Invitation au Théâtre national de Corée

Par JOHN Hae-oung
Directeur du Centre Culturel Coréen

Invitation au  Théâtre national de Corée

Le Théâtre national après sa rénovation débutée en 2017.


Le Théâtre national de Corée est un témoin de l’histoire récente et mouvementée du pays :
la guerre de Corée, la division de la péninsule et la rivalité avec la Corée du Nord, le développement économique fulgurant et l’intérêt croissant pour la culture traditionnelle. Une simple salle, dédiée au départ uniquement à l’art du théâtre, puis un lieu de culture éclectique mêlant les arts d’Orient et d’Occident, il présente aujourd’hui, dans un bâtiment entièrement rénové, des spectacles traditionnels revisités selon des sensibilités plus contemporaines.


Le premier théâtre national d’Asie à la veille de la guerre de Corée

Le Théâtre national de Corée a célébré l’an dernier son soixante-dixième anniversaire. Retracer son histoire, c’est comprendre la vision de la culture chez les Coréens et l’évolution des arts du spectacle du pays, c’est aussi évoquer des moments de gloire et de souffrance de la Corée moderne qui a connu une transformation fulgurante en à peine quelques décennies.

Le Théâtre national de Corée a vu le jour le 29 avril 1950 à Séoul dans un bâtiment appelé Bumingwan qui accueillie aujourd’hui le Conseil municipal. Il s’agissait du premier théâtre national d’Asie ; le Japon, à l’avant-garde de la modernisation/occidentalisation parmi les pays asiatiques, n’a fondé le sien qu’en 1966. Cette création est intervenue en Corée du Sud dans un contexte social chaotique où le tout jeune gouvernement, né en 1948, ne manquait pas de tâches à accomplir. La République de Corée figurait alors parmi les pays les plus pauvres du monde, avec un revenu annuel moyen 
par habitant de 67 dollars en 1953.

Mais la création d’un théâtre national dans ces circonstances n’était pas le fruit d’un hasard. L’histoire du peuple coréen montre en effet qu’il a toujours accordé de l’importance aux arts et aux choses de l’esprit. L’urgence première pour les Coréens, quand ils ont été libérés du joug japonais (1910-1945), a été de retrouver leur langue et leur culture. Ainsi, aucun obstacle n’a réussi à décourager la volonté des artistes de doter le pays d’un théâtre national. Son inauguration a suscité un enthousiasme général : le premier spectacle, intitulé Wonsullang du nom d’un guerrier de Silla du VIIe siècle, a attiré 50 000 spectateurs et le deuxième, Noeu (L’Orage), 75 000 ! On peut mesurer l’ampleur du succès – et par là la soif de culture des Coréens de l’époque – quand on pense que la capitale comptait alors moins de 1 400 000 habitants.

Cependant, deux mois à peine après ces débuts retentissants, le Théâtre national doit fermer ses portes. Le 25 juin 1950 éclate la guerre de Corée et, en quelques jours, Séoul tombe entre les mains des Nordistes. Chose surprenante, le Théâtre reprend ses activités au milieu d’un conflit qui ravage la péninsule trois années durant et qui transforme une grande partie des habitants en réfugiés. En effet, il s’installe en mai 1952 au Théâtre Munhwa de Daegu, ville située dans le sud-est du pays. Son directeur défend à l’époque devant l’Assemblée nationale la nécessité de maintenir en vie un organisme qui joue un rôle indispensable en réconfortant les soldats et la population.

Alors que le gouvernement revient à Séoul en 1953 à la suite de l’armistice, le Théâtre national ne le suit qu’en 1957 et devra attendre 1962 pour se voir attribuer dans le quartier Myeong-dong de nouveaux locaux pouvant accueillir jusqu’à 800 spectateurs. Cette réouverture est accompagnée de la création en son sein, en plus de la Compagnie nationale de théâtre déjà existante, de troupes de changgeuk (forme d’opéra née au début du XXe siècle d’une tradition musicale plus ancienne), de danse et d’opéra, ce qui fait du Théâtre national de Corée une institution digne de ce nom.


Les débuts du Théâtre national en 1950.

Le Théâtre national avant rénovation.

