Le taekkyon, un art martial qui « swingue »

Vous avez entendu parler, bien sûr, du taekwondo, ce sport national coréen. Mais connaissez-vous le taekkyon ? Un art martial quasiment « non violent », qui plonge ses racines dans le passé de la Corée ? Une discipline que l’on peut pratiquer à tout âge ? Non ? Alors lisez cette interview de Jean-Sébastien Bressy, président et secrétaire général du Centre Français du Taekkyon, enseignant et maître 4e dan de ce sport de combat original et ludique, que Culture Coréenne a rencontré pour vous à l’occasion de l’ouverture à Bagnolet, en septembre dernier, d’une première salle d’entraînement.

Maître Jean-Sébastien Bressy.
-Culture Coréenne : A quelle époque le taekkyon est-il apparu en Corée ?
Jean-Sébastien Bressy : On ne sait pas exactement quand. Le mot apparaît au milieu du XVIIe siècle dans un texte qui dit que des enfants vont dans la montagne faire des sauts, du « taekkyon » et du « ssireum », la lutte traditionnelle coréenne. Au siècle suivant, l’ouvrage intitulé Jaemulbo affirme que le taekkyon, est ce qu’on appelait auparavant le subak, dont l’histoire remonte au moins au Xe siècle. En ce qui concerne les techniques du subak (aussi appelé subakhui) on ne sait rien si ce n’est que su veut dire la/les main(s), bak veut dire frapper et hui jeu. Ce pourrait donc être « le jeu où l’on frappe avec les mains ». Il est probable qu’on retrouve dans le taekkyon certaines techniques du subak(hui). On sait que le roi le pratiquait et qu’il y avait des compétitions de subak(hui) destinées à sélectionner les soldats les plus forts, appelés à former la garde privée du roi. Par la suite, cette discipline s’est diffusée dans le peuple qui appréciait son côté ludique, en particulier sous la dynastie Joseon, lors des fêtes saisonnières de Dano et Chuseok qui faisaient s’affronter des groupes venus de villages voisins. Sous Joseon encore, les nobles ont perdu leur intérêt pour cet art martial et se sont plutôt tournés vers les lettres, probablement du fait de l’influence néo-confucianiste. Pendant la colonisation japonaise, cette discipline a été interdite, d’où son déclin. Il faut attendre les années 1970 pour que Song Dok-ki (1893-1987), le dernier expert de taekkyon, en ressuscite en quelque sorte la pratique. Shin Han-seung (1928-1987), son élève, s’est efforcé de faire reconnaître cet art martial par les autorités, ce qui s’est fait de manière éclatante quand le taekkyon a été élevé au titre de « trésor culturel intangible » N° 76 en 1983. Enfin, Lee Yong-bok, élève de ces deux maîtres, a œuvré et œuvre aujourd’hui encore pour que le taekkyon puisse être pratiqué par le plus grand nombre en réorganisant notamment les compétitions saisonnières « gyeoryeon taekkyon » dès 1985.
-C. C. : Quelles sont les spécificités du taekkyon par rapport aux autres arts martiaux ?
J.-S. B. :On utilise beaucoup les pieds, pour faucher l’adversaire ou le pousser, par exemple. Mais les techniques visent à ne pas le blesser. On ne cherche pas à lui faire mal, mais à le faire tomber, un peu comme au judo. L’esprit de cette discipline est avant tout ludique. On pousse, on tire l’adversaire, on tente de le déséquilibrer. Celui qui est amené à poser par terre une partie autre que les pieds a perdu. Une deuxième manière de gagner est de frapper à la tête avec un coup de pied, mais là encore, il ne faut pas assommer l’adversaire. Un coup particulier est le coup de pied-gifle : on frappe le visage avec le plat du pied. Le taekkyon comporte aussi des techniques destinées à blesser : mettre les doigts dans les yeux, assommer en frappant la tempe, frapper à la glotte. Il y a même une technique pour déboîter la mâchoire ! Song Dok-ki disait que son propre maître ne savait pas de quand elles dataient et qu’elles étaient regroupées sous le nom de yetbeop, « anciennes méthodes », probablement utilisées par les militaires, mais interdites en compétition. On les enseigne encore en Corée à partir du 2e dan, soit après au moins deux ans de pratique assidue. Cependant, le taekkyon est avant tout un sport de modération. Au taekwondo, par exemple, il faut porter des protections parce que les coups sont donnés à pleine puissance. Au taekkyon, on n’en porte pas, on est donc obligé de constamment contrôler son niveau de violence.
-C. C. : Vous avez parlé de 2e dan. Est- ce qu’il y a dans ce sport un système de grades, comme la couleur des ceintures dans le judo ou le karaté ?
J.-S. B. : La différenciation des grades se fait non par des ceintures, mais par la couleur du vêtement : le cheollik, qui est une sorte de manteau court. Il existe neuf niveaux de pum, à savoir l’apprentissage des mouvements de base, et ensuite, il y a neuf dan. Pour les neuf niveaux de pum, tout le monde porte la même tenue blanche - la couleur de base des vêtements traditionnels du peuple coréen- avec une ceinture noire. Pour le 1er et le 2e dan, on porte un cheollik noir avec des manches blanches et une ceinture orange vif. Pour les niveaux 3e et 4e dan, on est en vert foncé ; aux 5e et 6e dan, en bleu foncé ; aux 7e et 8e dan, en rouge Bordeaux. Ces cheollik se portent avec une ceinture dorée. Au 9e dan, on est en noir, avec une ceinture argentée. Il faut préciser qu’à la différence du judo, il est interdit de saisir l’adversaire par son vêtement.
-C. C. : La chose qui surprend le plus quand on assiste pour la première fois à une démonstration de taekkyon, c’est un balancement d’avant en arrière qui lui donne un aspect un peu dansant. Quelle est la fonction de ce mouvement assez déconcertant ?
J.-S. B. : Ces mouvements fluides et continus appelés pumbalgi sont une autre caractéristique du taekkyon. L’idée, c’est de poser un pied vers l’adversaire pour l’inviter à attaquer. On appelle ça le daejeop, qui se traduit aussi par hospitalité ou accueil. Mais ce déplacement permet aussi d’éviter les attaques avec agilité et rapidité ! Par rapport au taekwondo, on s’efforce de rester proche de l’adversaire et plus de face, en étant plus ouvert.

