Lee Chun-hee : “ Arirang est comme une mère pour les Coréens... “

Les Coréens sont soucieux de la transmission de leur patrimoine culturel, y compris et surtout du patrimoine dit immatériel. La musique, la danse, le théâtre, les jeux, les rites, les arts martiaux, l’artisanat et la cuisine constituent autant de domaines qui bénéficient d’une politique de sauvegarde et de développement. Gyeonggi minyo, ensemble de chants folkloriques de la province de Gyeonggi, la province qui entoure Séoul, classé Principal Patrimoine culturel intangible n° 57 en Corée du Sud, s’incarne en la personne de la chanteuse Lee Chun-hee. Culture coréenne l’a rencontrée lors de sa venue en France à l’occasion de la 18e édition du Festival de l’Imaginaire. Accompagnée de Yu Ji-suk, autre « trésor national », de Kang Hyo-joo, disciple de Mme Lee, et de Choi Kyung-man, maître du taepyeongso (sorte de hautbois), elle a inauguré le festival par deux concerts qui ont enthousiasmé le public.

Culture Coréenne : Dans le programme que vous avez choisi pour vos premiers concerts parisiens, qui ont inauguré le Festival de l’Imaginaire 2014, vous donnez une importance particulière aux chants de la province de Gyeonggi. Quelles sont leurs particularités par rapport à ceux des autres provinces ?
Lee Chun-hee : Ce sont les chants désignés comme le Principal Patrimoine culturel intangible que je représente. La mélodie en est épurée, semblable à de l’oxygène, ce qui permet aux chanteurs d’avoir des expressions très personnelles, délicates comme des gouttes de rosée. Ibyeolga en est un exemple parfait. Les chants de la province de Jeolla (sud- ouest) sont plus énergiques, ont la force d’une cascade.
Les douze japga que vous interprétez sont-ils représentatifs du Gyeonggi minyo ?
Oui, mais minyo désigne en général un chant qu’un autochtone peut facilement identifier. Alors que les douze japga n’étant chantés que par les professionnels, ils ne sont pas très connus du public. C’est aussi mon rôle de les rapprocher des gens en les chantant le plus souvent.
Qu’est-ce qui a changé depuis que l’UNESCO a inscrit Arirang, que vous chantez également, en décembre 2012 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité ?
Beaucoup de choses ! Dès 2013, on a vu naître partout dans le pays des festivals d’Arirang pour célébrer l’événement. Cette consécration internationale a rendu les Coréens très fiers de leur Arirang. Personnellement, je suis très sollicitée depuis, tout comme mes confrères. C’est ainsi que je me retrouve à Paris aujourd’hui avec l’honneur de faire l’ouverture du Festival de l’Imaginaire !
Avez-vous déjà donné ce genre de concert à l’étranger ?
Pas vraiment. Ce genre de programme serait difficile à mettre en place même à Séoul ! Il est rare que je donne un concert entièrement consacré au chant, sans accompagnement instrumental. Par ailleurs, on chante en général debout, ce qui permet de rythmer le chant de légers mouvements corporels, sauf des chants qui se chantent assis, sans accompagnement instrumental à part un janggu (sorte de tambour), comme Yusanga, un chant profond qui ne cherche pas l’exploit technique. A Paris, nous étions assis et les gens étaient là, rien que pour écouter les voix. Chanter assis, c’est autre chose que de chanter debout. Cela demande plus de concentration. Ce qui m’a également surprise, c’est le peu de distance séparant la scène [de la Maison des Cultures du Monde, ndlr] et le public. De ce fait, il fallait que je fasse attention aussi à mon regard.
Comment avez-vous ressenti la réaction du public ?
Il était très chaleureux. Cela m’intrigue presque. Car même si les paroles étaient traduites en surtitres, les chants sont en coréen et expriment une sensibilité dont ce public n’a pas l’habitude. Malgré tout, les spectateurs étaient si concentrés que je ne les entendais même pas respirer et, après chaque chant, il y a eu une pluie d’applaudissements. C’était comme un miracle pour moi.
