La rencontre entre le christianisme et le confucianisme en Corée

Par Pierre-Emmanuel ROUX
Chercheur à l’Université de la Ruhr, Bochum (Allemagne)

La rencontre entre le christianisme et le confucianisme en Corée

Dans le cadre du cycle de conférences « Culture et civilisation coréennes », organisé chaque année par le Centre Culturel Coréen, Pierre-Emmanuel ROUX avait donné, le 9 avril 2014, une très intéressante conférence évoquant la rencontre entre le christianisme et le confucianisme en Corée. Cette conférence avait vivement intéressé notre public et c’est pourquoi nous lui avons demandé d’en présenter, sous forme d’article, un résumé dans nos colonnes.

La première rencontre entre le christianisme et le confucianisme en Corée est souvent assimilée à un véritable choc de civilisations qui aurait engendré des persécutions sanguinaires contre les chrétiens à l’époque du Joseon (1392-1897). De récentes découvertes permettent cependant de revisiter cette idée largement admise.

Le christianisme a été introduit dans la péninsule au XVIIe siècle par le biais d’ouvrages jésuites traduits en chinois, mais il fallut attendre les années 1780 pour que se forme un embryon de communautés catholiques, sans intervention directe de missionnaires étrangers. Les premières conversions au protestantisme ne se produisirent qu’un siècle plus tard, dans les années 1880, sous l’influence de pasteurs américains. D’aucuns perçurent alors les valeurs chrétiennes comme susceptibles d’ébranler les fondements de la société coréenne où le confucianisme avait été érigé comme une véritable idéologie d’État. Les historiens et autres figures nationalistes du XXe siècle y ont largement fait écho en vue d’appuyer leurs arguments d’une Corée pleinement confucianisée et d’une Église autochtone pour le moins exceptionnelle. L’histoire de la Corée et, plus généralement, de l’Asie orientale suggère pourtant qu’un simple choc culturel ne saurait expliquer à lui seul la trajectoire du christianisme dans la péninsule. C’est ce que nous allons maintenant explorer à partir de l’exemple catholique.

Une frontière infranchissable ?

Il est fréquent de lire que le passage de la frontière sino-coréenne était autrefois extrêmement périlleux pour les missionnaires. On retrouve d’ailleurs le même discours de nos jours avec les réfugiés nord-coréens, à ceci près que la traversée s’opère dans le sens inverse. La frontière était pourtant relativement poreuse à l’époque du Joseon, et elle n’empêchait nullement un important commerce de contre-bande entre la péninsule et le continent.

La correspondance des missionnaires montre, en outre, que la véritable difficulté pour s’introduire en Corée ne résidait pas tant dans le passage de la frontière – il su sait d’éviter les douaniers ! – que dans les embûches à surmonter pour l’atteindre. Le catholicisme était alors interdit en Chine, et l’absence de chrétientés sur près de 800 kilomètres, entre Pékin et le poste frontière d’Uiju, contrariait les tentatives des missionnaires qui se déplaçaient à pied pour rester incognito.

Mais le plus étonnant est que le reste du voyage, jusqu’à Séoul, se déroulait ensuite sans encombre. Et si les missionnaires optèrent finalement pour la voie maritime, à partir de Shanghai, c’est surtout parce que l’ouverture de l’empire chinois aux puissances occidentales, dans les années 1840, permettait désormais de relier la Corée en deux jours de navigation et d’éviter ainsi l’épuisante traversée de la Chine du Nord. L’image d’une Corée fermée découle donc largement d’une idée reçue.

Les « lettrés d’Occident »

L’Église catholique coréenne a été fondée par quelques jeunes lettrés qui espéraient devenir de meilleurs confucéens grâce à la pratique du christianisme. Ils avaient été séduits par l’image des « lettrés d’Occident » que véhiculaient les missionnaires au service des empereurs à Pékin. De nombreux émissaires coréens avaient effectivement l’occasion de rencontrer ces clercs réputés pour leurs talents scientifiques et artistiques lors des ambassades annuelles dans la capitale chinoise. Ils étaient impressionnés par les livres de science et de religion, ou encore les instruments astronomiques qu’ils se voyaient offrir. Leurs descriptions aussi captivantes qu’exotiques des églises pékinoises laissaient aussi croire que la religion étrangère florissait dans l’empire chinois (où elle était pourtant interdite), et même dans le reste du monde.

