Quelques idées pour passer une soirée dépaysante en Corée

Pierre-Emmanuel ROUX
Chargé de cours à l’INALCO

Quelques idées pour passer une soirée dépaysante en Corée

La Corée du Sud n’est pas, loin s’en faut, réputée pour la folie de sa vie nocturne. Rares sont les casinos et les endroits branchés singulièrement originaux. Pourtant, de nombreuses villes ne connaissent pas le repos. Séoul elle-même ne ferme jamais l’œil, ne fût-ce que pour une sieste. Les opportunités ne manquent donc pas pour ceux qui souhaitent passer une soirée dépaysante dans la capitale ou dans les centres urbains de province, surtout s’ils sont accompagnés de bons amis coréens. L’auteur de ces quelques lignes l’a, pour sa part, vérifié à maintes reprises depuis une dizaine d’années qu’il vit à l’heure de Séoul, et c’est pourquoi il vous invite à présent à découvrir trois des incontournables de la vie nocturne coréenne.

Aux plaisirs des papilles en feu : les pojang macha

À la nuit tombée, les quartiers animés des villes coréennes sont envahis par des pojang macha. Ces deux mots désignaient à l’origine une « roulotte bâchée » faisant référence à une ancienne tradition de marchands ambulants. De nos jours, chevaux et roulottes ont cédé la place à des camionettes, à de gros chariots ou même à de simples tables. Il reste tout de même l’essentiel : la bâche, de préférence orange vif, pour ne pas manquer d’attirer les chalands. Malgré cette évolution, le nom d’origine s’est perpétué, donnant ainsi à cette véritable institution un côté nostalgique tout en renforçant son caractère populaire. Ni restaurants, ni bars, ni même gargotes, les pojang macha offrent une manière unique de boire et de se restaurer jusqu’à l’aube. Mais tous n’ont pas le même profil. Certains servent d’abord des collations tandis que d’autres sont avant tout des débits de boisson très particuliers.

Il y a ainsi de petits pojang macha exigus dévolus à une restauration rapide que les Coréens appellent « cuisine de rue » (gilgeori eumsik). Ils ouvrent dans l’après-midi, à certains coins de rue ou bien aux pieds des établissements scolaires, dans l’attente des collégiens et lycéens à l’intercours. Les plus typiques demeurent cependant ceux qui, alignés côte à côte, parfois par dizaines, attirent passants et touristes grâce à leurs odeurs alléchantes et leur air convivial. Les plus connus sont, en l’espèce, immanquablement ceux situés sur la grande avenue Jongno, dans le centre historique de Séoul. Au premier rang de leurs spécialités se trouve sans conteste le tteokbokki. Il s’agit de petits bâtonnets de pâte de riz (tteok) associés à de la pâte de poisson dans une sauce de piment rouge, finement sucrée. Ce plat basique est volontiers enrichi par toutes sortes d’accompagnements : œufs durs, raviolis, boudin coréen (sundae), ou encore aliments frits – nos préférés –, depuis les légumes et les calmars jusqu’aux vermicelles enroulés dans une feuille d’algue (gimmari). C’est un plat à savourer de préférence dans la rue, non seulement en raison du savoir-faire inégalable des ajumma* qui les tiennent, mais peut-être également parce qu’un plat donné ne s’apprécie que dans une ambiance particulière.

* Ajumma, qui signifie tante, est le nom donné en Corée à toutes les femmes d’une quarantaine ou d’une cinquantaine d’années que l’on connaît peu ou pas du tout.

Le tteokbokki n’est évidemment pas l’unique spécialité de ces pojang macha. Il faut aussi se laisser tenter par les brochettes de poulet pimentées sans sursauter quand l’ajumma brandit son sécateur, cette dernière attendant seule- ment qu’un morceau de viande soit ingurgité de manière à couper la tige en bois qui marque la limite du morceau suivant. Pour ceux dont les papilles trembleraient à la simple vue du piment, ils peuvent toujours se rabattre sur une galette de fruits de mer (pajeon) ou, mieux encore, sur des brochettes de pâte de poisson (odeng) accompagnées de leur bouillon à base de poireaux et de navets. Signalons également que de nombreuses ajumma, en particulier à Séoul, n’hésitent pas à créer très régulièrement de nouveaux menus aussi originaux que succulents pour attirer les clients et faire ainsi face à la concurrence des chariots voisins.

Mais dans l’imaginaire de nombreux Coréens, les vrais pojang macha correspondent plutôt à ces larges bâches ou tentes, toujours dans les mêmes teintes orangées, où l’on s’attable à partir du milieu de la soirée pour partager un verre, ou plutôt quelques bouteilles. L’alcool emblématique ici se nomme soju, ce tord-boyaux national à base de riz, ou parfois de patates douces voire de certaines céréales, à ingurgiter cul- sec, façon vodka. Les estomacs « fragiles » se replieront sur la bière et le makgeolli, un alcool de riz d’aspect laiteux qui peut très vite donner mal à la tête s’il est de mauvaise qualité. Ce dernier reste tout de même notre préféré dans ce genre de situation, car c’est le seul susceptible de calmer quelque peu l’ardeur de tout buveur invétéré.

