Le tigre chez les Coréens : un personnage aux multiples facettes

Par JEONG Eun-Jin
Docteur ès lettres, chercheuse en coréanologie, traductrice, journaliste

Le tigre chez les Coréens : un personnage aux multiples facettes

Un symbole de la Corée


Dans ses écrits destinés à insuffler un sentiment de dignité et de fierté à ses compatriotes tombés en 1910 sous le joug de la colonisation japonaise, l’historien et poète moderniste Choe Nam-seon (1890-1957) tente de leur faire prendre conscience de la grandeur de leur peuple. Il aime à cet effet citer l’ouvrage chinois intitulé Shanhaijing, « le Livre des monts et des mers », recueil de données géographiques et de légendes de l’antiquité chinoise qui mentionne la Corée dans les termes suivants : « Les habitants de ce pays des sages sont parés d’un habit et d’un chapeau élégants et portent un sabre. Ils se font servir par deux grands tigres au magnifique pelage. »

D’après Choe Nam-seon – et il n’est pas le seul à le dire – le tigre constitue véritablement un symbole de la Corée. Les premières traces de son existence dans la péninsule coréenne remonteraient à la préhistoire. L’expression « du temps où les tigres fumaient... » équivaut à « vieux comme Mathusalem » dans la langue française. En même temps que cette ancienneté dans la région, leur grand nombre explique sans doute la place que ce seigneur des félins occupait, jusqu’à une date récente, dans la culture coréenne, que ce soit dans la peinture ou dans la littérature. On en aurait encore vu au début du XXe siècle s’aventurer dans le domaine du palais royal et il existait même, paraît-il, une unité spéciale dont la mission était de les capturer. Mais que les touristes se rassurent : de nos jours, les tigres se font plus discrets et il faut se rendre au Grand Parc de Séoul, au sud de la capitale, pour assister au repas des fauves qui bondissent contre la paroi rocheuse de leur enclos pour saisir les quartiers de viande qu’on leur jette, à la grande joie du public jeune et moins jeune.

Le tigre est considéré par les Coréens comme le roi de tous les animaux, comme l’est le lion en Occident. Sa férocité lui vaut les nombreuses représentations que l’on trouvait dans les habitats traditionnels et qui étaient censées jouer un rôle d’exorcisme et de protection. Sur les portails des maisons, on collait très souvent des dessins de tigre et de dragon ou, à défaut, les idéogrammes qui les désignent, c’est-à-dire ho (hu en chinois) et yong (long) – caractères qu’il n’est d’ailleurs pas rare de trouver dans les prénoms masculins. Ces animaux, symboles d’autorité et de puissance, figuraient aussi comme motifs dans les broderies des tuniques que portaient les hauts fonctionnaires.

Par ailleurs, une dent ou une griffe du tigre pouvait servir de talisman. Si sa peau était très appréciée en tant qu’élément décoratif, des archives nous apprennent que la médecine traditionnelle tirait autrefois bénéfice de tous les composants de son corps, tels que
chair, poils, sang, yeux, dents, organes génitaux... et même de ses excréments. Mais le tigre est aussi en Corée un animal sacré, représenté à côté d’un sage dans les peintures à caractère syncrétique qui ornent fréquemment les temples bouddhiques.

Un roi des animaux aux caractéristiques anthropomorphes

Fort et rapide, le tigre reste indétrônable dans l’imaginaire coréen, dans lequel il apparaît souvent doté d’un esprit ouvert et d’une humeur joviale. Hodori, mascotte des Jeux Olympiques de Séoul de 1988, et Wangbomi, symbole de la ville de Séoul de 1998 à une date récente, constituent deux représentations populaires inspirées d’une longue tradition picturale mettant en scène un tigre enjoué.

Car l’animal n’est pas seulement sacré, on lui confère aussi des traits de comportement humains. Sa proximité du monde de l’homme – l’image d’un voyageur qui rencontre un tigre est fréquente dans les récits coréens, probablement parce qu’elle reflétait autrefois une certaine réalité – en a fait un être presque banal, quoique pourvu d’attributs complexes, contrairement au dragon, créature fabuleuse jouissant d’une suprématie absolue, supérieure à celle du grand félin. On peut supposer que cette volonté d’humaniser le tigre, bien réel lui, voire de le tourner en ridicule, a été la conséquence d’un désir de conjurer la peur qu’il provoquait.

En fait, tout a commencé avec le mythe de Dangun, tel qu’il apparaît dans le Samguk yusa, « Evénements mémorables des trois royaumes », un ouvrage écrit à la fin du XIIIe siècle. Il y est écrit que Hwanung, fils du dieu du ciel, descend sur la terre dans le but de la gouverner. A son arrivée, il rencontre une tigresse et une ourse qui veulent devenir humaines. Hwanung leur fait subir une épreuve en leur donnant de l’ail et de l’armoise, dont elles devront se nourrir exclusivement pendant cent jours. La première capitule quelques jours plus tard, alors que l’ourse, elle, fait montre d’une grande endurance. Elle tient jusqu’au bout de l’épreuve et se transforme en une femme qui va donner à Hwanung un fils appelé Dangun ; ce sera le fondateur légendaire de la Corée.

