Poètes coréens en France

Par Claude MOUCHARD
Rédacteur en chef adjoint de la revue Po&sie

Poètes coréens en France

« Depuis le lointain, on voit
une planète toute bleue
parce qu’elle a trop d’eau.
Sur la planète, il y a cinq blocs de terre
flottant à la surface de l’eau.
A l’un d’eux, une petite péninsule
s’accroche à peine.

Cette petite péninsule est divisée
en deux par une ligne tracée selon

la seule différence des idéologies.
Tout en dirigeant la bouche d’un canon
vers l’autre côté,
les gens des deux côtés ont en commun
leur dialecte. »
Kim Hye-soon



« Quelqu’un demande dans la tempête :
Est-ce que c’est quelque chose

de beau, l’Histoire ?

Sans répondre, il se contente

de nettoyer ses lunettes. »

Ko Un

« Le pays natal de la parole est dans l’air
gouttes d’eau errant dans l’air
promptes à diparaîtres
immuables prisons dans le vent. »

Song Chan-ho

Claude Mouchard et la délégation de poètes coréens en visite à Chambord, avant la lecture du 2 juin dans l’une des salles du château.

« Corée 2012 » : tel est le titre du dernier et double numéro (139-140) de la revue Po&sie. Rares sont les numéros que cette revue (fondée il y a plus de trente ans et dirigée par Michel Deguy*) aura entièrement consacrés à un pays ou une langue (un numéro Japon, un double numéro Italie...).
*Edition Belin

Or, pour la Corée, c’est le deuxième numéro : déjà en 1999, Po&sie avait publié un ensemble intitulé « Poésie sud-coréenne ». On y découvrait des poètes alors tout à fait inconnus des lecteurs et des poètes français, depuis le fulgurant Yi Sang (1910-1937) jusqu’à Ki Hyung-do (1960-1989). Ce qui est resté constant, d’un numéro de Po&sie à l’autre, de 1999 à 2012, c’est le désir des Coréens – en particulier des étudiants ou des traducteurs présents en France – de faire entendre les poètes qu’ils aiment, au-delà des limites géographique et politique de leur pays.

Mais pourquoi, du côté français, un attachement singulier à la poésie de ce pays, dont témoignent aujourd’hui un nombre croissant de traductions (en particulier celles de Yi Sang ou de Ki Hyung-do) parues chez plusieurs éditeurs ? Sans doute parce que la poésie sud-coréenne contemporaine est ressentie, par des lecteurs français de plus en plus nombreux comme l’une des plus vivantes au monde.

La créativité des poètes coréens aura souvent impliqué leur réaction et leur résistance à bien des violences ou oppressions sociales. L’histoire de la Corée, qui fut si tourmentée un siècle durant – avec l’oppression japonaise durant la première moitié du vingtième siècle, avec, centralement, la guerre de Corée, mais aussi avec la brutalité des régimes qui suivirent – y aura laissé des traces ineffaçables, ou plutôt de profondes blessures. Au demeurant, la péninsule coréenne ne reste-t-elle pas aujourd’hui encore divisée ?

Park Yn-hui, né en 1931, est le premier poète traduit dans « Corée 2012 ». La revue Po&sie avait déjà publié, il y a quelque temps, des poèmes de cet auteur. Dans l’un d’eux – « poème (précisait Park) écrit en 1953 après la guerre de Corée » – on lisait :



La cicatrice souillée de sang
vise un ciel sombre
ouvert comme une gueule.

Ou bien c’est Ko Un (né en 1933), le deuxième poète apparaissant dans le numéro Po&sie, qui (cité dans une étude que lui consacre Alain Génetiot dans ce même numéro) déclare : « le pays natal de ma poésie ce sont ces ruines ».
Chez Hwang Ji-u (né en 1952), ce sont des drames ultérieurs de l’histoire coréenne – en particulier le massacre perpétré à Gwangju en 1980 – qui hantent certains poèmes. D’où une violence – celle de la répression politique ou celle de la douleur intime – s’inscrivant brutalement dans les corps ou dans la voix de celui qui parle :

Hier, je me suis planté un piquet dans les oreilles et je suis rentré. Aujourd’hui, je me
suis posé des barbelés dans les yeux et je les ai bandés. Demain, je me mets une pelletée de terre dans la bouche et je la bâillonne d’une balle de coton.

