vers la clôture, rendant l’espace à la solitude de la nuit et à l’indicible froufrou nocturne de la faune et de la flore.

L’extinction des feux se fait à 21 h.

Un autre aspect de la vie dans ces temples de l’ordre Jogye est la pratique chaque jour des cent huit prosternations. Cette pratique accomplie devant le Buddha, que signifie-t-elle au juste si celui-ci n’est pas un dieu mais un simple sage ? A quoi conduit-elle ? C’est encore Seonsa qui nous apporte cette remarquable réponse : « Souvent, les gens n’aiment pas ça et se demandent pourquoi ils se prosternent. Mais en réalité, nous ne nous prosternons pas devant Buddha, nous nous prosternons devant nous-mêmes. Le Petit Moi se prosterne devant le Grand Moi. Alors, le Petit Moi disparaît et devient le Grand Moi. C’est cela la vraie prosternation*. »

*Op. cit., p. 78.

En Corée, il existe aujourd’hui la possibilité de vivre un ou plusieurs jours comme un bonze, grâce à la vogue du programme appelé « Temple stay », qui s’adresse à un large public.

Pour tant d’êtres humains qui n’ont pas le temps de faire une halte dans leur vie trépidante, cette expérience de se dévêtir des habits civils, pour revêtir un habit de moine ou de none, est une expérience vraiment marquante.

On apprend ainsi à s’asseoir, à ne pas parler pendant le repas - pour entrer en soi -, à ne pas fumer, à rincer ses bols puis à en boire les dernières gorgées (apprentissage du respect de la nourriture).

D’autre part, le fait de balayer les allées du temple, conduit chacun à ne pas faire trop de cas de son ego ni à se croire supérieur aux autres. Par ailleurs, la cérémonie du thé, telle que les moines la pratiquent, est un exercice permettant de faire le Vide dans son esprit pollué. Voilà des expériences aussi simples qu’exceptionnelles pour qui les vit pour la première fois. Mais les pèlerins occasionnels de ces temples s’exercent aussi à fabriquer des chapelets ou des lanternes en papier, à transcrire des sûtras, avec le souci d’apprendre la patience à travers une approche ludique.

Il est un fait qu’en Occident, abbayes et monastères sont courus par les pèlerins comme par ceux qui recherchent le silence et la spiritualité. Il en est de même en Asie (sauf en Chine où l’on conçoit mal que les temples bouddhistes, déjà surveillés, puissent accueillir des hôtes de passage). C’est donc une expérience unique dans une vie de citadin, que de pouvoir s’extraire au moins une fois de sa mégapole et toucher la réalité bouddhique autrement qu’à travers les livres – tout en sachant que cette réalité nous échappe par nature et à l’infini, sauf pour quelques rares élus.

Michaël de Saint-Cheron vient de publier Gandhi. L’anti-biographie d’une grande âme / Hermann, 2011

Informations sur les séjours au temple en Corée : www.templestay.com



Cet article est extrait du numéro 83 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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