Morning of Owl : le hip-hop coréen sous haute tension

Par Cathy BLISSON
Journaliste

Morning of Owl : le hip-hop coréen sous haute tension

Ils ont entre 18 et 27 ans, et s’illustrent depuis quelques années sur les scènes hip-hop du monde entier. Battle après battle, show après show, les Morning of Owl suscitent des ovations en chaîne, des vocations à la pelle, et récoltent des titres de gloire en veux-tu en voilà. Alors, quand les programmatrices du festival Hautes Tensions, consacré depuis 2011 aux danses urbaines et créations de cirque contemporain, ont imaginé un plateau international qui donnerait au public de La Villette un aperçu de l’art et la manière dont le hip-hop se renouvelle hors de l’Hexagone, les invités d’honneur étaient tout trouvés.

Ce 4 avril 2014, les voilà donc sur le plateau Charlie Parker de la Grande Halle, au milieu de danseurs russes et anglais, et de bboys italiens en costumes de King-Kong synthétiques. A l’heure de la répétition générale, les Sud-coréens venus de Suwon, ville située (à 35 km) au sud de Séoul, donnent plutôt dans la sobriété. Et ne bronchent pas quand il s’agit de débattre de la bande-son qui réunira tout ce petit monde sur un final de type « free-style ». Seul « Pocket », 1m 50 à tout casser, détonne un tantinet avec ses baskets rose fluo. Sa mythologie le précède. Breaker depuis l’âge de 10 ans, il a longtemps dansé pieds nus, et reste le roi de la toupie ; quand il se met à tourner sur la tête à toute vitesse, il en faut beaucoup pour l’arrêter. Dans le collectif Morning of Owl, Pocket fait partie de la « jeune génération ». De ceux, à peine majeurs, qui tuent le temps avant d’entrer sur scène en jouant à qui va sauter le plus loin à pieds joints sur les pavés du parc de La Villette.

20h30. Les gradins installés salle Charlie Parker bruissent d’une excitation peu commune en matière de spectacle vivant.

Dans le public, les ados sont légion, mais ils ne sont pas seuls. L’accalmie sera de courte durée, le temps d’une extinction des feux. A peine entrés sur scène, les Morning of Owl sont accueillis par une clameur conquise d’avance. La performance qui ouvre le bal sur une musique résolument électro n’est pas inconnue des initiés : City, variation chorégraphique autour du quotidien urbain, présentée en 2012 lors de la demi-finale de l’émission Korea’s got Talent, tourne en vidéo sur le net. Une armée de types en costume noir qui voient généralement tomber de leurs poches un flot de pièces de monnaie, tandis qu’ils s’avancent sur fond de gratte-ciels vidéo-projetés. Aucun de ces artifices n’aura cours sur la scène partagée du festival Hautes-Tensions ; mais on y trouvera la même précision des corps, tendus dans l’exécution d’une gestuelle ni tout à fait robotique, ni tout à fait humaine, et des figures en solo, duo, trio, jouant avec brio, du ralenti et de l’accélération. Tout le talent de Morning of Owl est là : dans l’art de la pièce chorale réglée comme une cérémonie de J.O. autour de performances virtuoses, à la lisière du break dance et des arts martiaux, voire de l’acrobatie. Une mécanique d’une redoutable efficacité, doublée d’une intelligence collective rare dès lors qu’il s’agit de prendre l’espace d’un plateau. Ici, même la star qu’est devenue Pocket se trouve très clairement au service du groupe.