Ce genre de pojang macha est d’abord fait pour boire et refaire le monde, mais c’est aussi un lieu où l’on mange immanquablement, car tout Coréen qui se respecte est incapable de s’enivrer sans avoir quelque chose dans l’estomac... histoire pour certains d’avaler quelques verres de plus. C’est d’ailleurs pour cette raison que les plats consommés dans ce contexte sont appelés anju, c’est-à-dire aliments qui « retiennent l’alcool ». Des soupes, des gésiers et des pieds de porc caramélisés, du crabe et des coquillages, tel est le menu généralement uniforme des pojang macha.

Il est peut-être utile de rappeler ici à tous ceux qui découvriraient la Corée un conseil de première importance : celui d’éviter les dîners copieux et trop arrosés. Loin de toute considération diététique, cette préconisation est à prendre en tant que mesure de prévention. Il est généralement impossible de prévoir quand finira une soirée, c’est-à-dire non seulement jusqu’à quelle heure, mais dans quel état il faudra éponger l’alcool avec les anju. Il faut aussi garder en mémoire le fait que les Coréens ne tiennent pas en place, phénomène qui s’accentue la nuit tombée sous l’emprise du soju. En d’autres termes, le pojang macha n’est qu’une étape de la soirée. Elle peut aussi bien faire immédiatement suite au dîner que précéder le passage dans un bar à bière ou dans un noraebang, autre spécificité de la vie nocturne coréenne.

Aux joies de l’égosillement : les noraebang

On ne naît pas forcément chanteur, mais on le devient toujours plus ou moins au contact de la Corée. La raison est évidemment liée à l’immense succès du karaoké en Extrême-Orient depuis son apparition au Japon dans les années 1980, tandis qu’il restait chez nous un phénomène marginal. Les Coréens lui ont donné un nom poétique, celui de noraebang, dont le sens littéral est chambre à chansons ou encore salle où l’on chante. Rappelons en brièvement le principe : pendant que sur un écran défilent les paroles d’une chanson, une bande son électronique en joue la musique. Le client muni d’un micro chante alors en suivant le texte, censé le maintenir dans le rythme sur la télévision.

Le noraebang coréen est bien différent du karaoké tel qu’il se pratique sous nos latitudes. En Occident, c’est un bar qui dispose d’une scène sur laquelle les clients viennent chanter en public. En Corée, les karaokés se situent généralement en sous-sol et se présentent sous la forme d’un long couloir bordé de portes donnant sur les « chambres à chansons ». Ces dernières ressemblent à de minuscules salons ayant pour seule décoration un ou plusieurs sofas autour d’une table basse, ainsi qu’un écran géant de télévision disposé au fond de la pièce, de manière à ce que chaque participant puisse voir les images et suivre les paroles des chansons.

Une séance au noraebang reproduit généralement le scénario suivant : en début de soirée, les chanteurs tentent de s’appliquer et de rester dans les règles de la musique. Mais plus le temps passe, plus les participants hurlent dans le micro tout en chantant de plus en plus faux. La boisson y joue un rôle certain, mais la machine aussi, car la sono est installée de façon à donner même au chanteur le plus médiocre les airs d’un Pavarotti de pacotille. Nulle crainte donc à avoir ici sur ses piètres talents de cantateur ou de cantatrice. L’important, c’est bien de participer et personne ne juge vraiment le chanteur qu’on écoute plutôt d’une oreille distraite et bienveillante.. Sensation est toutefois créée lorsqu’un(e) blond(e) aux yeux bleus s’égosille avec l’un des derniers tubes coréens. Il faut alors s’attendre, nous en avons personnellement fait l’expérience, à quelques bouches bées, voire à des yeux doux à la sortie du karaoké.

Les Coréens fréquentent donc les noraebang pour chanter mais aussi – et surtout – pour s’évader, bien qu’il s’agisse d’un endroit totalement clos. L’absence d’ouverture sur l’extérieur, la faible lumière, le rythme des chansons, les bimbos siliconnées en bikinis sur une plage californienne que l’on voit défiler sur l’écran : tout est fait pour oublier le temps et l’espace, pour créer une certaine intimité, chose bien rare dans cette société coréenne actuelle ou à peu près tout se fait en commun, comme c’est d’ailleurs le cas dans les jjimjilbang, dernière étape de notre parcours nocturne.

