Le public français des “ dramas ” coréens

Par Olivier LEHMANN
Journaliste

Le public français des “ dramas ” coréens

Personne n’en entend parler et ils sont pourtant nombreux, constituant même à eux seuls un véritable phénomène. Qui sont les fans français des séries télévisées coréennes ? Quelles sont leurs spécificités, leurs habitudes de consommation et les raisons de leur engouement ? Comment s’organisent-ils ? Voici quelques éléments de réponse...

Boys Over Flowers est la série coréenne la plus populaire chez les fans français.

Depuis quelques années, la culture populaire coréenne se fait de plus en plus présente en Europe et dans l’Hexagone. Le nombre de fans des séries télévisées coréennes et de musique K-pop – qui sont généralement les mêmes – se trouve en augmentation constante (le chanteur PSY et sa vidéo « Gangnam Style » détient d’ailleurs aujourd’hui le record mondial du nombre de vues sur le site d’hébergement de vidéos Youtube, avec plus de deux milliards). S’il est difficile de circonscrire ce phénomène qui vit et se propage essentiellement sur les réseaux sociaux, plusieurs pistes permettent néanmoins d’esquisser le portrait type des consommateurs français de « dramas », terme donné aux séries télévisées d’origine asiatique en général et coréenne en particulier...

Un public jeune et essentiellement féminin

Lors de la manifestation parisienne « Drama Party », qui s’est déroulée à l’Espace Pierre Cardin le 3 novembre 2013, avait invité le public à visionner plusieurs épisodes de séries coréennes. Pour célébrer cet évènement, que la présidente avait honoré de sa présence et même d’une allocution prononcée sur scène, Bonjour Corée avait effectué un sondage auprès des internautes a n de mieux connaître leur personnalité ainsi que leurs goûts en la matière. Ces résultats s’avèrent donc aussi précieux qu’instructifs. Il en ressort que, sur 392 personnes ayant répondu, pas moins de 95,9 % sont des femmes !! La catégorie des 14-24 ans est de loin la plus représentée avec 70,9 % des sondés. Viennent ensuite les 25-35 ans avec 21,9 % et les 36-50 ans avec 4,7 %. Autre information d’importance révélée par ce sondage : près de deux consommateurs de feuilletons coréens sur trois, soit 63,2 %, sont étudiants (universités, lycées et collèges confondus). Les employés et cadres arrivent ensuite en deuxième position avec 26,8 %, tandis que les personnes sans emploi et les retraités ferment la marche avec respectivement 9,7 % et 0,3 %. Si les séries visionnées par ces internautes affichent des nationalités parfois différentes, force est de constater la supériorité coréenne écrasante dans le domaine. Car 99,2 % des personnes interrogées avouent regarder des feuilletons d’origine coréenne, les genres les plus plébiscités étant la romance et la comédie. Suivent ensuite les séries de nationalité japonaise (73,2 %) et taïwanaise (50 %). En queue du classement se situent les séries américaines avec seulement 2 %. Parmi les « dramas » les plus populaires figurent City Hunter, cité par 9,9 % des internautes et di usé sur la chaîne de télévision coréenne SBS de mai à juillet 2011), ainsi que You’re Beautiful, nommé par 11,9 % des sondés et di usé aussi sur SBS, d’octobre à novembre 2009.

Mais le feuilleton coréen le plus connu et apprécié reste sans conteste Boys Over Flowers, cité par une personne sur quatre. Ce n’est pas vraiment une surprise dans la mesure où cette adaptation d’une bande dessinée japonaise di usée sur la chaîne KBS2 de janvier à mars 2009, a été un des tout premiers feuilletons coréens à être distribué officiellement en DVD en France, en septembre 2010, par l’éditeur Drama Passion. Ainsi, de nombreux internautes se sont naturellement initiés aux joies du « drama » coréen par l’intermédiaire de celui-ci...

Des fans avides mais une offre légale limitée

Le sondage réalisé par Bonjour Corée permet aussi d’obtenir quelques renseignements concernant les pratiques de ces fans français de séries coréennes. Ainsi, une personne sur deux n’achète aucun produit commercial lié aux « dramas », alors qu’ils sont 28,3 % à acquérir des objets dérivés (posters, photos, peluches, bijoux...). Et, en matière de consommation, plus d’un tiers des personnes interrogées visionne des feuilletons coréens tous les jours !

