Les toilettes coréennes
Par Jacques BATILLIOT, Traducteur

Quoi de plus universel, de moins insolite que les toilettes, « lieux retirés destinés à la satisfaction des besoins naturels » si l’on en croit un dictionnaire. Et pourtant, même en un domaine aussi trivial, les Coréens peuvent encore nous surprendre en joignant l’agréable à l’utile.
Le nom de Sim Jae-duck vous dit-il quelque chose ? Je ne m’adresse pas aux habitants de la ville de Suwon, située à une trentaine de kilomètres au sud de Séoul, car à deux reprises ils ont élu M. Sim maire de leur cité, mais au grand public que nous sommes. Non ? Et pourtant, il mériterait de figurer au répertoire des bienfaiteurs de l’humanité. Ses compatriotes l’avaient gratifié d’un surnom à première vue surprenant : Monsieur Toilettes. Sourire ici ne serait pas de mise. Il ne s’agit en rien d’un sarcasme, mais plutôt d’une sorte d’hommage à ses mérites. Singulière destinée que celle de Sim Jae-duck. Il naquit en 1939… dans les toilettes de ses grands-parents maternels. Faut-il y voir l’origine d’une vocation, d’un intérêt permanent pour tout ce qui concernait les sanitaires ?
Toujours est-il qu’au cours de ses mandats municipaux, il lança une campagne pour l’amélioration des toilettes dans le pays. Il devint en 1999 le premier président de la Korea Toilet Association. Loin de se contenter du cadre national, il joua un rôle déterminant dans la création de la World Toilet Association (WTA) qui lutte pour la même cause à travers le monde et notamment en Afrique. Ce militantisme allait avoir une conséquence inattendue sur le patrimoine culturel coréen. Grâce à lui, Suwon s’est enrichi de ce que l’on considère comme… la plus grande cuvette de WC du monde (240 m2 au sol). Pour célébrer la création de la WTA, il fit détruire sa maison et édifier sur le site un bâtiment ayant cette forme et dont la construction fut terminée en 2007. A sa mort, en 2009, sa famille, répondant à ses vœux, fit don de l’étrange maison à la ville de Suwon qui en fit, cela allait de soi, un musée dédié aux lieux d’aisances, dans lequel on peut admirer des œuvres d’art contemporain (et, en quelque sorte, atemporel) évoquant les différents usages de ces commodités. Réalisme scatologique garanti, esprits délicats s’abstenir, mais si vous avez de jeunes enfants, allez-y, ils adoreront …

Le Haewoojae Museum de Suwon, dont le nom désigne de manière poétique "un endroit où l’on oublie ses soucis", est probablement, avec ses 240 m2 au sol, la plus grande cuvette de WC du monde.
L’expression « lieux d’aisances » (on peut aussi penser au mot anglais « restroom », salle de repos en mot à mot) est à rapprocher du nom coréen de ce musée : Haewoojae Museum, haewoojae [haeujae] pouvant se traduire par « un endroit où l’on oublie ses soucis ». Cette appellation poétique a pour origine ancienne les temples bouddhistes où l’on appelait les toilettes haeuso. Quand on voit dans certains vieux temples le trou dans le plancher qui en faisait office, on ne peut que rendre hommage au sens de l’équilibre des moines, qui n’avait d’égal que leur équilibre spirituel. Cette formule est toujours connue de la plupart des Coréens, même si les anglicismes du genre W.C. ou toilets la supplantent largement en ville, et ils ne la prennent pas à la légère. En effet, quand on considère les sanitaires coréens dans les lieux publics, métro, magasins, restaurants ou autres, on peut dire que le message de Sim Jae-duck a été entendu. A Séoul en particulier, les édiles n’ont pas à imiter leurs homologues belges de la ville de Gand qui, pour inciter leurs concitoyens à ne plus uriner dans la rue, offrent des frites aux personnes qui utilisent les toilettes publiques avec le slogan « Bien uriner = 20 cornets de frites ».
A Séoul, point de souci de ce genre : des toilettes, il y en a partout. Propres. Gratuites. Une touriste française enthousiaste a écrit dans son blog : « En France, c’est quasi un mythe, lorsque vous trouvez [des toilettes publiques propres et gratuites], vous le criez sur tous les réseaux sociaux mais personne ne vous croît. Alors qu’en Corée, bienvenue "au paradis de la vessie", il y a des toilettes gratuites propres absolument partout !!!! Une bénédiction je vous le dis ... » Pourquoi y en a-t-il tant dans le métro de Séoul (une installation au minimum par station) ? Il faudrait pouvoir le demander à ses concepteurs. Une explication avancée est que vu l’étendue de la ville, les trajets sont longs et une pause toilettes s’en trouve parfois nécessaire. La prochaine « halte où oublier vos soucis » n’est jamais loin. Vous extrayant de la foule plus ou moins stressée qui se presse dans les couloirs, vous pourrez vous relaxer (au frais) dans ces oasis de calme en écoutant du Mozart, car de la musique classique est diffusée dans pratiquement tous les lavabos. Encore que, de temps à autres, les mélodies soient couvertes par un fracas de chasse d’eau. Quoi de surprenant, peut-on penser, vu la nature des lieux ? C’est que, à ce que m’ont raconté certaines personnes autorisées, les toilettes féminines seraient parfois dotées d’un ingénieux système permettant de déclencher ce bruit à volonté pour en couvrir d’autres, naturels mais parfois gênants.

