Le riz : les Coréens en font tout un plat

Par CHO Yong-hee
Professeure de coréen

Le riz : les Coréens en font tout un plat

LE CARACTÈRE SYMBOLIQUE DU RIZ POUR LES CORÉENS

On entend souvent dire que les Coréens puisent leur force dans le riz. Cette affirmation atteste de l’importance de cette céréale nourricière pour le peuple de Corée. En effet, le riz a toujours constitué pour celui-ci un moyen de survie dont on ne pouvait se passer. Il était indispensable à tous les repas et consommé matin, midi et soir, alors que les aliments à base de farine, comme le pain, étaient plutôt des amuse-bouches. Autrement dit, un repas sans riz n’était pas considéré comme un vrai repas.

Le riz est cultivé sur la péninsule et nourrit la nation coréenne depuis cinq mille ans. Parmi toutes les céréales, c’est vraiment celle qui a le plus valeur de symbole.

En Corée, dès sa naissance, un bébé était autrefois nourri avec de l’eau de riz bouilli. Les Coréens avaient également pour coutume de mettre une cuillère de riz dans la bouche des défunts. Le riz fait aussi partie des offrandes offertes à Bouddha dans les temples, lors des cérémonies d’hommage aux ancêtres et aux esprits du village. À l’époque Goryeo, on désignait parfois le riz par le terme Bodhisattva (celui qui a emprunté le chemin de Bouddha). En outre, chaque famille paysanne conservait à la maison un pot de riz destiné à son dieu protecteur. Et il était d’usage, à chaque moisson, de remplacer le riz de ce pot sacré par celui de la nouvelle récolte. Le riz ancien était alors consommé uniquement par les membres de la famille, afin de recevoir la bénédiction des ancêtres. Ce qui témoignait du fait que le riz n’était pas considéré comme une céréale ordinaire mais plutôt comme un être possédant un esprit. Quant à la riziculture, c’était une activité sacrée créant un rapport profond avec les forces surnaturelles.

LE RIZ : UNE NOURRITURE INDISPENSABLE DANS LA VIE DES CORÉENS

Toutes les activités autour du riz faisaient l’objet de soins précieux. La « rinçure » du riz n’était jamais jetée. On l’utilisait pour agrémenter la soupe de doenjang (pâte de soja). Ou même pour se laver le visage ou nettoyer une vaisselle graisseuse.

Pour faire cuire le riz, on le lave toujours au préalable et on le couvre d’eau (une phalange au-dessus du niveau de la masse de riz). Une fois que l’eau commence à bouillir dans la marmite, on le laisse cuire à feu doux jusqu’à évaporation de l’eau qui le recouvre. Le riz doit donc être préparé sans empressement ; il faut surveiller le feu et l’eau avec attention et patience.

Il y a une quarantaine d’années, lorsque la production de riz coréenne ne su sait pas à nourrir la population, le riz blanc était un produit très prisé que la plupart des gens ne pouvaient s’offrir tous les jours. On en mangeait surtout dans les grandes occasions (anniversaires, fêtes...) et un bol de riz blanc fumant, bien plein, était synonyme de festin. D’une façon plus générale, durant toute l’histoire de la Corée, c’est toujours le riz qui a été l’aliment principal, constituant parfois pour les gens pauvres, qui n’avaient pas de plats d’accompagnement à mettre sur la table, l’unique repas. Dans ce genre de cas, on mélangeait le riz contenu dans le bol avec de l’eau et un peu de sauce de soja ou de pâte de piment rouge.

L’importance donnée au riz en Corée se mesure à la taille du bol de riz traditionnel, qui est deux à trois fois plus grand que celui du Japon ou de la Chine. Voici une anecdote qui illustre bien cette réalité.

Un jour, un fonctionnaire de la dynastie Joseon se rendit en Chine, en visite officielle, chez un mandarin chinois. Or, celui-ci était absent et son épouse, en attendant le retour de son mari, proposa au visiteur coréen un dîner composé de plusieurs plats. Après les avoir mangés, le mandarin n’étant toujours pas rentré, le Coréen, annonça à la maîtresse de maison qu’il allait partir et lui dit : « C’est l’heure du repas.
Je reviendrai après avoir dîné. ». Confuse et craignant que le repas servi ne fût trop modeste, elle lui apporta alors d’autres plats encore plus élaborés. Mais malgré cela, le fonctionnaire coréen s’en alla en disant de nouveau « C’est l’heure du repas. Je reviendrai après avoir dîné ». Au retour de son mari, l’épouse lui raconta sa mésaventure. Mais le mari la consola en lui expliquant : « Pour les Coréens un repas sans riz n’est pas un vrai repas ; ils ne peuvent absolument pas s’en passer. ».

On retrouve cette omniprésence du riz dans le langage des Coréens. Aujourd’hui encore, « manger du riz » signifie simplement « prendre un repas ». Etant professeure de coréen, lorsque j’interroge mes élèves français sur leurs activités du week-end passé, ils me répondent souvent « J’ai mangé avec des amis ». Et je suis alors obligée de les corriger en leur rappelant que cela se dit en coréen « J’ai mangé du riz avec des amis ». Ainsi, quelle que soit la composition du repas, le mot « riz » est toujours indispensable pour que la phrase soit complète.

Tandis que les Européens considèrent le riz, servi seul, comme un aliment plutôt neutre et fade, son goût a, pour les Coréens, une importance capitale. Pour eux, un riz cuit comme il faut, au goût « doux et légèrement sucré », est quelque chose d’incomparable. Un bol de riz chaud et fumant su t pour leur mettre l’eau à la bouche. Par ailleurs, le riz blanc fait partie des céréales qu’on digère le mieux. Et la plupart des Coréens ont souvent entendu leurs parents dire à table : « Ce riz est tellement délicieux que je pourrais me nourrir uniquement de ça. ».