Certains des poèmes de Hwang Ji-u ont une force exceptionnelle de « témoignage » historico-politique (et il faut lire le recueil préparé et traduit, en 2006, par Kim Bona chez William Blake & Co. : De l’hiver-de-l’arbre au printemps-de-l’arbre). Ainsi, le dur poème intitulé « Nuée de mouches » (à découvrir dans ce numéro de Po&sie) évoque-t-il la vie, ou la survie, de prisonniers régulièrement soumis à la torture : « Lorsque je m’étale sur le parquet où se serrent, allongées, quatre personnes, j’ai l’impression d’être étendu sur un radeau qui se trouve emporté on ne sait où, sans fin. ».

Cependant, chez Hwang Ji-u (comme chez tous les autres poètes publiés dans Po&sie, et quelle que soit leur radicale diversité), ce qui frappe également le lecteur français, c’est un bouillonnement imaginatif accédant à une pure liberté. Jamais la poésie, chez lui, ne se laisse entièrement déterminer par ce qu’imposerait l’histoire.

Telle est encore, et singulièrement chez Kim Hye-soon (née en 1955), la puissance de métamorphoses imprévisibles, souvent ironiques. Surgissant dans ses vers, les entités et leurs identités se rebellent contre tous les cadres ou repères sociaux qui prétendraient les déterminer. Ainsi dans le poème intitulé « Un autre Titanic » :

Transformé en cocotte,

« un autre Titanic »

fut construit en 1911 et le lieu de
lancement fut Southampton :
vitesse 22 noeuds, paquebot,
chargé de plus de 2000 personnes
pour un seul voyage

il fut démonté l’année

de mon mariage
aujourd’hui il a été transformé
en grille-pain, bouilloire, poêle
chinoise et cocotte-minute coréenne
grosse bête couverte

de blessures

capitaine retraité mal adapté

à la vie terrestre

il cause toujours des ennuis
même sous forme de cocotte
n’ayant nulle envie de faire du riz
j’ai adressé une protestation à la société
de la cocotte-minute

la vapeur n’arrête pas de s’échapper
du couvercle !

La poésie écrite par des femmes en Corée, aujourd’hui, occupe une place de premier plan. Dans Po&sie, on pourra lire par exemple les poèmes, traduits par Kim Hyun-ja, de Jin Eun-young (née en 1970 ). Sans se constituer en l’unité d’une poésie « féministe », cette poésie comporte, à l’évidence, une singulière et libératrice inventivité ... C’est Kim Hye-soon, encore, qui (dans une prose traduite dans Po&sie) déclare : « Mon écriture flotte entre le dedans et le dehors de moi. Comme un chien qui a perdu son maître, je suis l’odeur de telle ou telle personne, en demandant si elles sont moi. Dans de pareils moments, le discours poétique est pluriel. Les multiples « je » souffrant sont joyeux. Leur joie me sauve de l’oublieuse existence. Sans la joie, la poésie demeure sur un plan unique. Pour se réaliser en plans polyphoniques, ma poésie a besoin d’être joyeuse – dans les choses, entre les choses, dans les multiples « je » et entre les multiples « je ». »
*
Le numéro « Corée 2012 », de Po&sie, est le résultat d’un travail de plus de trois ans sous la direction de Ju Hyoun- jin et Claude Mouchard. Il aura requis maintes collaborations – celle, en premier lieu, de Kim Hyun-ja, celles aussi, de No Mi-sug et Alain Génetiot, de Chung Ye-young et Laurent Zimmermann, de Benjamin Joinau, etc.

