Reflets féminins du cinéma coréen

Par Adrien GOMBEAUD
Critique de cinéma

Reflets féminins du cinéma coréen

On pourrait écrire une histoire du cinéma coréen entièrement du point de vue des femmes. L’histoire d’une apparition. Au XXe siècle, la femme, jusque-là discrète, s’affiche en grand. Projeté sur un écran, son corps devient géant et domine les foules. Dès les années 1950, les stars seront les premières coréennes à gagner très bien leur vie et à obtenir par là un véritable pouvoir sur les hommes. A quelques exceptions près, ces pionnières continuent néanmoins à interpréter des héroïnes qui ne leur ressemblent guère. Vertueuse, martyre, prostituée... Au cours des années 1960 et 1970, les personnages resteront des stéréotypes. A partir des années 1990, le nouveau cinéma coréen les retravaille profondément. Voici donc quelques reflets féminins du cinéma coréen d’hier et d’aujourd’hui.

La femme martyre

La Corée s’est définie comme un pays martyre, victime des invasions ou du sort. Il était dès lors logique qu’elle s’identifie à des personnages féminins, victimes d’une société patriarcale. Le corps féminin devint ainsi l’emblème de la nation. Sous un régime de censure, la représentation du viol était néanmoins tout à fait admise. Parmi les films classiques, Les pommes de terre (Kim Sungok, 1968) confronte l’héroïne à un agresseur japonais. L’allégorie politique devient complexe lorsque la paysanne se vend à un chinois. Dans les années 1990, Jang Sun-woo retourne le symbole contre la Corée elle-même. L’héroïne de A Petal ( Jang Sun-woo, 1996) assiste au massacre de Kwangju. Devenue folle, elle erre sur les routes et sera violée par un ouvrier boiteux. Ecorchant son propre corps avec une pierre, elle devient une incarnation de la Corée victime... de ses propres sévices.

La femme blessée

Si le corps féminin est l’incarnation de la nation, il est logique dans un pays divisé qu’il se trouve amputé. Les plus beaux jours de Yongja (Kim Hoson, 1975) reste à ce titre exemplaire : une jeune campagnarde est violée par de riches citadins, perd un bras dans un accident d’autobus, se prostitue puis épouse un unijambiste. Les accidents furent moins graves dans les années 1990. Avec Girls Night Out (1998), Im Sangsoo signait le grand film de la condition féminine moderne. Une femme en proie à une sexualité complexe se casse le bras dans sa salle de bain en essayant d’apercevoir le reflet de son sexe dans un miroir. Elle découvre ensuite l’amour au- près d’un homme au bras plâtré...

La prostituée

Les prostituées sont plus complexes que les victimes et suscitent autant la fascination que la pitié. Victimes, elles sont aussi l’incarnation d’une certaine liberté. Le grand cinéaste des filles de joie fut Im Kwon-taek.

En 1968, Le Ticket faisait de la prostituée l’emblème du capitalisme industriel, corps emprisonné dans la loi du marché. Trente quatre ans plus tard, dans Ivre de femme et de peinture, Im retrace le destin d’un peintre qui vit entouré de femmes, souvent tarifées. Elles ne sont pas des modèles au sens occidental du terme. Elles ne posent pas pour lui mais sont des sources d’inspiration. Dans une séquence célèbre, Owôn fait l’amour avec une courtisane collée à un paravent qui représente un insecte. Le basculement des corps fait vibrer le cadre et rend la figure tremblante : sous nos yeux, le dessin de l’insecte palpite. Prostituée ou mère, la femme reste un corps qui donne la vie, à l’enfant ou à l’art. Et Im de mettre en scène deux magnifiques séquences d’accouchement dans La mère porteuse (1987) et La pègre (2004).

Dans le grand mouvement de renaissance du cinéma coréen, Kim Ki-duk sera le cinéaste le plus fasciné par les figures de prostituées. Dans Birdcage Inn (1998), une jeune étudiante en art échange son identité avec une prostituée. Samaria (2008) reprend presque le même dispositif avec deux lycéennes dont l’une gagne son argent de poche dans les love-hotels. Chez Kim Ki-duk, les prostituées sont l’emblème d’une organisation sociale basée sur l’exploitation. Elles illustrent l’idée que la violence physique ou sociale s’exprime d’abord sur les plus faibles. Battue, violée, la femme est punie. Son crime est d’être vulnérable. Cependant, L’île (2000) dévoile en deux plans allégoriques un autre aspect. Perdu dans les marécages, un homme disparaît dans un bosquet de roseaux. Vue de très haut, une femme nue est allongée dans une barque remplie d’eau. Une touffe d’herbe flotte à la surface, masquant son sexe. La femme cesse d’être victime et devient le refuge secret d’hommes perdus, finalement plus faibles qu’elle.