Le goût du riz se su t à lui-même. Par conséquent, le saler comme on sale des pommes de terre serait, pour les Coréens, un sacrilège. Je me souviens encore du choc culturel que j’ai subi dans une petite cuisine de la Cité universitaire en voyant une étudiante française saler le riz après l’avoir fait cuire dans une casserole d’eau bouillante et égoutté. Alors que je la regardais bouche bée, elle sala le riz et le mangea tranquillement, faisant de ma stupeur. Le riz si grossièrement traité, sans égard, c’était pour moi quelque chose d’incompréhensible !! Une sorte d’humiliation infligée à cette reine des céréales qui me fit crier à mon amie : « Mais ce n’est pas comme ça qu’on fait le riz !! ».

En Corée, le riz est la base de nombreux plats. Parmi les plus connus à l’étranger, on trouve en premier lieu le bibimbap. Il s’agit d’un mélange de riz, de légumes, de fines tranches de viande de bœuf (cuite ou crue) et de pâte de piment. Une autre recette consiste à mélanger du riz blanc à diverses céréales. Néanmoins, ce que les Coréens préfèrent incontestablement, c’est le fameux riz blanc, simple, bien chaud et fumant.

Ils se régalent même avec des restes de riz légèrement brûlés. Ils grattent ce riz collant et croustillant collé au fond de la marmite et le font ensuite bouillir avec un peu d’eau. Ce n’est qu’après ce « dessert » qu’ils ont le sentiment d’avoir vraiment ni le repas. Dans certains restaurants, celui-ci est même servi gratuitement à tous les clients.

Ainsi, le riz est pour les Coréens l’aliment clé, présent sur toutes les tables du début à la n du repas. Il fait office de plat principal mais sert également de base pour la confection de gâteaux, de soufflés sucrés, d’offrandes aux ancêtres et de boissons alcoolisées. On peut ainsi affirmer que : « Les Coréens puisent toute leur force dans le riz ».


LES SIGNIFICATIONS SOCIALES DU RIZ ET QUELQUES EXPRESSIONS POPULAIRES

En Corée, les dénominations du riz sont nombreuses. Dans la rizière, on l’appelle le paddy, byeo (벼) ; une fois récolté, il se nomme ssal (쌀) ; le riz cuit est, lui, appelé bap (밥). Et surtout, contrairement à la France, le terme utilisé pour désigner le riz varie en Corée, selon la personne qui le consomme. Par exemple, un aîné auquel on doit le respect du fait de son âge se nourrit de jinji (진지), tandis que le roi mange, lui, le sura (수라).

Le riz, possédant pour les Coréens une dimension familiale et intime est aussi, souvent, utilisé dans les expressions décrivant des comportements humains. Pour quelqu’un d’irréfléchi, qui refait toujours les mêmes bêtises, on dira : « Il fait ça comme s’il mangeait du riz ». Un moins-que-rien est désigné comme « celui qui ne vaut même pas le prix de son riz ». Quant aux conflits sociaux, ce sont « des querelles de bol de riz ». Par ailleurs, on dit des fonctionnaires qu’ils ont « une gamelle de riz en fer », car ils ont peu de risque de se faire licencier et de ne plus pouvoir gagner leur pain. Enfin, il est intéressant de noter que le mot « Sikgu 식구 » signifiant « famille » veut littéralement dire « les bouches mangeant du riz ensemble ».

Les Coréens pensent que le riz est un aliment qui fait du bien à l’organisme. Au chevet d’un malade, ils s’inquièteront de savoir « s’il mange bien son riz ». Et quand les enfants partent en voyage, les parents leur conseillent toujours de « bien manger leur riz ». Si un fils rentre à la maison après une longue absence, les parents lui demanderont d’abord s’il a « mangé du riz », formule qui permet d’amorcer la réconciliation et le pardon.

Quant à l’expression « Avez-vous mangé du riz ? (진지 잡수셨습니까 ?) », elle tire ses origines d’une époque révolue où l’on ne mangeait pas à sa faim et exprime l’inquiétude et la bienveillance de celui qui parle envers son interlocuteur. Mais de nos jours, l’expression signifie tout simplement « Bonjour, comment allez-vous ? ». Ainsi, quand je rencontre des élèves étrangers qui étudient la langue coréenne et que je leur demande « Avez-vous mangé du riz ? », ils me répondent souvent (après avoir compris littéralement l’expression) « Non, j’ai mangé telle ou telle autre chose. ». C’est donc une formulation qui, pour les Occidentaux, peut prêter à confusion.

Enfin, à la fin d’une entrevue entre deux personnes ne se connaissant pas très bien, on peut parfois entendre en Corée l’une des deux lancer : « Mangeons bientôt du riz ensemble ! ». L’expression, qui peut paraître étrange à un Occidental, remplace en fait simplement le « Au-revoir » de chez nous, l’invitation n’étant généralement pas concrétisée. Cependant, dans cette proposition qui peut paraître un peu hypocrite à un étranger, il faut plutôt voir un geste de bienveillance et un effort fait pour se rapprocher de son interlocuteur.

Ces dernières décennies, on constate en Corée, une évolution inexorable en faveur des ramen ; ces pâtes instantanées qui remplacent peu à peu le riz, se préparent en trois minutes et se mangent en cinq. L’époque actuelle, où tout va de plus en plus vite, n’est plus à la délicatesse et à la patience... Pourtant, « Mangeons du riz ensemble » reste encore en Corée une expression magique suscitant la convivialité et permettant aux gens de sympathiser.



Cet article est extrait du numéro 93 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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