Tandis qu’un autre tiers déclare en regarder au moins deux fois par semaine et un dernier tiers au moins une fois par mois ou de temps en temps. Quant à la manière de consommer ces séries, la pratique du « streaming » (lecture d’un flux vidéo en continu sur Internet) fait de très loin l’unanimité auprès des sondés qui sont 91,8 % à l’utiliser. Le téléchargement sur Internet arrive second du classement avec 56,1 %, alors que le téléphone mobile et les applications Smartphone se positionnent à la troisième place avec 15,5 %. Bien évidemment, ces pratiques résultent du fait que l’offre hexagonale – légale – en matière de séries coréennes n’est pas très développée. En effet, excepté une maigre poignée de DVD sortis officiellement en France au cours de ces dernières années (Coffee Prince, Dream High...), les fans n’ont pas d’autre choix que d’étancher leur soif de « dramas » par l’intermédiaire de chaînes de télévision spécialisées ou de sites Internet plus ou moins légaux. Ils peuvent d’abord se tourner vers la Télévision Numérique Terrestre et les chaînes françaises KZTV et Gong, disponibles sur les réseaux Free et Bouygues Télécom, qui programment quelques feuilletons coréens. A cela s’ajoutent les rares chaînes coréennes di usées officiellement dans l’Hexagone telles qu’Arirang TV et KBS World, proposant de temps à autre des séries. Sur Internet, l’offre légale se révèle un peu plus conséquente avec tout d’abord le site Dramapassion.com, référence incontournable en la matière. Intégralement dédié aux séries coréennes avec plus d’une centaine à disposition, ce site Internet offre de visionner gratuitement en streaming de nombreux feuilletons, régulièrement entrecoupés de publicités. Un abonnement mensuel payant permet toutefois de supprimer ces dernières et même de visionner les séries en Haute Définition. Un autre site Internet légal, Canalplay.com, donne aussi accès – en échange d’un abonnement mensuel payant – à une vingtaine de séries coréennes mais aussi parallèlement à des centaines de films renouvelés régulièrement. L’offre risque fort de s’élargir considérablement avec l’arrivée prochaine de la version française de la plateforme de streaming Netflix.com qui devrait proposer, également en échange d’un abonnement mensuel, une pléthore de films et séries en tous genres, y compris coréennes. D’ailleurs, au mois de mai 2014, la version américaine du site listait déjà pas moins de 66 séries issues du Pays du matin calme...

En quête de consommation immédiate

Internet se révèle donc le moyen désormais incontournable pour les fans désireux d’accéder à leurs séries télévisées étrangères favorites. Comme l’indique Seok-kyong Hong-Mercier dans son article « Découvrir les séries télé de l’Asie de l’Est en France : le drama et la contre-culture féminine à l’ère numérique », issu de la revue Anthropologie et Société (2012), de nombreux fans français de « dramas » ont découvert le feuilleton coréen par extension, à travers la culture populaire japonaise et les séries nipponnes. Au départ plutôt confidentielle en France, la consommation de « dramas » s’est démocratisée petit à petit, en passant d’abord par les réseaux parallèles au sein de la communauté asiatique, puis par l’intermédiaire d’Internet dès les années 2006/2007, période où les feuilletons japonais ont perdu de leur rayonnement, supplantés par les coréens. C’est aussi à cette époque que de nombreux blogs et sites internet amateurs ont vu le jour pour relayer l’information. Autre élément de succès des « dramas » consommés sur Internet : le « Fansubbing », pratique qui consiste à traduire et créer en amateur des sous-titres dans sa langue. Grâce à elle, l’accès est quasi immédiat et il est inutile d’attendre des semaines, voire des mois, pour obtenir une traduction et une sortie officielles. Cela a d’ailleurs pris tant d’importance que les « Fansubbbers » (personnes qui créent les sous-titres en amateur) peuvent être considérés aujourd’hui comme de véritables médiateurs culturels, ainsi que le précise Mélanie Bourdaa, maître de conférences à l’université Bordeaux 3 et créatrice du GREF (Groupe de recherche et d’études sur les fans)...

L’acteur Lee Min-ho est à l’affiche de deux des « dramas » les plus plébiscités par les internautes : Boys Over Flowers et ici City Hunter.

A la recherche de valeurs en perdition

Internet permet aussi à l’évidence de se regrouper entre passionnés, loin des médias traditionnels qui considèrent souvent ce genre de rassemblements avec dédain ou ne relaient tout simplement pas les informations. Ainsi, les réseaux sociaux constituent en quelque sorte un nouvel Eldorado pour les passionnés de « dramas ». Au fil des années, se sont donc constitués plusieurs groupes Facebook autour de la culture populaire coréenne en général et des feuilletons télévisés en particulier. En voici quelques-uns français, parmi les plus importants : Inside Corea (2357 membres), Bonjour Corée (2924 membres), Fans français de dramas (3559 membres), Corée, plus qu’un pays une passion (4576 membres) ou encore Biscuit Family (7858 membres). S’il est bien difficile de quanti er réellement tout ce petit monde – une même personne pouvant appartenir à plusieurs groupes et un même groupe pouvant déborder de son cadre et toucher à d’autres cultures asiatiques – cela donne, en revanche, une petite idée de l’envergure du phénomène. D’ailleurs, en interrogeant divers membres de ces groupes communautaires, il est possible d’établir un classement des raisons pour lesquelles les séries télévisées coréennes connaissent tant de succès auprès du public français, outre leur qualité technique. La première – de loin la plus citée – est l’omniprésence de la notion de respect : respect notamment envers la famille, les aînés, les supérieurs et l’Autre tout simplement. La deuxième est le nombre limité d’épisodes et le fait qu’il n’y ait pas plusieurs saisons d’affilée, ce qui permet de suivre l’histoire plus facilement. Arrivent ensuite le charisme et la beauté des acteurs, puis en n, la pudeur et l’aspect romantique. Ces valeurs véhiculées dans les séries coréennes ne semblent pas appréciées que par les fans français. Puisqu’une étude de Médiamétrie-Eurodata TV Worldwide, datant du 25 mars 2014, révèle que, durant l’année 2013, 13 % des séries importées dans le monde ont été d’origine sud-coréenne (derrière les USA avec 32 % et la Turquie en tête du classement avec 36 %) ! Un signe flagrant que le « soft power » (utilisation des produits culturels pour favoriser l’économie) de la Corée du Sud fonctionne à plein régime et que le public français n’a donc pas ni d’entendre parler de la culture populaire coréenne...



Cet article est extrait du numéro 88 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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