Mère courage

La mère malheureuse et courageuse fut un grand personnage des années 1950 et 1960, notamment chez Sin Sang-ok. Les scénarios faisaient pleuvoir sur ces femmes, de façon inexpliquée, une série de malheurs divers, dont régulièrement la mort d’un enfant. A la fin de Jusqu’à ce que cette vie s’achève (1960), la mère courageuse lève le poing et dit que, quelles que soient les épreuves, elle continuera de se battre « jusqu’à ce que cette vie s’achève ». A l’âge moderne, cette figure disparaît sous sa forme traditionnelle. Dans Secret Sunshine (2007), une mère voit son fils assassiné dans une petite ville sans histoire. Lee Chang-dong démonte ensuite une évidente hypocrisie : depuis des années, le thème de la mère en souffrance fait pleurer la Corée au cinéma ou à la télé, déclenchant des élans de compassion. Or ici, la mère victime est laissée seule avec sa douleur. Elle ne rencontre, autour d’elle, que des dos ou au mieux des sourires gênés. Plus récemment (et moins brillamment), de plus jeunes cinéastes réinvestissent le thème de la mère en souffrance. Elle devient une figure vengeresse. Les récents Azooma de Lee Ji-seung et Don’t cry momy de Kim Yong-han proposent des héroïnes qui vengent dans le sang, parfois à la roulette de dentiste, les violeurs de leurs enfants. Elles rejoignent là des personnages d’amazone, c’est-à-dire de femmes combattantes, mises en valeur dans le cinéma de Ryu Seung-wan par exemple.

La jeune délurée

Personnage clef de la modernité, la jeune fille délurée, libre dans son corps, a connu plusieurs incarnations depuis les années 1980 aussi bien au cinéma qu’à la télé ou dans les clips. Toutes aboutissent à celle que campe Jeon Ji-hyeon dans My Sassy Girl de Kwak Jae-yong en 2001. Dans la première partie, l’actrice paraît enfin inventer un personnage féminin totalement nouveau : une fille qui se moque des codes sociaux, boit de la bière et porte des chemises de bûcheron, tout en restant diablement féminine. Le film atteint ses limites dans son épilogue : la jeune fille accepte de se plier aux codes, de porter des talons et de se tenir à distance respectable de la bordure du quai lors de l’arrivée du métro. Elle rentre dans une norme traditionnelle décidément indépassable.

Conclusion : belles évaporées

Cette liste n’est pas exhaustive. Elle montre cependant comment les changements eurent lieu à l’intérieur de certains types de personnage. Prostituées ou mères courage ont toujours existé au cinéma sous diverses formes. Un seul cinéaste a su, tout au long de sa carrière, créer des personnages féminins totalement hors norme : les femmes de Hong Sangsoo ne se rattachent à aucun modèle fixe. Maîtresses du temps du film, elles décident de l’évolution de la narration, des faits et gestes des hommes. Elles sont surtout illisibles, évaporées : de La vierge mise à nu par ses prétendants (2001) à Woman on the beach (2007), en passant par La femme est l’avenir de l’homme (2003), leurs pensées et intentions restent secrètes. Leur regard parfois se drape de brumes d’alcool. Saoule, jusqu’à quel point ? Le soju rend flou la limite entre ce qu’elles offrent sous l’effet de l’alcool et ce qu’elles donnent volontairement. L’homme ne comprendra jamais la nature du désir de la femme qui s’endort à ses côtés ou qui s’évade dans le premier taxi. En catégorisant les femmes dans des rôles types, peut-être est-ce cette énigme, cette complexité, que le cinéma coréen cherchait à effacer durant toutes ces années. Sans rien dévoiler, seul Hong Sangsoo sut en montrer la beauté.



Cet article est extrait du numéro 85 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, [https://www.coree-culture.org/-automne-hiver-2012-no85,210-.html]

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