Ces éléments jouèrent un rôle décisif dans la conversion des premiers lettrés coréens. Ces derniers ne furent pas longs à se convaincre que si des missionnaires semblables au fameux jésuite Matteo Ricci (1552-1610) se présentaient à Séoul, le souverain leur réserverait un accueil des plus chaleureux, en les autorisant à demeurer dans le pays. Les convertis coréens réclamèrent donc en diverses occasions, à l’évêque de Pékin et au pape lui-même, l’envoi de tels missionnaires. Ils refusèrent aussi catégoriquement d’élever certains d’entre eux à la prêtrise, car ils désiraient avant tout des « lettrés européens ». Rome se décida finalement dans les années 1830 à leur envoyer des prêtres des Missions étrangères de Paris (MEP), qui furent tout d’abord mal accueillis en raison de leur statut : celui de clandestin sans talent scientifique particulier. Voilà qui met à mal le cliché d’une incompatibilité fondamentale entre la Corée confucéenne et l’Occident chrétien.

Une répression sévère...

Mais alors pourquoi le catholicisme fut-il officiellement interdit dès les premières conversions ? Et pourquoi la répression des convertis fut-elle menée au nom de l’orthodoxie confucéenne ? Les craintes d’une menace occidentale et d’une atteinte aux fondements de la société ont souvent été invoquées dans le discours antichrétien. Il s’agissait pourtant de prétextes à la répression, sans en être les raisons profondes.

Le culte des ancêtres en offre une bonne illustration. L’interdiction par Rome de ce rite confucéen essentiel déboucha sur le premier grand incident antichrétien en Corée : deux lettrés convertis, Paul Yun et son cousin Jacques Gwon, furent décapités en 1791 parce qu’ils avaient refusé de rendre un culte à la mère défunte du premier. Il ne faudrait pas pour autant y voir un choc culturel sans précédent. Le catholicisme n’eut jamais l’apanage de cette accusation qui avait été invoquée au début de la dynastie pour attaquer le bouddhisme.

Le rite en question ne fut en outre jamais appliqué de manière uniforme sur l’ensemble du territoire, malgré les efforts gouvernementaux. Précisons aussi que la Corée se trouvait à la fin du XVIIIe siècle dans une situation économique difficile, et de nombreux sujets, même au sein de l’aristocratie, étaient incapables pour des raisons financières de rendre un culte à leurs ancêtres*. Toujours est-il que l’incident de 1791 alimenta pendant un siècle le sentiment d’un véritable danger catholique.

* Rappelons que ce rite est relativement coûteux puisqu’il occasionne l’achat et la préparation de nombreux mets.

D’autres éléments expliquent donc nécessairement la répression antichrétienne. On sait aujourd’hui que le destin du catholicisme fut étroitement lié, à l’époque, à des luttes entre factions qui cherchaient à s’imposer sur la scène politique. En d’autres termes, la nouvelle religion joua surtout le rôle de bouc-émissaire dans ces rivalités. Il su sait de défendre la tradition confucéenne et, inversement, de présenter le catholicisme comme l’une des pires hérésies, de sorte qu’éliminer les convertis devenait rationnel et justifiait que les principaux postes du gouvernement tombassent à la faction ayant orchestré la répression. L’accusation, fondée ou non, de professer le catholicisme offrait ainsi un moyen efficace d’éliminer n’importe quel rival, en particulier lors des trois grandes campagnes antichrétiennes de 1801, 1839 et 1866.

L’évolution générale de la justice coréenne vers plus de sévérité à la fin de la dynastie offre un complément d’explication. L’État cherchait à asseoir son contrôle sur une société qui essayait de se soustraire aux impôts, de passer outre aux monopoles commerciaux, et qui, parfois, se révoltait contre l’administration rurale. L’apparition de nouvelles religions au XIXe siècle, à commencer par le christianisme, ne faisait qu’ajouter à ces soucis un objet de craintes, légitimant un contrôle plus étroit de la population et la menace de la peine capitale. C’est donc aussi dans ce contexte qu’il faut comprendre la virulence des textes gouvernementaux antichrétiens et la fréquence des exécutions lors des campagnes de répression.

