La céramique coréenne à l’honneur à Paris

Par Mathilde BELLAIGUE
Muséologue

La céramique coréenne à l’honneur à Paris

La Corée possède, dans l’art de la céramique, une très longue et riche tradition et cet art occupe, au sein de son héritage culturel, une place de choix. Cependant, les occasions de voir des œuvres exposées en France -qu’elles soient anciennes ou contemporaines- ne sont pas fréquentes. Il est donc tout à fait exceptionnel de voir se dérouler à Paris, durant un seul et même automne, quatre expositions mettant à l’honneur, directement ou indirectement, la céramique coréenne. L’événement était suffisamment rare pour être souligné et pour que nous demandions à Madame Mathilde Bellaigue, muséologue et spécialiste en la matière, de faire pour les lecteurs de « Culture Coréenne » un tour d’horizon de ces quatre expositions, très différentes mais possédant chacune un intérêt artistique particulier.

C’est à l’occasion de la 44e Assemblée générale de l’Académie internationale de céramique (AIC), qui s’est tenue à l’UNESCO en septembre dernier, qu’ont été présentées à Paris, dans le cadre des Circuits céramiques, quatre expositions autour de la céramique coréenne.

La Korea Ceramic Foundation réunissait à l’Espace Commines, sous le titre « Croisements vers la communication » (du 12 au 19 septembre 2010), une vingtaine de céramistes coréens contemporains témoignant de la vitalité de cet art en Corée. A l’Etoile, c’est l’Espace des Arts Mitsukoshi qui proposait ( du 5 octobre au 11 décembre 2010) une exposition intitulée « CHIN, 4 siècles de céramique, de la Corée au Japon, une odyssée familiale », celle de quinze générations de la famille coréenne Chin Jukan installée au Japon depuis le XVIe siècle. Tandis qu’au Centre culturel coréen, l’exposition de deux remarquables potiers actuels, la Française Dauphine Scalbert et le Coréen Yang Seungho (du 8 septembre au 6 octobre 2010), était parfaitement représentative de l’esprit et des caractères essentiels de la tradition coréenne, toujours vivants dans l’époque et le monde modernes.

Enfin, sous le titre « Jeunes potiers tournés vers la Corée », c’est le travail de quelques disciples de ces deux artistes confirmés que le Centre a présenté du 21 décembre 2010 au 7 janvier 2011 ; eux aussi témoignent de l’influence et de l’heureuse séduction qu’exerce toujours la Corée dans l’art de la céramique.

Ainsi, tout au long du mois de septembre 2010, la céramique coréenne fut- elle à l’honneur à Paris, comme elle l’a rarement été. Les trois premières expositions, citées précédemment, démontraient à la fois la longévité de sa tradition et sa formidable capacité à s’intégrer dans la modernité sans rien perdre de ses caractères essentiels : vitalité, simplicité, pureté de la poterie coréenne à travers les siècles.

Parmi les plus anciens matériaux utilisés par l’homme, l’argile est celui dont on retrouve des vestiges - dès le 6e millénaire avant notre ère - sous forme de simples tessons de terre à peine cuite, à peine décorée, parfois d’idoles, parfois de récipients... Dès le Xe siècle, en Chine sous la dynastie Song, et en Corée sous la dynastie Goryeo, la composition des pâtes, les couvertes, la cuisson des pièces sont de plus en plus élaborées ; ces deux pays seront les premiers à affiner la céramique jusqu’à la pureté de la porcelaine.

L’histoire de la céramique coréenne est si longue, si riche, qu’elle ne saurait être retracée dans le cadre de cet article. Il s’agit seulement, à travers ces quatre manifestations que les Parisiens ont pu découvrir récemment, de tenter ici d’en souligner quelques temps forts et la permanence des caractères.

CHIN Toju, 2e du nom, bouteille à saké. Grès à couverte brune, décor au doigt à l’argile blanche. Première moitié du XVII siècle.
Espace des Arts Mitsukoshi-Etoile,
5 octobre-12 décembre 2010

A la fin du XVIe siècle au Japon, durant l’époque Momoyama, les troupes du général japonais Toyotomi Hideyoshi envahissent le sud de la Corée à deux reprises (1592, 1598). Les seigneurs japonais ramènent alors sur leurs bateaux leurs prisonniers de guerre, à savoir les meilleurs artisans coréens, et cela dans tous les métiers. Un grand nombre d’entre eux débarquent à Kagoshima, au sud de l’île de Kyu-shu (sur la plage un monument en témoigne d’ailleurs toujours). Parmi eux, une famille de potiers, celle de Shim Chan (que les Japonais orthographieront Chin San ) va œuvrer sur place pendant plus de 400 ans, et continue aujourd’hui encore en la personne de Chin Yukan,15e descendant du nom. Dans son fief de Satsuma, le seigneur Shimazu installe alors quatre-vingts potiers coréens. Ils sont autorisés à garder leurs noms, leur langue, leurs costumes et leur culture. Il faut savoir que seule la céramique blanche est, à l’époque, admise chez ce seigneur. Ces potiers produisent alors des grès à couverte blanche (« satsuma blanc ») : objets usuels, divinités, céramiques animalières décoratives de grande taille, tandis que, dans les couches populaires, circulent des objets de grès noir (« satsuma noir »). Bientôt, l’engouement de l’aristocratie japonaise pour la cérémonie du thé suscite la réalisation des bols les plus précieux, ceux pour lesquels l’argile blanche est importée de Corée, tandis que façonnage et cuisson se font à Satsuma. Cependant, la vogue demeure encore à la sobriété, à la simplicité de l’esthétique zen du wabi-sabi*. En 1624, on découvre toutefois sur place des argiles blanches, en particulier sur le domaine de Satsuma, puis le kaolin à Arita (toujours dans l’île de Kyu-shu). Cela va entraîner la production d’émaux polychromes sur couverte et de dorure. En 1868, avec l’ère Meiji, le Japon s’ouvre : d’innombrables commandes affluent de l’aristocratie, de clients prestigieux du monde entier, comme le tsar de Russie, Nicolas II. Le japonisme se développe à la faveur des expositions universelles, et la céramique devient de plus en plus sophistiquée ; chaque pièce, généralement en grès - plus plastique que la porcelaine - est un tour de force technique : ajourage, motifs rapportés en relief, formes complexes, foisonnement de couleurs et d’or, le fameux « brocart d’or » qui deviendra un atout de la future Manufacture Chin Yukan. La belle simplicité coréenne disparaît alors. L’esprit originel du wabi-sabi s’est perdu.