Il faut dire aussi que les Morning of Owl ont quelque chose que tous les crews de hip-hop n’ont pas : Ils se sont dotés d’un directeur artistique, en la personne de « Sez Lee », fondateur de la compagnie. Petit, il s’adonnait déjà à la mise en scène, avec des lego, poupées et autres petits jouets. A l’école, ses amis et lui se sont naturellement mis à la danse ; sans jamais prendre de cours ailleurs que via YouTube ; jusqu’à fonder un groupe qui menait en 2002 sa première battle, et s’est vu rallier depuis par de jeunes aficionados motivés. Aujourd’hui, Sez Lee ne monte plus sur scène ; il orchestre les performances de ses petits camarades, principalement pensées comme des messages de paix et d’harmonie : « On est, sourit-il, un groupe peace and love ». Un positionnement un tantinet baroque, qui ferait sans doute doucement ricaner chez n’importe qui d’autre, ou presque. Mais les huit garçons de Suwon assortissent ce parti pris poétique d’une souplesse et d’une énergie qui semblent proprement inépuisables. Ils se trouvent, accessoirement dans la fleur de l’âge. Entre 25 et 27 ans pour les « vétérans » (Issue, Cho, Owl’d, Code et Sknuf), entre 18 et 24 pour les jeunes de la « nouvelle génération » (Chibi, Birdie et Pocket). Et si les « peace and love bboys » poussent parfois le lyrisme jusqu’à flirter avec le kitsch, leur maîtrise technique est telle que le respect de la communauté internationale des danseurs urbains leur est toute acquise. Le secret selon Sun Ju Li : quand ils ne sont pas en tournée, les Morning of Owl s’entraînent 8 heures par jour. Ce qui transpire évidemment sur scène. De l’avis même d’Annabelle Loiseau, danseuse et chorégraphe de la compagnie Chute Libre, les Asiatiques sont aujourd’hui à la pointe des battles, devançant les Français qui damèrent en leur temps le pion aux Américains. Pour l’anecdote, Annabelle se souvient de l’époque où l’internet était simplement inexistant. Chaque fois qu’un aspirant breaker français « montait » à Paris, il se procurait des VHS made in USA, que chacun repiquait à l’envi pour prendre modèle sur les pionniers américains du genre. Seulement voilà : pour une sombre histoire d’encodage, les K7 passaient sur les magnétoscopes français en vitesse accéléré. N’ayant pas conscience du problème, les Français se seraient alors exercés sans compter pour tenir la distance, et auraient ainsi dépassé leurs adversaires connus Outre-Atlantique. Jusqu’à ce que l’Asie jette dans la bataille des danseurs plus souvent « poids plumes » et tout aussi déterminés.

Ce 4 avril à La Villette, les Coréens enchaînent, sur des bandes-son proprement électrisantes, signées Birdy Nam Nam (The parachute Ending) ou Justice (Phantom Part 2). Un festival de sauts, équilibres, et roulés-boulés synchronisés, entre deux ballets organiques, faits de corps qui n’en forment plus qu’un, d’étonnants portés qui se déploient autant à l’horizontale qu’à la verticale, d’électrons gravitant autour d’un même noyau d’énergie pure, de solos transformées en manipulations marionnettiques du groupe... Au-delà du phénomène « Pocket », qui s’illustre toujours et encore à force d’innombrables tours sur la tête ou les mains, une seconde gure se détache : « Issue » a accéléré la cadence. Un bandeau lui cintre inévitablement le front, et ses interventions, très attendues, ressemblent à celles d’un ninja qui aurait été gymnaste dans une autre vie, ou serait sorti d’une formation en danse (néo)classique. A sa manière, le co-fondateur du groupe revisite à l’aune de la culture hip-hop, l’art de jouer les derviches, endossant une posture de patriarche qui n’aurait rien perdu de sa dextérité originelle.

Encadrant les performances de formations russes et italiennes qui misent clairement sur l’humour, et d’un crew anglais jouant la puissance tribale, les prestations des bboys coréens semblent traversées d’une métronomique légèreté. Une légèreté poussée à son paroxysme pour clôturer le plateau partagé du festival Hautes-Tensions, sur des choix musicaux pour le moins inhabituels. Avec A gentleman’s honor (Philip Glass), et Dust Motes (Paul Hartnold), les Morning of Owl réaffirment avec force la singularité d’une écriture fondée sur la recherche d’une harmonie collective. Sans sacrifier un gramme d’énergie, le crew de Suwon se fait définitivement corps de ballet, tandis que ses danseurs finissent par envoyer valser des milliers de bouts de papiers immaculés, évocateurs des splendeurs des cerisiers en fleurs.



Cet article est extrait du numéro 88 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

Les derniers programmes

affiche tout programme
Expositions
15e Biennale d’Art contemporain de...

Du 18 septembre 2019 au 5 janvier 2020

Autres
5e édition de « Asia Now »

Du 16 au 20 octobre

Autres
Festival du Kimchi Coréen 2019

Samedi 19 octobre 11:00-16:00