Les Coréens seraient donc les descendants d’une ourse, non d’une tigresse. Pourtant, fort mais peu gracieux, le plantigrade est moins populaire que le tigre dans le folklore national. Ce dernier, en revanche, a bénéficié des ressources d’une imagination plus riche et plus complexe. Dans les proverbes animaliers coréens, par exemple, il occupe la deuxième place (10,8%), tout de suite après le chien (13,3%)*. En France, « quand on parle du loup, on en voit la queue », mais en Corée, c’est plutôt « le tigre (qui) s’amène quand on parle de lui ». Si « l’homme laisse son nom après sa mort, le tigre sa peau », il est notoire qu’« un hôte de mai et de juin fait plus peur qu’un tigre », parce que les récoltes étant épuisées, on n’a plus rien à lui offrir.

*D’après O Segil, « Le tigre tel qu’il apparaît dans la littérature orale », cité par Seong Uje, « Que signifie le tigre pour les Coréens ? », Sisa journal, n. 428, 08/01/1998.

Mais c’est surtout dans les récits, oraux ou écrits, que le tigre est ridiculisé et qu’il apparaît à la fois craintif et naïf. Le Tigre et le Kaki, par exemple, est une histoire encore très prisée de nos jours par les enfants coréens. Un tigre affamé s’approche d’une maison. Il entend de l’autre côté de la porte un enfant pleurer et sa grand-mère essayer de le calmer. Elle profère d’abord des menaces : « Si tu continues à pleurer, ça va faire venir un tigre », mais le petit n’est point impressionné. Elle finit alors par lui dire : « Tiens, voilà un kaki. Cesse de pleurer ! », et c’est le succès instantané. Le tigre, qui a tout entendu sans voir la scène, se dit que ce kaki doit être un personnage autrement plus redoutable que lui pour que l’enfant ait aussitôt obtempéré, et il s’enfuit à toute allure ! Dans une autre histoire tout aussi célèbre, le tigre se fait berner par un lapin qu’il a attrapé et qui lui propose en hors-d’œuvre des gâteaux de pierre tout chauds.

Plus confucéen qu’un confucianiste

Mais le tigre se voit parfois attribuer des vertus humaines, voire confucéennes. Ainsi, il n’est pas ingrat. Un homme extrait une épingle à cheveux de la gueule d’un de ces fauves. Celui-ci, pour le remercier, lui indique un endroit, probablement favorable selon le pung su (feng shui, en chinois). Quand, plus tard, son père décède, l’homme l’enterre à cet emplacement et c’est pour lui le début d’une vie faste. Dans une autre histoire, témoin d’un acte de piété filiale, le tigre oublie sa nature vorace : un fils part à la recherche de poils de sourcils de tigre, censés guérir la maladie dont souffre sa mère. Celui qu’il finit par trouver est sur le point de bondir pour le dévorer, quand l’homme se met à lui expliquer la situation et le supplie d’accéder à sa requête. Emu par ce grand courage que motive la piété filiale, l’animal le prend alors sur son dos pour le raccompagner jusque chez lui. Le tigre est également, dans l’imagerie coréenne, sensible à l’esprit de sacrifice. Ainsi, un homme rencontre un moine qui lui annonce que le fils unique d’un certain Kim sera mangé par un tigre qui pourra alors se métamorphoser en humain. Il ajoute que, si cela se sait avant, ce sera lui, à qui il a fait cette révélation, qui sera sacrifié à la place du jeune Kim. En proie à un douloureux dilemme, l’homme finit par tout raconter à ce dernier. Le tigre se présente en effet devant lui, mais lui laisse la vie sauve, en disant : « Tu es mon ennemi car tu m’as fait rater l’occasion de devenir humain, mais tu es un homme véritable, comme on n’en voit plus beaucoup... »

C’est au tigre que Pak Jiwon (1737- 1805) – une des figures majeures du mouvement appelé sirhak qui, au XVIIIe siècle, tente en Corée de moderniser à différents échelons le système politique et social – confie le soin de porter un regard critique sur la classe dominante de son époque, dans Hojil, « la Brimade du tigre », une des nombreuses histoires brèves que contient son Yolha ilgi, « Journal de Jehol ». Celle-ci raconte qu’un jour, un tigre cherche une proie humaine pour son dîner. On lui propose un médecin ou un chamane, mais il les juge l’un comme l’autre incomestibles, parce qu’ils ont probablement ôté la vie à de nombreuses personnes, le premier en testant sur elles ce dont lui-même n’était pas sûr et le second en leur faisant de fausses pro messes. L’évocation d’un « confucianiste aux cinq saveurs » fait enfin saliver le fauve. Il en rencontre un de renom, en train de patauger dans un tas d’excréments dans lequel il est tombé alors qu’il fuyait devant cinq jeunes gens, dont la mère, une veuve à la petite vertu, avait avec lui un rendez-vous galant. En se pinçant le nez, le roi des animaux lui fait alors un long sermon dans lequel il lui reproche en particulier son hypocrisie.

Le tigre sera à l’honneur en l’an lunaire 2010, qui commencera le 14 février prochain du calendrier solaire (sous le signe de la Saint-Valentin, donc). Parmi les douze signes de l’astrologie chinoise, certains sont particulièrement appréciés des Coréens, car jugés fastes – leur année voyant même une croissance du nombre des naissances et des mariages ! Tout comme le dragon ou le cheval, le tigre est de ceux-là, sauf peut-être... pour les femmes, dont la venue au monde placée sous ses auspices annonce une destinée mouvementée ou, en tout cas, selon une croyance machiste, un gi (qi en chinois) jugé trop vigoureux pour être porté par le sexe dit faible.

Bonne année du tigre à tous... et à toutes !



Cet article est extrait du numéro 79 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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