Comment le Jack l’éventreur coréen devint un filon culturel !

Par Jean-Yves RUAUX
Journaliste

Comment le Jack l’éventreur coréen devint un filon culturel !

Dix victimes ! mais ni son aîné anglais, ni le Jack l’éventreur coréen n’ont été identifiés. Les raisons ? La technologie balbutiante, les pressions, l’absence de Sherlock Holmes sur les lieux.., à Hwaseong (Suwon). Phénomène unique dans l’histoire, l’extraordinaire résilience des Coréens a transformé une série de crimes non élucidés en un fructueux filon de créations d’œuvres et de rayonnement culturel !

Hwaseong, et sa forteresse classée par l’Unesco, sont-elles la cité de l’étrangleur inconnu ? Le Jack l’éventreur coréen ! Hwaseong a été en tout cas le théâtre d’un bel échec policier. Un tueur y assassina dix femmes entre 1986 et 1991 ! Des centaines de détectives furent mobilisés. On a questionné 21 280 suspects ! Sans résultat, pas même un ADN exploitable à la date de prescription des recherches en 2006. Rien, sinon la frustration pour les policiers et les familles. Néanmoins, la créativité des Coréens a tiré une dynamique imaginative de cette faillite. Et ce filon criminel est loin d’être épuisé.

Meilleur film (Tokyo), premier prix (Cognac), meilleur réalisateur (San Sebastian) ou l’art coréen de muer une enquête catastrophique en triomphe à l’écran !

LA MÉMOIRE ASSASSINE DU TUEUR

Ainsi le succès de Kim Young-ha. Il signe au salon du Livre de Paris 2016. Magnifique pavillon blanc de la Corée du Sud. File de jeunes Coréennes de Paris émoustillées devant l’angoissant romancier tranquille ! Kim est l’auteur du sidérant Ma Mémoire assassine (ed. Picquier, 2013). Peut-être, 25 ans après son dernier forfait connu, le tueur de Hwaseong ne se souvient-il plus de rien, à la façon de son meurtrier qui perd la mémoire ? A-t-il pris sa retraite criminelle ? Vieillit-il doucement manière seniors de Séoul entre le parc Tapgol et les activités culturelles de la Cinémathèque ? “Le conférencier qui donnait des cours de poésie à la maison des associations culturelles était un poète, un homme de mon âge. “scande le vieux monstre.“ Lors de son premier cours, il m’a fait rire (...) : « Un poète est un être qui saisit les mots et finit par les assassiner, comme un tueur expérimenté. » À l’époque, j’avais déjà « saisi » et « ni par assassiner » des dizaines de proies, avant de les enterrer. Mais je doute qu’on puisse appeler ça de la poésie... “

Sourire de Kim Young-ha. Puis je hasarde ma question :

− Où avez-vous déniché l’idée de Ma Mémoire assassine ?
− C’est une longue histoire !
− Ah ! laquelle ?
− En fait, ça m’est venu comme ça. Maintenant, excusez-moi, je dois signer.
− On peut se reparler ?
− J’ai une autre séance de signature après ! 


Le regard de l’auteur de polars s’enfuit. Le mystère de sa terrifiante inspiration s’épaissit, mais je ne renonce pas.

− Et les crimes de Hwaseong ? 

− Non, non, ce n’est pas ça, vous ne comprendriez pas.... 


Puis, Kim Young-ha s’est évaporé avec son secret, l’énigme de sa créature meurtrière. Comme à Hwaseong où les enquêteurs ont échoué. Mais, qu’importe.

COME TO SEE ME , UN MARTIEN ASSASSIN ?