La rivalité Nord-Sud et la période de Jangchung-dong

Les années 1960 et 1970 sont marquées par une rivalité entre les deux Corées et le déménagement du Théâtre national dans le quartier Jangchung-dong, sur le flanc du mont Namsan, en est une conséquence directe. Le régime communiste du Nord, qui considère l’art comme un outil de propagande, crée au cours de ces années-là de grands espaces culturels tels le Théâtre Moranbong, le Grand Théâtre de Pyongyang, le Palais culturel du peuple, le Théâtre d’art Mansudae. En Corée du Sud, le président Park Chung-hee annonce quant à lui, en 1967, la construction à un coût faramineux d’un immense complexe culturel qui devra réunir le Théâtre national, le Centre national de gukak (musique traditionnelle), la Maison des artistes, la Bibliothèque nationale, etc. Le projet sera finalement abandonné et seul le Théâtre national ouvrira ses portes à Jangchung-dong en 1973.

Le nouvel établissement est doté d’une salle de 1500 places et d’une autre de 450. La plus grande est équipée d’une scène de 1300 m2, soit huit fois celle de l’ancienne, avec des installations dernier cri, telles qu’un plateau tournant ou encore une plate-forme mobile. Les compagnies y disposent de salles de répétition et de production. De l’extérieur, le bâtiment en béton, orné de colonnes et de corniches, mélange avec harmonie des styles architecturaux traditionnels et modernes.

Le premier spectacle joué est un drame historique d’une ampleur inédite – avec 120 comédiens – intitulé Yi Sun shin le héros sacré, mettant en scène la vie de l’amiral coréen qui, à la fin du XVIe siècle, combattit vaillamment les envahisseurs japonais. Le président Park Chung-hee, à l’origine de la réalisation de cet ensemble, assiste au spectacle qui rend hommage à son héros préféré. Cependant, c’est en ce lieu même que se produira bientôt un drame qui marquera sa vie. Le 15 août 1974, alors qu’on célèbre dans la grande salle l’anniversaire de la fin de la colonisation japonaise, Mun Se-gwang, un Coréen vivant au Japon et proche du régime de Pyongyang, tire sur le président, touchant mortellement l’épouse de ce dernier, Yuk Young-soo. L’événement retransmis en direct à la télévision provoque une grande émotion dans le pays, amenant la population à prendre conscience de la tragique réalité de la division.

Par la suite, le Théâtre national continue de présenter des spectacles de qualité, grâce aux infrastructures et à la main d’œuvre dont il dispose, mais aussi aux artistes qui lui sont rattachés. En revanche, un des points faibles de ce temple de l’art est son accessibilité. Pour assister aux spectacles qui se déroulent souvent le soir, les spectateurs sont obligés de grimper une pente raide depuis une station de métro ou un arrêt de bus assez éloignés, puis de monter encore de nombreuses marches pour atteindre le hall de ce théâtre qui trône littéralement au-dessus de la ville de par son emplacement et son architecture.

Le Théâtre national est progressivement délaissé par les artistes et le public, à la suite de l’ouverture de deux autres sites : le Sejong Center en 1978, plus spacieux et d’accès plus facile, et en 1993 le Seoul Arts Center, complexe situé dans le sud de Séoul et doté de salles dédiées aux concerts, à l’opéra et aux expositions.

Le déclin et la renaissance du Théâtre national

Le Théâtre national, bien que possédant ses propres compagnies composées d’artistes de premier ordre, peine à exercer pleinement son rôle en tant qu’institution nationale offrant une programmation de haute tenue. D’une part, son identité est ambiguë du fait des différentes compagnies placées sous son égide, qui recouvrent des domaines hétéroclites. Par ailleurs, celles-ci - au nombre de sept à un certain moment -, 
ont du mal à offrir à elles seules des programmes suffisamment fournis sur toute l’année, ce qui oblige le Théâtre à louer ses locaux à des spectacles exogènes, par exemple des comédies musicales. Enfin, la gestion directe par l’état est pointée du doigt comme la cause d’un certain manque de souplesse dans le fonctionnement.

