Une décennie de présence coréenne au Festival d’Angoulême

Par Nicolas FINET
Programmateur et responsable Asie du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême

Une décennie de présence coréenne au Festival d’Angoulême

L’exposition « Fleurs qui ne se fanent pas », d’Angoulême (du 30 janvier au 2 février 2014), est venue ponctuer avec éclat plus de dix ans de présence des manhwa coréens au cœur de cette manifestation, la plus grande en Europe dans son domaine. Retour sur une déjà longue histoire.

©Jorge Alvarez / 9eArt+

Séoul, décembre 2002. En ce début d’hiver, il fait déjà un froid polaire dans les rues de la capitale coréenne. Mais l’atmosphère est chaleureuse dans le petit restaurant familial de Kwanghwamun où nous avons trouvé refuge, mes interlocuteurs et moi, juste derrière le Kyobo Building. Je suis en compagnie d’un ami coréen francophone et francophile, Sung Wan-kyung, enseignant érudit passionné de bande dessinée rencontré en France quelques années auparavant lors de l’une de ses visites au Festival d’Angoulême, et de quelques-uns des jeunes auteurs coréens qu’il conseille, encourage et accompagne dans leur travail de création. L’un d’entre eux, Kim Dae-joong, vient à la fois de signer son premier album et de lancer sa maison d’édition – on en reparlera.

La Corée, alors, ne m’est pas inconnue. J’y ai déjà séjourné à plusieurs reprises, à l’occasion de l’un ou l’autre des reportages qui m’ont souvent conduit en Asie orientale. Mais cette fois, j’y suis venu avec un dessein inhabituel – et inédit : en mission pour le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, auquel je collabore activement depuis 1999, je suis chargé d’explorer la possibilité d’accueillir et d’organiser en France, à Angoulême, un événement consacré à la bande dessinée coréenne, le manhwa. Je ne peux pas agir seul, évidemment, et c’est pourquoi j’ai sollicité l’avis et le concours de Sung Wan-kyung, que je sais être non seulement un critique d’art respecté et un excellent connaisseur de toutes les bandes dessinées, mais également, de par son enracinement de longue haleine dans le monde de la culture en Corée, le possible fédérateur d’un projet de ce type.

Rien n’est certain, rien n’est acquis bien sûr, mais assez vite, un objectif se dessine : s’efforcer d’intéresser à cette initiative la Kocca (Korea Culture & Contents Agency), une agence gouvernementale de création récente (août 2001), chargée d’abonder et accompagner des projets culturels propices à la diffusion de la culture coréenne au-delà de ses frontières. On ne parle pas encore de « soft power », alors, mais telle est bien l’idée directrice de cette entité dépendant du ministère coréen de la culture, des sports et du tourisme. Quelques années plus tard, la Korea Culture & Contents Agency sera d’ailleurs agrégée à plusieurs autres organisations gouvernementales d’inspiration similaire, comme le Korea Broadcasting Institute ou la Korean Game Industry Agency, pour former, toujours sous le sigle Kocca, la Korean Creative Content Agency.

Reçu et écouté avec attention par les fonctionnaires de la Kocca, j’ai le sentiment que ma démarche intéresse. L’enthousiasme et l’art de la persuasion déployés par Sung Wan-kyung et ses relais dans le monde professionnel de la bande dessinée en Corée feront le reste : un peu plus tard au seuil du printemps, alors que je suis revenu en France sans trop savoir si ce que j’ai amorcé pourra ou non porter ses fruits, il m’annonce au téléphone que le principe d’une délégation coréenne substantielle au prochain Festival International de la bande dessinée d’Angoulême (la trentième édition de n janvier 2003) est acquis, avec le soutien actif des pouvoirs publics coréens.