En fait, il ne s’agissait pas au sens strict de votre première représentation sur la scène parisienne, puisque vous aviez chanté Arirang de façon impromptue à l’UNESCO, alors que la décision d’inscrire ce chant sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité venait d’être prise... Il y a plusieurs sortes d’Arirang selon les régions. Pourquoi ?
Chaque région a ses mœurs, son mode de vie, son rythme. Je compare Arirang à une mère. Par exemple, l’île Jindo a son Arirang qui correspond à son tempo, avec des paroles qui reflètent la sensibilité de ses habitants. Seoul Gin Arirang, « le long Arirang de Séoul », ne comporte, lui, pas beaucoup de paroles, mais celles-ci sont prononcées très lentement.
Le Bonjo Arirang, « Arirang original », l’est-il vraiment ?
Sans doute pas. Mais il a été popularisé grâce au film de Na Un-gyu, Arirang, réalisé en 1926, sous l’occupation japonaise, et qui a connu un grand succès. Il existe des enregistrements plus anciens dont la mélodie di ère de celle du Bonjo Arirang.
Quelle est votre opinion personnelle concernant le succès d’Arirang auprès des Coréens ?
On peut dire qu’il exprime le han [« mélancolie », « ressentiment », ndlr], mais on peut aussi le chanter de manière très joyeuse. C’est ce qui rend ce chant si attachant, si populaire. Cela dépend de celui qui le chante et de celui qui l’écoute.
Vous avez beaucoup de disciples. Le chant traditionnel intéresse les jeunes ?
L’année 1994 a marqué un tournant pour nous, car le gouvernement l’avait décrétée année de la musique traditionnelle, popularisant le terme gugak, « musique nationale », alors qu’on parlait jusque-là plus modestement de sori, « chant ». La musique traditionnelle a ainsi trouvé un second sou e. Elle figure aujourd’hui dans la plupart des programmes des centres culturels en Corée. Beaucoup d’universités ont un département spécialisé. Certains musiciens sont très connus. Ce sont d’abord les adultes qui s’intéressent à la musique traditionnelle, qui inscrivent leurs enfants à un cours et certains d’entre eux poursuivent leur formation jusqu’à l’université. Kang Hyo-joo, qui nous a accompagnés pour les concerts parisiens, est une élève que je forme depuis qu’elle a onze ans.
Ils commencent donc très jeunes.
C’est mieux pour modeler la voix.
Et vous-même, comment êtes-vous venue au chant ?
Ma vie est pleine de péripéties... Il n’y avait pas de chanteur dans ma famille, mais j’aimais bien écouter les chants minyo à la radio quand j’étais petite. Je m’arrêtais devant un magasin de disques pour écouter la musique qu’il diffusait. Je ne savais pas encore qu’on pouvait suivre des cours de chant traditionnel. J’avais dix-sept ans, j’étais vraiment très mal dans ma peau et j’ai trouvé un cours de chansons populaires. Puis, j’ai découvert un cours de chant traditionnel. Je me suis entraînée comme si ma vie en dépendait. C’était d’autant plus dur pour moi que je n’étais plus très jeune. C’est pour cela que je milite pour que le gouvernement ouvre des écoles primaires spécialisées dans la musique traditionnelle – à l’heure actuelle, il faut entrer dans le secondaire pour bénéficier de cet enseignement.
Que peut-on faire d’autre pour assurer un bel avenir à la musique traditionnelle ?
Il faut former des troupes et monter des spectacles. Un peu comme il en existe pour le Pansori. J’avais fait des tentatives vers 1998, lorsque j’étais directrice artistique du Centre national pour les arts du spectacle traditionnels coréens. Pour cela, il faut que les artistes puissent se consacrer entièrement à leur art, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui pour des raisons financières. Par ailleurs, je suis ouverte aux innovations musicales intelligentes.
Propos recueillis par JEONG Eun-Jin

Cet article est extrait du numéro 88 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