Les 304 pages (typographiquement très denses mais claires) de ce numéro spécial sont scandées par des photos - la plupart dues à Hwang Ji-u -, qui constituent par elles-mêmes une sorte de série... C’est une anthologie de la poésie coréenne d’aujourd’hui qui occupe les trois quarts du volume. Consacrée à vingt-sept poètes vivants, elle a été conçue et elle est présentée par le professeur Jeong Myeong-kyo, qui est également un critique très connu en Corée. L’anthologie est divisée en plusieurs sections dont la détermination est essentiellement historique : « Libération », « Luttes », « Vivre », « Divergences » et, enfin, « Rencontres ».

La seconde partie est librement composée d’essais, notamment de Ju Hyounjin, de Jean-Claude de Crescenzo et de Jean Bellemin-Noël. Ces études touchent à divers domaines : roman (un entretien avec le romancier Yi In-seong, auteur, en particulier, de Interdit de folie, traduit chez Imago), cinéma (avec un article d’Antoine Coppola, et un entretien avec Lee Chang-dong, le réalisateur de Poetry), musique (une étude de Barbara Zuber sur l’opéra de Chin Unsuk Alice in Wonderland).

C’est aussi dans cette seconde partie qu’on trouvera (outre un texte de Youn Kyung-hee sur « le groupe d’expériences textuelles [lu] ») deux importants articles de Youna Kwak sur des écrivains de la « diaspora » coréenne aux Etats-Unis. L’un de ces essais est consacré au romancier (américain d’origine coréenne, écrivant en anglais) Chang-rae Lee. L’autre essai inclut une véritable anthologie de trois poètes remarquables, trois femmes – Theresa Hak Kyung Cha, Myung Mi Kim, et Don Mee Choi (qui est la traductrice de Kim Hye-soon en anglais).

On lit par exemple, dans « URANIA ASTRONOMY », de Theresa Hak Kyung Cha :

J’écoutais les cygnes.

Les cygnes dans la pluie. J’écoutais.
J’ai entendu des paroles
vrai ou pas vrai
impossible à dire.

Et il faut écouter aussi ce qui gronde chez Don Mee Choi (traduite par Youna Kwak) :

Mets un couteau profond
dans la machine à laver
Fais écouler l’eau et le savon
Tes bras souffrent

A la fin de l’essorage
reste calme reste muette
Réponds, on sonne à la porte
Réponds à la nation

*

Le 1er juin, à l’occasion de la sortie de ce numéro spécial, quatre des poètes qui y sont amplement traduits – Hwang Ji-u, Kim Hye-soon, Kwak Hyo-hwan, et Kang Jeong – sont arrivés en France. Ils étaient accompagnés du critique Jeong Myeong-kyo ainsi que de Chung Kang- hyun, journaliste du quotidien coréen Jung-ang Ilbo.

Dès le 2 juin, ils étaient (avec Michel Deguy, Ju Hyounjin et Claude Mou- chard) au château de Chambord pour l’une des rencontres littéraires organisées depuis quelques mois en cet endroit exceptionnel par Yannick Mercoyrol.
Impossible d’évoquer ici la merveille architecturale (incomparable, de l’aveu même des spécialistes du seizième siècle européen) qu’est ce château. Chateaubriand, dans son dernier livre, la Vie de Rancé, l’évoque en des phrases elles-mêmes somptueuses au fil desquelles il compare l’édifice de pierre au corps de cette Clorinde dont Le Tasse, dans sa Jérusalem délivrée, et Monteverdi après lui (dans Le combat de Tancrède et Clorinde) nous disent poétiquement ou musicalement la mort : «  De loin l’édifice est une arabesque ; il se présente comme une femme dont le vent aurait soufflé en l’air la chevelure ; de près cette femme s’incorpore dans la maçonnerie et se change en tours ; c’est alors Clorinde appuyée sur des ruines. Le caprice d’un ciseau volage n’a pas disparu ; la légèreté et la finesse des traits se retrouvent dans le simulacre d’une guerrière expirante.  »

La première lecture des quatre poètes coréens – arrivés la veille au soir ! – se déroula donc dans l’une des salles du château, sous d’immenses peintures du XVIIe siècle (et devant un public venu de Paris, d’Orléans, de Blois)...