Début 2016*, le Myeongdong Theater de Séoul reprend Come to see me, la comédie amère de Kim Kwang-lim sur Hwaseong. Le théâtre célèbre les vingt ans de la pièce (1996). Plusieurs acteurs de la création reprennent le rôle qu’ils ont aussi tenu dans Memories of murder (Bong Joon-ho, 2003), l’adaptation de la pièce à l’écran. Come to see me raconte les aléas de l’enquête, les jalousies policières, les fuites, les incompétences. L’œuvre, après des milliers de représentations, fête son jubilé. Immense succès. Quant à Memories of murder, il a été projeté aux festivals de Cannes, de Tokyo... Le film a été primé à San Sebastian, Cognac... Il a donné un écho mondial à Come to see me en y puisant scénario et situations. “ J’étais curieux de savoir comment on attrapait les criminels“, raconte Kim Kwang-lim, professeur de théâtre à la Korean National University of Arts. “Selon les rumeurs (!), le tueur venait de Mars. Hwa-seong** sonne comme Mars à l’oreille ! Un voyant a dit qu’il savait où était le meurtrier. Un détective a attrapé quelqu’un puis tout a tourné à la folie. J’ai voulu illustrer l’inefficacité des interrogatoires, des reconstitutions... Les enquêteurs m’ont montré les scènes de crimes. Certains m’ont remercié. “ Vous avez traduit nos angoisses.’’

* "Come to see me play relives nation’s most infamous serial killings" (Korea Herald 31- 01-2016).
** Hwaseong, nom de l’agglomération où les crimes ont été perpétrés. Hwaseong est aussi la forteresse construite par le roi Jeongjo (1758-1800) pour honorer feu son père, le prince assassin Sado.

Kim Kwang-lim met, en 2016, un point final à Come to see me, “afin de passer à autre chose“. Son succès serait-il trop lourd à porter ?

Le succès de la pièce de Kim Kwang-lim (en 1996) a popularisé la débâcle policière de Hwaseong.

En 2016, la série policière fantastique Signal perpétue le remords inassouvi des enquêteurs car ils vécurent les meurtres de Hwaseong comme un gâchis devenu un cas d’école !

SIGNAL , UNE VOIX VENUE DU PASSÉ

Qui sait ? On ne compte plus les productions s’inspirant de la pièce et de Hwaseong jusqu’à la série télé Signal (2015-2016). La TV y mêle thriller et sciencection. Personnage principal, Park Hae-young, un jeune pro leur. Écolier, il a vu la scène. Le kidnappeur d’une fillette était une femme qu’il a décrite ; or la police a récusé son témoignage. Mais un détective du passé lui donne des pistes dans un talkie-walkie magique ! La frustration des enquêteurs des années 1990 sert de ressort dramatique.

Leur échec est un cas d’école que l’on étudie afin d’éviter les erreurs“, justifie le Dr Pyo Changwon, un psychocriminologue formé au Royaume Uni. Il a enseigné à la Korean National Police University avant de se faire consultant, écrivain et parlementaire. L’admirateur de Sherlock Holmes publie son premier polar*, un roman pour ados souhaitant devenir pro leurs à leur tour. Le jeune Pyo était l’un des enquêteurs de Hwaseong. “J’en ai ressenti une terrible frustration. Elle m’a amené à passer un doctorat** à l’université d’Exeter “.

* A life driven by curiosity, justice. Korea Herald, 22-05-2015.
** "The police and crimewatch UK : a study of the police use of crime reconstruction and witness appeal programmes in Britain" (Seoul, Hankuk, 1998).

Pourquoi les échecs de Hwaseong ? “D’abord parce que les scènes de crimes n’ont pas été sécurisées. À ce moment, le général Chun dirigeait le pays. Il voulait que l’a aire soit résolue au plus vite. Bali, Bali ! Les policiers, venant de dizaines de commissariats, avaient été mis en concurrence. Et nul n’a recherché la coopération de la population. Certains officiers de police essayèrent même de se cacher mutuellement les informations. Nos protocoles d’analyse étaient flous. Les détectives laissaient leurs empreintes sur les sites...“ Ajoutons des traces mal collectées, inexploitables. Memories of Murder cristallise l’échec d’une recherche d’ADN qui portait tous les espoirs.

GAPDONG , LE SUICIDE D’UN INNOCENT

Films et séries égrènent ou imaginent les détails de l’échec initial. La série Gapdong (2014) compte 20 épisodes de 60 minutes. Un jeune policier dont le père, suspecté d’être l’auteur des crimes, s’est tué, et un vieux commissaire se font face. Le vétéran n’a pas digéré son fiasco. Ils donnent une dernière chance au dossier. La série TV joue la frustration du vétéran, le besoin de justice du jeune, et le délai de prescription des crimes.