©Jorge Alvarez / 9eArt+

Le timing est serré et le dé d’envergure : moins de neuf mois pour construire de A à Z un projet cohérent, complet, séduisant. Néanmoins, je ne suis pas inquiet : je fréquente depuis suffisamment longtemps la Corée et les Coréens pour connaître presque intimement leur proverbiale énergie, et la ténacité qu’ils savent mobiliser au service de leurs ambitions, quelles qu’elles soient. Mes doutes iraient davantage, paradoxalement, à l’accueil que la France, les Français et leurs médias seront capables de réserver à cette production très exotique qu’incarnent alors les manhwa à des yeux européens.

Exceptée en effet une poignée de spécialistes de la bande dessinée ou d’initiés ayant eu comme moi la chance de séjourner en Corée, pratiquement personne en France ne connaît alors la bande dessinée coréenne, ni ne soupçonne son incroyable richesse. J’ai encore souvenir d’une réunion de présentation aux médias de la programmation culturelle du 30e Festival d’Angoulême, organisée à Paris à la fin de l’été 2003 ; lorsque j’y évoque la venue prochaine à Angoulême, pour la toute première fois, d’une importante délégation coréenne, je sens l’incrédulité percer sous les quelques questions posées à ce sujet par certains des journalistes présents. Et quelques-uns d’entre eux, pour qui rien d’autre n’existe en Asie que la bande dessinée made in Japan, ne cherchent même pas à dissimuler le dédain que leur inspire l’initiative du festival. La bande dessinée coréenne ??

Pff, encore une idée saugrenue...

©Jorge Alvarez / 9eArt+

Heureusement, le démenti que leur apportera en janvier 2003, à Angoulême, la spectaculaire exposition collective conçue et emmenée par Sung Wan- kyung et son équipe sera éclatant, irrésistible. Dans un grand pavillon scénographié avec soin, soutenue par des publications en français d’une grande qualité (sous l’intitulé générique « La Dynamique de la BD coréenne », trois ouvrages de formats différents ont été réalisés spécialement pour l’occasion), l’expo dévoile près d’un siècle de manhwa en tous genres, depuis les créations historiques de Lee Do-yeong en 1909 jusqu’aux plus récents travaux des jeunes étudiants coréens en arts graphiques dont certains, comme Suk Jung-hyun, feront rapidement reparler d’eux.

La création contemporaine constitue bien sûr le cœur de l’exposition. Conscients d’avoir à faire découvrir d’un coup plusieurs décennies de bande dessinée coréenne à un public européen qui en ignore pratiquement tout, Sung Wan-kyung et ses collaborateurs (dont deux conservateurs de talent, Park In-ha et Kim Nak-ho) ont sélectionné pour l’exposition des œuvres de la plupart des auteurs majeurs de l’époque moderne : Lee Doo-ho, Park Jae-dong, Lee Hee-jae, Kim Dong-hwa, Lee Hyeon-se, Oh Se-yeong, pour n’en citer que quelques- uns. Mais la plus jeune génération n’est pas oubliée pour autant, avec un focus sur 19 auteurs dont certains, comme Yang Yoon-soon, Choi Ho-cheol, Byun Byung-joon ou Park Heung-yong, ont depuis largement confirmé les espoirs que l’on plaçait en eux.

Il y a même dans l’exposition, grande nouveauté pour l’époque, une section consacrée à la bande dessinée sur téléphone mobile. Dans l’Europe de 2003, personne ne s’est encore réellement intéressé au potentiel de cette forme d’expression. La Corée, en revanche, est alors déjà forte d’une réelle avance technologique dans les domaines de la téléphonie mobile et de l’internet à haut débit, et l’exposition témoigne des premiers pas accomplis sur ce type de supports par les créateurs coréens de bande dessinée.

Pour beaucoup de visiteurs de l’exposition, y compris les professionnels, auteurs et éditeurs, c’est une révélation. Aux yeux des Occidentaux, du jour au lendemain ou presque, la Corée, ses auteurs et ses éditeurs ont brusquement acquis une existence sur la carte internationale de la création en bande dessinée. Très vite d’ailleurs, dans la foulée de cette indéniable réussite, une première vague de traductions en langue française voit le jour sur les marchés d’Europe de l’ouest et les noms de quelques-uns des meilleurs auteurs coréens, comme Kim Dong-hwa, Kang Do-ha, Lee Hee-jae ou Park Kun-woong, deviennent familiers aux lecteurs francophones curieux de l’Asie. Quant au Festival d’Angoulême, qui une fois encore a bien mérité son qualificatif d’« international », il a joué son rôle de découvreur et de passeur, en élargissant le panorama culturel du public et des médias européens.