Maître Jean-Sébastien Bressy animant l’atelier de taekkyon, lors du festival "Rêves d’enfants" organisé au Centre Culturel Coréen du 15 au 19 novembre 2010. A gauche sur les deux photos : le maître Guillaume Pinot.
-C.C. : Le taekkyon est-il encore très pratiqué en Corée ?
J.-S. B. : La Fédération Coréenne de Taekkyon compte environ 10 000 adhérents pratiquants aujourd’hui. La re-popularisation de cet art martial s’est accomplie dans les années 1980-90 ; cette discipline a donc perdu un peu de ce caractère de nouveauté qu’apprécient tant les Coréens. Les jeunes trouvent amusants ces mouvements dansants, mais comme partout, ils aiment apprendre ce qui vient d’ailleurs. Quand on est jeune, on est attiré par l’exotique, il me semble !
-C. C. : Comment avez-vous personnellement découvert le taekkyon ?
J.-S. B. : Très jeune, j’ai rêvé de me rendre en Asie, d’y trouver un maître qui m’apprendrait la sagesse. Ma mère, une comédienne qui était très ouverte aux cultures étrangères, me lisait des contes qui parlaient de Lao Zi, de dragons et d’empereurs célestes. J’ai rêvé de parler une langue asiatique tout jeune et puis j’ai commencé à apprendre le coréen en autodidacte. J’ai aussi suivi des cours au Centre Culturel Coréen et, en 2004, je me suis décidé à franchir le pas, je suis parti, un peu en touriste. Comme au départ je suis comédien, j’espérais exercer mon métier dans des productions cinématographiques locales. Je voulais aussi pratiquer un art martial authentique. J’ai commencé par le sabre coréen, puis j’ai fait du taekwondo, mais je ne me sentais pas très à l’aise dans ces disciplines. Enfin, j’ai découvert le taekkyon et ça a été le coup de cœur. Assez rapidement, mon maître, Moon Yong-cheol, m’a proposé de suivre une formation pour devenir enseignant, car personne ne donnait de cours de taekkyon en France. Intéressé par l’enseignement, je me suis dit que c’était une occasion unique à saisir et de fait, enseigner le taekkyon, c’est une aventure extraordinaire ! J’ai donc suivi une formation intensive validée par un examen en coréen.
-C. C. : Avez-vous trouvé dans cette discipline la dimension spirituelle que vous recherchiez ?
J.-S. B. : Je crois oui, mais je ne m’attendais pas à ça ! Je cherchais en fait un vieillard qui m’enseignerait des secrets mystiques et j’ai trouvé un jeune maître à peine plus âgé que moi, mais qui pratiquait un art imprégné de sagesse et de ce que les Coréens appellent « co-prospérité » : une entente mutuelle pour la progression de chacun.

Les maîtres et élèves du Chonsugwan de Bagnolet, premier lieu de pratique du taekkyon en France, qui a ouvert ses portes en septembre 2010.
-C. C. : Combien d’adhérents avez-vous actuellement en France ?
J.- S. B. : En France, le taekkyon n’en est encore qu’à ses débuts. Je suis revenu de Corée avec maître Guillaume Pinot au printemps 2010. Nous avons commencé les cours a la rentrée de septembre. Nous avons actuellement quinze élèves, qui appartiennent à toutes les tranches d’âge. Les enfants peuvent être inscrits à partir de 6 ans. Une autre particularité de nos cours est que nous avons voulu faire comme en Corée et les ouvrir aux familles. Il existe un forfait famille avec lequel, pour le montant d’une seule cotisation, on peut venir au Chonsugwan (salle d’entraînement) s’entraîner avec son conjoint et ses enfants au même tarif.
-C. C. : Pouvez-vous nous résumer en quelques mots tout l’intérêt pour le corps et pour l’esprit que représente la pratique du taekkyon ?
J.-S. B. : D’abord, on peut commencer à n’importe quel âge. Par exemple en Corée, il n’est pas rare de voir des sexagénaires s’amuser à le pratiquer et faire de la compétition. C’est une pratique où on peut progresser en douceur. Pour les enfants c’est magnifique : ils sont en général plus agiles et plus acrobatiques que leurs aînés et commencent déjà à développer leurs propres tactiques. Et surtout, c’est un art martial avec des mouvements très fluides, naturels dans lequel toutes les parties du corps sont sollicitées. Enfin, l’état d’esprit qui est cultivé dans la pratique est assez fascinant : on ne cherche pas à détruire l’autre, c’est presque non-violent avec un côté festif et amusant unique.
Propos recueillis par Jacques BATILLIOT
Pour tout renseignement concernant les cours de taekkyon et les inscriptions contacter le Chonsugwan de Bagnolet “La Maison du Taiji”.
57 rue Jules Ferry
93170 Bagnolet
Courriel : [email protected]
Tél : 06 13 73 32 40
Cet article est extrait du numéro 81 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