Les toilettes coréennes sont bien plus nombreuses, plus propres et plus "accueillantes" que les nôtres, avec souvent une touche d’élégance et de fantaisie qu’on trouve rarement chez nous dans un lieu si ordinaire...
Les Coréens l’appellent de l’expression anglaise « Etiquette bell », le mot etiquette devant être entendu en français dans son sens louis-quatorzien de « belles manières ». En fait, les toilettes publiques, que ce soit dans le métro ou ailleurs, fourmillent de petites attentions destinées à rendre votre court séjour agréable : fleurs (en plastique ou en tissu), carrelages à motifs sur les murs, petits tableaux ou véritables mini-fresques, poèmes parfois (en anglais souvent), tablette devant l’urinoir pour y poser votre sac et crochet pour suspendre votre parapluie pendant que… Et pas de modèle standard, stéréotypé, mais de l’imagination. Des endroits accueillants, on serait tenté de dire conviviaux, n’était l’étymologie gastronomique du mot. Mais les Rolls-Royce des toilettes publiques, c’est, en dehors des hôtels, dans les grands magasins qu’on les trouve. Dans une nouvelle intitulée « Invader Graphic », Yun Go-eun nous parle d’une jeune romancière fauchée qui passe ses journées dans un de ces établissements – en particulier dans ses toilettes divisées en trois par des cloisons : lavabos, cabines où elle chipe des rouleaux de papier hygiénique, powder room (coin maquillage) où elle s’installe pour travailler : « Je me lave les mains dans un lavabo. J’utilise le savon, les serviettes en papier, la crème pour les mains mis à disposition. Dans le coin maquillage, je me coiffe avec un sèche-cheveux. […] Le fauteuil gris dans le coin maquillage semble suffisamment confortable sous l’éclairage jaune. Je sors mon ordinateur portable de mon sac et le branche à une prise électrique cachée derrière le fauteuil. […] Les rouleaux de papier peuvent servir de feuilles pour écrire. Les tableaux sur chaque mur, la musique discrète, le parfum qui se dégage à intervalle régulier l’aident aussi. Surtout, il faut mentionner une climatisation revigorante. […] aux toilettes du niveau 4, on peut capter onze réseaux dont cinq ou six sont accessibles au public avec un simple clic. »
Il n’en fut pas toujours ainsi, bien sûr. Il peut encore arriver au touriste perplexe de découvrir des toilettes où des pancartes aussi imagées qu’explicites lui enjoignent de ne pas jeter le papier usagé dans l’orifice, mais dans une corbeille prévue à cet effet. La cause de cette coutume étrange du point de vue occidental ? Mauvaise qualité du papier ? Usage immodéré de ce dernier par des utilisateurs distraits ? Canalisations défectueuses ? Quoi qu’il en soit, ce genre d’endroit est en voie de disparition. Tout comme ces toilettes où l’étranger découvre, à son grand désespoir mais trop tard, que le rouleau de papier hygiénique se trouve à l’extérieur de la cabine ! Mais nous sommes en Corée, tout va vite et la technologie est au coin de la rue – et du couloir du métro. Prenez l’exemple du « bidet » électronique dont l’usage se répand dans le pays, y compris dans le domaine public : cette merveille vous permet une hygiène « post-opératoire » parfaite grâce à un arrangement de jets d’eau judicieusement disposés et qui, comme pour les automobiles dans les stations services, assurent le lavage et le séchage. Tout cela sans recours au rouleau de papier classique, ce qui constitue indubitablement une remarquable contribution écologique à la préservation des forêts. Dans les toilettes coréennes, oubliez tous vos soucis, même ceux qui concernent l’avenir de la planète.
Cet article est extrait du numéro 97 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