Par la suite, d’autres initiatives adossées à la création coréenne prolongeront d’ailleurs cette première découverte. En janvier 2009, à une échelle plus modeste mais néanmoins très appréciée des festivaliers, une exposition dédiée au travail de la maison d’édition indépendante Sai Comics – celle-là même dont j’avais pu découvrir les prémisses en 2002 lors de ma rencontre avec son fondateur Kim Dae-joong, alors l’un des jeunes protégés de Sung Wan-kyung – lève le voile sur le travail de la branche « alternative » de la bande dessinée coréenne. Tout en faisant connaître en Corée des œuvres ou des auteurs occidentaux prestigieux comme Persepolis de Marjane Satrapi ou encore Robert Crumb, Sai Comics développe un catalogue ambitieux et exigeant centré sur la bande dessinée adulte d’inspiration autobiographique, dans un esprit communautaire proche par exemple de la maison d’édition française L’Association.

L’exposition présentée au Festival d’Angoulême en 2009 témoigne presque physiquement de cette approche singulière : conçue avec des matériaux très simples comme le carton, l’expo Sai Comics est créée collectivement en direct à Angoulême par une grosse demi-douzaine d’auteurs emmenés par Kim Dae-joong, s’enrichissant au fil des jours sous les yeux du public, gagnant en sophistication et en complexité à mesure que les dessinateurs lui ajoutent de nouvelles images et de nouveaux éléments. Une fois encore, la présence coréenne au Festival d’Angoulême est plébiscitée tant par le grand public que par les professionnels ou les médias.

Un peu plus tard encore, en 2013, confortés par ce bon accueil réservé aux manhwa, les responsables de la filière image et bande dessinée en Corée – cette fois avec le concours d’un nouvel organisme apparu entretemps, le Komacon, auquel les pouvoirs publics ont délégué l’animation de cette filière – auront à cœur de prolonger cet acquis en proposant au sein du 40e Festival un ambitieux pavillon collectif marquant le dixième anniversaire de la « découverte » initiale à Angoulême des auteurs coréens et de leurs œuvres. Une fois encore, les initiateurs de cette présentation collective ont bien fait les choses. Ambitieux, soigné et lumineux, le pavillon coréen impressionne ses visiteurs par l’étendue de la création qu’il met en scène, et souligne l’extrême diversité du monde des manhwa, depuis les aînés comme Lee Doo-ho ou Lee Hee-jae, qui ont fait une fois encore le voyage d’Angoulême, jusqu’aux plus jeunes générations. On verra même, lors de la cérémonie d’ouverture du Festival au théâtre d’Angoulême, Kim Dong-hwa tomber dans les bras de son homologue japonais le grand Matsumoto Leiji, pour un salut fraternel en forme d’hommage.

C’est cette déjà riche histoire coréenne à Angoulême que vient de ponctuer il y a quelques semaines l’exposition collective « Fleurs qui ne se fanent pas », présentée à l’initiative du gouvernement sud-coréen lors du 41e Festival international de la bande dessinée, du 30 janvier au 2 février 2014. Une prise de parole artistique forte et digne sur la douloureuse question des « femmes de réconfort », alors que la thématique générale de cette édition du Festival accordait une place particulière aux questions de mémoire et à la manière dont la bande dessinée, ses auteurs et leurs regards peuvent témoigner de la marche du monde.

Plus d’une décennie, déjà, depuis que les premiers manhwa se sont signalés, à Angoulême, à l’attention des lecteurs de France et d’Europe. Une complicité plus qu’encourageante, presque une histoire commune. Dont il ne reste plus désormais qu’à écrire les chapitres ultérieurs.



Cet article est extrait du numéro 88 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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