Dès lors, une série de réformes sont engagées pour redonner au Théâtre national toute l’aura qu’il mérite au vu de son statut prestigieux et emblématique. En 2000, sa direction est confiée à un professionnel au lieu d’un fonctionnaire, et qui se voit attribuer une grande marge de manœuvre dans son action. Pour plus de cohérence, les Compagnies d’opéra, de ballet et de chœur sont transférées au Seoul Arts Center. Après le départ de la Compagnie de théâtre en 2010, le Théâtre national n’en garde plus que trois - toutes spécialisées dans les arts traditionnels, changgeuk, danse et musique traditionnelles - , entre lesquelles la collaboration est désormais plus systématique.

En septembre 2012, le Théâtre national promeut une nouvelle initiative en proposant une programmation annuelle constituée essentiellement de spectacles montés par ses propres compagnies. Ce système, qui rencontre un grand succès dès la première saison en 2012-2013, est encore en vigueur aujourd’hui.

Il ne reste plus qu’à procéder à la rénovation du bâtiment vieux de plus de quarante ans pour compléter cette renaissance et les travaux débutent en 2017. Le Théâtre national est de nouveau ouvert depuis septembre 2021 : l’édifice est désormais accessible, accueillant dès l’entrée, avec une salle mieux pensée et une scène modernisée, la sécurité y a été renforcée. Des distributeurs de billets et un contrôle automatique tombent à pic en ces temps de pandémie...

La saison 2021-2022 comporte une quarantaine de programmes très variés, proposés essentiellement par les trois compagnies d’arts traditionnels du Théâtre. Longtemps boudées par le public, celles-ci ne cessent de surprendre avec des spectacles à la conception originale servie par une interprétation vraiment remarquable. Le Théâtre national est ainsi devenu aujourd’hui un lieu incontournable pour tous ceux qui sont désireux de découvrir les arts coréens du spectacle.


Spectacle Madame Ong donné par la Compagnie nationale de changgeuk.


Les trois formations du Théâtre national

La Compagnie nationale de changgeuk a vu le jour en 1962 avec pour vocation de jouer les œuvres de cet opéra traditionnel dérivé du pansori, un spectacle en duo avec un conteur-chanteur et un joueur de tambour. Elle s’ouvre de plus en plus au monde en élargissant son répertoire au-delà des œuvres coréennes, allant même jusqu’à adapter des tragédies grecques. Madame Ong, joué en 2016 au Théâtre de la Ville à Paris, a eu droit à une standing ovation. Nous espérons voir un jour Les Troyennes dont la représentation, prévue au départ pour 2020 au Théâtre du Châtelet, a été annulée pour cause de pandémie.

La Compagnie nationale de danse a également été créée en 1962. Elle a pour mission de sauvegarder la danse traditionnelle sous la direction des meilleurs artistes du moment, mais s’efforce en même temps de concevoir des spectacles plus proches du public d’aujourd’hui. C’est une troupe renommée en Corée, qui bénéficie d’un répertoire et d’une expérience très riches et compte de nombreux artistes du plus haut niveau que le public français a pu apprécier en décembre 2019 au Palais des Congrès dans le très beau spectacle Scent of Ink.

Spectacle Madame Ong donné par la Compagnie nationale de changgeuk.

L’Orchestre national de Corée, créé en 1995, est composé de soixante-dix musiciens jouant d’un instrument traditionnel : cordes, vents et percussions. Grâce à une collaboration régulière avec des compositeurs et chefs d’orchestre coréens et étrangers, l’orchestre crée et joue des morceaux mêlant tradition et modernité. Il se produit en Corée, mais aussi dans bien d’autres pays du monde.


Les divers lieux de spectacle à Séoul

Contrairement à l’époque qui a vu naître le Théâtre national à Jangchung-dong, il existe aujourd’hui à Séoul de très nombreuses salles de spectacle. Si vous souhaitez assister à un concert ou à une représentation traditionnelle, vous pouvez vous renseigner auprès du Théâtre national ou du Centre national de gugak (musique traditionnelle). Le Seoul Arts Center propose lui plutôt des concerts de musique classique occidentale, des opéras ou des ballets. Quant au Sejong Center, il offre une gamme de spectacles plus vaste, allant des comédies musicales aux concerts de musique classique, en passant par des concerts de musique populaire coréenne, des opéras ou des ballets. Par ailleurs, le LG Art Center accueille des spectacles en tous genres venant du monde entier. Enfin, il faut savoir que le quartier Daehak-ro abrite plusieurs dizaines de petits théâtres et salles aux programmes variés.


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