Grâce (!) à Hwaseong, ce délai a été allongé afin de ne pas empêcher la reprise des investigations“ précise le Dr Lee Soo-jung. Elle enseigne la psycho-criminologie à la Kyong-gi University de Suwon, à proximité du lieu des meurtres. “Notre loi avait été conçue sans correspondre forcément aux situations existantes en Corée. Jusqu’aux années 1990- 2000, il n’existait pas de textes forts pour punir les agressions sexuelles. Elles étaient considérées comme des délits que l’on pouvait régler avec un compromis financier.“

CONFESSION OF MURDER POUR DÉBUSQUER LE PSYCHOPATHE

Confession of murder (2012) tire son argument initial de la fin de l’échéance du délai de prescription d’alors (15 ans), du désir de vengeance des familles, et son intrigue de la hargne d’un policier abusé. Un homme, fort de son immunité, prétend être le tueur et publie le récit de ses méfaits. En réalité, il s’agit d’un pantin et d’une manoeuvre du policier pour débusquer le véritable psychopathe, épris de publicité.

Ai-je clos la liste des créations relatives à des tueurs en série ? Non. The Chaser (Nah Hong-jin, 2008) campe le tueur cannibale Yoo Young-chul. I saw the devil (Kim Jee- won, 2010) offre un rôle effrayant à Choi Min-sik. Le voici en meurtrier, victime (!) de son sanguinaire poursuivant qui use de tous les moyens pour venger sa fiancée !

Le film de serial killers serait-il un film coréen de genre comme les mélodrames sentimentaux ? Ou exprime-t-il l’esprit de Séoul ? “Il existe une forte brutalité sociale en Corée, le bus, l’école, la maison... une violence banalisée.“ commente le Dr Park Hyang-sun, qui a passé sa thèse* à Paris. “Mais on sent toujours l’influence du confucianisme et de la domination de la femme par l’homme. La société confucianiste est une société où l’on se tait. Les enfants suivent et parfois font exploser des colères trop longtemps contenues.“

* Hyang-Sun Park, “La succion du pouce.L’attachement à l’objet inanimé et le contact corporel”, thèse de doctorat en psychologie, Paris, 1987.

Les remparts de Hwaseong furent construits par son fils pour commémorer Sado, le prince-assassin ; en ville, le mystère des meurtres modernes survit...

SADO , LE PRINCE-BOURREAU COMPULSIF

Justement, Sado est le grand succès des écrans coréens 2015. Le film évoque le con it père-fils d’un prince héritier déviant (1735-1762). Le roi Yeongjo (1694-1776) le fera enfermer dans un coffre à riz. Le film détaille la fin d’un dignitaire déchu. Yeongjo ne pouvait porter la main sur Sado, étiquette oblige, mais il a surtout éliminé un tueur compulsif. Dans ses mémoires, Lady Hyegyong*, son épouse, raconte les méfaits de son mari. “Le prince convoquait souvent des devins aveugles. Quand ils disaient une chose qu’il n’aimait pas, il les tuait. Beaucoup de médecins, d’astronomes et de domestiques furent ainsi tués. On arriva au point où tous les jours, il fallait sortir les cadavres et les blessés du palais.“ L’ingénuité du style glace plus que les crimes (plutôt banals à la cour !) et marque la résignation des femmes face la violence instituée.
Ce film a représenté Séoul aux Oscars, mais le sujet n’est pas épuisé. De mystérieux assassinats de femmes ont encore été commis à Hwaseong depuis 2004. Quel romancier imaginera un vieux tueur réactualisant sa pratique, comme d’autres leurs compétences par la formation continue ? À moins qu’un réalisateur gastronome ne s’intéresse à la femme de Bucheon qui découpait et salait ses amants puis les rangeait dans ses pots à kimchi. Belle perspective pour un nouveau film pimenté !

* The memoirs of lady Hyegyong, University of California Press, 2013, p 313.



Cet article est extrait du numéro 92 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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