Deux autres lectures en coréen et en français trouvèrent place à Paris : le 4
juin à la Maison de l’Amérique latine (boulevard Saint-Germain), et le 6 juin au Centre culturel coréen, devant un public nombreux et chaleureux.

Hédi Kaddour, rédacteur en chef adjoint de Po&sie et l’un des deux poètes français qui, avec Pierre-Antoine Villemaine, accompagna les lectures en coréen par celles des traductions en français, remarquait, à l’issue de ces moments, qu’une pareille expérience était de nature à agir au plus intime sur sa propre créativité poétique...

Une dernière rencontre eut lieu à Genève, grâce à l’invitation de Sylviane Dupuis et de Martin Rueff, l’un et l’autre professeurs à l’université de Genève. La lecture se fit au cœur de la ville : dans « la maison de Rousseau et de la littérature ».

Parmi les ombres et les clartés d’une pièce ancienne, on entendit d’abord une intervention de Jeong Myeong-kyo, qui évoqua son maître Kim Hyun et tout ce que celui-ci dut à « l’école de Genève » (et en particulier à Marcel Raymond)... Comme à chaque étape, Kwak Hyo- Hwan et Kang Jeong lurent après Kim Hye-soon et Hwang Ji-u ; ce fut, cette fois, avec l’accompagnement en français de Martin Rueff, lui aussi rédacteur en chef adjoint de Po&sie.

Mais, c’est enfin aux deux plus jeunes de ces quatre poètes, pour qui l’ensemble du voyage et des rencontres avait été organisé, qu’il faut s’arrêter – trop brièvement.

De Kwak Hyo-hwan (né en 1967), les poèmes sont discrets, quasi secrets, mais aussi incisifs que des tracés de gravures ; s’ils sont furtifs, c’est en même temps dans de vastes espaces agités qu’ils logent, non sans une sorte de cruauté, les détails qu’ils disent en peu de vers – par exemple dans le court poème intitulé « Sur un terrain d’abattage d’arbres » :

Sur une souche, après le passage d’une lame de scie,

de la vie avait de nouveau poussé,
une fleur rouge s’était enfin ouverte.
l’espoir éclos pesait sur le coup qui s’était abattu

et, verticale, s’appuyant sur la mort,
une grosse larme claire.

Quant à Kang Jeong (né en 1971), il est, non moins que Kim Hye-soon, un poète de métamorphoses, de sourdes rages, de tensions ou de « passages » (selon le mot d’Henri Michaux). Et il court dans ses textes d’étranges pensées proprement poétiques sur les entr’appartenances ou intrications qui peuvent remêler (avant de les re-déchirer) humains, animaux, plantes ou choses... Ainsi, faudrait-il suivre à la trace les cheminements du poème intitulé « Temps d’une bête inconnue », dont voici le début :

Identifier les choses par l’odeur n’est pas le talent des seuls quadrupèdes. Ton odeur effacée s’échappe un peu partout du dernier souffle
des feuilles mortes.
Dans la trace de l’excrément humain, dans ce plus haut degré d’intimité, je lis une vision de l’homme.
Ce que l’homme ne cesse pas d’aimer découle de la nostalgie persistante d’un sens dégénéré.

Kang Jeong est musicien, il est chanteur. A notre demande, il a donné pour le numéro Po&sie une prose de plusieurs pages – toute de houles – sur « le mariage de la poésie et de la musique »...

Quelques heures avant que les quatre poètes, le critique et le journaliste coréens ne quittent l’Europe, tous flânaient, en s’égrenant quelque peu, dans une rue montante de la vieille ville de Genève. Précédant un peu les autres, Kang Jeong s’était assis sur la plus haute d’une dizaine de vastes marches en pierre devant un édifice ancien. Et voici que soudain, il se mit à chanter à pleine voix : ce fut un instant de suspens, pour nous, pour les passants qui s’arrêtaient ; et c’était, dans l’air clair de cet après- midi, non loin du lac Léman, toute l’âpreté coréenne.



Cet article est extrait du numéro 84 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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