Par ailleurs, si le discours antichrétien était axé sur la menace occidentale, il cachait en réalité un discours anti-mandchou. Ce dernier visait à faire de la Corée le dernier bastion confucéen après la chute de son suzerain, la dynastie chinoise des Ming, remplacée en 1644 par celle des Mandchous Qing. Apposer le label « Occident » sur le catholicisme était un prétexte tout trouvé pour proscrire cette doctrine accusée d’hétérodoxie et critiquer la Chine barbare des Mandchous qui avait autorisé des Européens à entrer au service de la cour impériale. Pour assurer sa légitimité en Asie orientale, la Corée se devait donc d’interdire sévèrement le catholicisme et d’insister parallèlement sur la tolérance de cette religion en Chine. De ce point de vue, on peut dire que la question de l’acceptation du catholicisme se retrouva liée à celle de la reconnaissance de la Chine mandchoue comme suzerain. Accepter l’un équivalait à reconnaître l’autre, et inversement. Cette problématique favorisa en définitive la construction d’une identité proto-nationale à la fin de la dynastie Joseon et explique en partie les prétentions des Coréens actuels à être les véritables gardiens du Temple du confucianisme.

... et totale ?

On s’imagine volontiers que la répression du catholicisme en Corée fut générale et permanente. Or, les grandes campagnes antichrétiennes ne furent jamais que des événements isolés et entrecoupés par de longues périodes de tolérance tacite. Elles montrent au demeurant que les mesures restèrent localisées à la fois dans le temps et dans l’espace, puisqu’elles touchèrent surtout les régions les plus confucianisées du sud de la péninsule. Il est d’ailleurs curieux que le catholicisme n’ait pas essaimé – à la différence du protestantisme – dans les provinces moins confucianisées de l’est et du nord, où son développement aurait sans doute rencontré moins d’embûches.

On peut également se demander si les fonctionnaires locaux étaient vraiment intéressés par la prise de mesures répressives. À y regarder de près, il vaudrait mieux qualifier les incidents antichrétiens, en définitive peu nombreux, de « spasmodiques » et « brutaux ». Les catholiques coréens ne furent d’ailleurs jamais systématiquement exécutés. Bien au contraire, les martyrs furent plutôt l’arbre cachant une forêt de nombreux apostats apeurés par les tortures et les exécutions.

N’oublions pas non plus que la corruption de l’administration locale dominait dans le contexte troublé du XIXe siècle. Les convertis y étaient particulièrement exposés, car la politique antichrétienne et la menace de sévères châtiments autorisaient tous les chantages et les extorsions. Les arrestations étaient donc loin d’être toutes liées à un simple choc culturel.

Conclusion

Nous voudrions insister sur la nécessité de dépasser la vision trop schématique d’un État confucéen hostile à une Église unie dans l’adversité. Force est de reconnaître que la rencontre de la Corée avec l’Occident resta largement indirecte jusqu’au XIXe siècle, passant pour l’essentiel par des contacts avec le voisin chinois. Il faut donc privilégier le contexte régional de l’Asie de l’Est au choc frontal avec l’Europe chrétienne. De plus, le royaume du Joseon était certes largement confucianisé, mais il l’était sans doute moins qu’on l’admet habituellement. La répression disproportionnée de l’Église catholique ne fut en outre jamais continue, puisqu’elle survint toujours à des moments précis et dans des circonstances historiques particulières.

Le développement du christianisme jusqu’à nos jours met finalement à mal l’idée même d’une incompatibilité avec le confucianisme. Les Coréens ont le sentiment d’avoir bien mieux conservé les traditions confucéennes que leurs voisins. Mais la Corée du Sud est aussi le pays d’Asie orientale où le christianisme a le plus solidement pris racine. Ce dernier a donc su s’adapter – s’inculturer, diront les spécialistes – au point de faire de la péninsule un fascinant laboratoire pour l’étude des religions.



Cet article est extrait du numéro 88 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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