Aux chaleurs de la Corée : les jjimjilbang

Pour finir une soirée bien arrosée ou tout simplement une journée bien remplie, rien de tel que de prendre le chemin d’un jjimjilbang. Il s’agit par définition d’un sauna sec – littéralement d’« une chambre à transpirer » – mais c’est en fait bien plus que cela. On pourrait plutôt le définir comme une formule de bien-être faisant la synthèse du sauna, du bain public et d’une station thermale d’eau chaude, à laquelle il faut encore ajouter toute une série de services dont le principal consiste en un pied-à-terre pour la nuit. C’est cet original cocktail de services qui a permis aux jjimjilbang de connaître un succès foudroyant depuis leur apparition dans la péninsule il y a une quinzaine d’années, contraignant dès lors les vieux bains publics (mogyoktang) à mettre la clé sous la porte ou à se reconvertir. Aujourd’hui de nombreux motels, souffrant d’une piètre réputation de « love hotels » s’inspirent également des jjimjilbang en proposant des saunas et des bains, histoire de monter un peu en gamme.

Toujours très accueillants, les jjimjilbang sont ouverts à toute heure du jour et de la nuit pour le prix dérisoire de quelques milliers de wons, ce qui est une autre clé de leur succès populaire. On y vient en famille avec ses enfants, entre jeunes tourtereaux ou tout simplement entre amis pour passer un bon moment ensemble, mais on y croise aussi occasionnellement des hommes mis à la porte par leur épouse à la suite d’une dispute conjugale.

La première impression que donne le jjimjilbang est celle d’un établissement thermal coréen, à la seule différence qu’on se voit remettre à l’entrée un tee-shirt et un short en plus d’une clé de casier et d’une serviette. Comme dans une source thermale où la pudeur est, rappelons-le, superflue, on commence par se déshabiller et se laver, assis sur un minuscule tabouret entouré d’inconnus affairés à leurs ablutions et à l’arrachage de leur peau morte sous une montagne de mousse. Une fois rincé, on peut alors profiter des plaisirs du bain coréen en se prélassant dans différents petits bassins dont la température varie de 20 à 45°C, sans oublier de reproduire le même rituel avant de sortir de l’établissement. Mais le bain n’est qu’une étape préliminaire – ou finale – car, à peine séché, on enfile short et tee-shirt pour gagner la partie centrale et mixte de l’établissement. Le jjimjilbang est généralement centré sur une salle commune autour de laquelle se répartissent plusieurs salles de sauna, dont chacune possède ses particularités. Certaines prodiguent les bien-faits de la terre jaune, d’autres celles du jade, du bois de cyprès ou de je ne sais quel produit au nom incompréhensible de la pharmacopée traditionnelle coréenne. Il y en a aussi pour toutes les températures et pour tous les goûts, depuis la chambre glaciale jusqu’à la fournaise à 90°C.

Le jjimjilbang offre aussi un service non négligeable, celui du toit pour un prix défiant toute concurrence. En effet, plusieurs chambres communes ou séparées pour hommes et femmes sont prévues, à cet effet, en périphérie de la grande salle commune où se trouve bien souvent un écran géant diffusant, la nuit durant, les dernières extravagances de célèbres humoristes coréens. Il ne faut, par conséquent, pas s’attendre à un hôtel de luxe. Évidemment pas de lit, ni même le plus souvent de yo, ce fin matelas coréen assez proche du futon japonais. Pas de couverture non plus du fait de la chaleur ambiante fournie par les différents saunas. Tout au plus un oreiller, en duvet ou en bois, à poser sur le sol en parquet. Malgré ce côté quelque peu rudimentaire, nous avons personnellement fait des jjimjilbang notre pied-à-terre favori en Corée, lorsque nous quittons notre logement habituel de Daejeon. À chaque entrée monte d’ailleurs la remémoration de toutes ces nuits où, simple étudiant, nous faisions encore la cour à cette personne qui est aujourd’hui devenue « notre femme » (uri jibsaram), puisque tel est l’expression consacrée en Corée.

Pour conclure, et en attendant que sorte un jour un simili guide Michelin des jjimjilbang coréens, nous voudrions, par expérience personnelle, déconseiller ces grands établissements du centre de Séoul, répartis sur plusieurs étages et dont il y a pléthore d’informations sur la toile. Ce sont généralement de véritables ruches bruyantes dont l’activité ne s’arrête à aucun moment de la nuit avec leurs restaurants, salles de jeu et bornes Internet, centre fitness, salon de coiffure, petite bibliothèque et autres services inutiles. À moins d’aimer les bains de foule nocturnes, on leur préférera sans hésitation les jjimjilbang des quartiers résidentiels de la capitale – beaucoup plus reposants, moins fréquentés et meilleur marché –, ou encore les modestes établissements des petites villes de province, car ce sont ces derniers qui ont su garder l’essentiel et faire fi du superflu pour vous faire passer la plus dépaysante et relaxante des nuits coréennes.



Cet article est extrait du numéro 79 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

Les derniers programmes

affiche tout programme
Expositions
15e Biennale d’Art contemporain de...

Du 18 septembre 2019 au 5 janvier 2020

Autres
5e édition de « Asia Now »

Du 16 au 20 octobre

Autres
Festival du Kimchi Coréen 2019

Samedi 19 octobre 11:00-16:00