* Concept esthétique dérivé du bouddhisme zen et comportant l’idée de simplicité, de nature, de solitude ainsi que d’altération du temps.

Aujourd’hui la Manufacture Chin Yukan cherche à se diversifier, en produisant à la fois de l’utilitaire et de l’ornemental.

HWANG Kap-sun
Vases. Porcelaine, techniques de coupe et polissage modernes. Espace Commines
12-19 septembre 2010

Dauphine SCALBERT,
Pot avec couvercle, buncheong

A l’Espace Commines l’exposition de la jeune céramique coréenne se déclinait en trois thèmes - tradition vivante, études de formes, matériaux expressifs - et parvenait très naturellement à conjoindre tradition et modernité. On y retrouvait les critères de la céramique coréenne : simplicité, « honnêteté » des matériaux, tranquillité appelant la contemplation. L’histoire du blanc est ancienne en Corée : aux premiers siècles de notre ère, le peuple Puyo, habitant le Nord, était appelé « le peuple en blanc » à cause de ses vêtements. Or, c’est d’abord la blancheur qui accueillait le visiteur de l’exposition de l’Espace Commines, avec la grande « Moon-Jar » sphérique de Park Sung- wook, tout à fait dans la tradition des tal-han- gari des ateliers du Bunweon aux XVIIe- XVIIIe siècles. Cette blancheur était ponctuée de vases en grès brun de grande taille, avec leur panse aux larges facettes, leur surface que les cendres déposées par une longue cuisson avait rendue rugueuse (Lee In-Chin), et des jarres de grès sombre au sel, dit puré, de Jang Yeong- pil, rappelant les jarres onggi.

Le blanc encore avec les objets de porcelaine Joseon, plus petits, plus délicats : ustensiles de calligraphie sobres et parfaits de Lee Young-ho, boîtes au design très pur de Moon Byung-sik. Le céladon était représenté par les assemblages de grands pétales s’arrondissant en forme de vases de Lee Eun-bum. La diversification des formes et des couleurs apparaissait dans les panneaux muraux de Han Young- sook, les plaques aux reliefs colorés de Yu Sang-duk. Pour ses vases cylindriques, Hwang Kap-sun combinait avec dextérité les porcelaines blanches (de Joseon)
et la technique industrielle permettant de les inciser d’un trait bleu, de les couper et les polir. Quelques installations : colonnes, miroirs enserrés dans la terre et capturant le ciel (Lee Eunmee), objets minuscules comme coraux et brindilles de porcelaine blanche sans émail (Chung Jin-won) ... terminaient ce parcours. Sans pouvoir énumérer tous les vingt artistes qui y participaient, il est bon de souligner que l’on pouvait observer, dans cette exposition, la tradition imprégner la modernité sans jamais la contraindre, toutes deux se rejoignant dans la sobriété propre à l’art coréen.

Dauphine Scalbert et Yang Seungho, artistes de grand talent, réussissaient eux à transposer poétiquement les critères coréens dans leur œuvre. Dauphine Scalbert, parce qu’elle a étudié et travaillé pendant cinq années en Corée, qu’elle reste marquée par sa culture - particulièrement les grès et les porcelaines de la dynastie Yi – par ses paysages, les modes de vie des potiers à la campagne, leurs matériaux, leurs savoir-faire. Les terres de la Puisaye (où elle vit et travaille) non tamisées, les formes pleines, l’engobe blanc, les couvertes aux cendres et les couleurs naturelles donnent à ses pièces ce caractère que Yanagi Soetsu, le philosophe japonais amoureux de la poterie coréenne, appelait shibusa*. Quant au second artiste Yang Seungho, qui est coréen, il puise ses sources au royaume de Silla (576-935). Yang est un homme de la nature, du bouddhisme, du feu qui le passionne ; il a construit de nombreux fours et cuit dans un four tonggama. Ses formes s’apparentent aux melons, aux calebasses, aux pousses de bambou... et ses pièces intègrent souvent une branche ou une brindille ; leurs couleurs sont naturellement celles de la terre et du feu, et leur surface est entièrement craquelée, crevassée même, comme par quelque dévastation ignée ou tellurique.

* « ... c’est l’humilité qu’on peut décrire comme atténuée, austère et réservée, c’est la pauvreté claire, simple et sereine... ».
Yanagi Soetsu, Artisan et Inconnu, p. 73. Paris, L’Asiathèque, 1992 (traduction Mathilde Bellaigue).

C’est pour la sensibilité à la céramique coréenne que leur ont communiquée leurs aînés Dauphine Scalbert et Yang Seung- ho, que sept jeunes potiers ont également exposé dans leur sillage*, en décembre, au Centre culturel coréen. Le public parisien a ainsi pu découvrir également le travail de jeunes artistes très prometteurs qui se sont laissé influencer avec bonheur par le caractère coréen du travail de l’argile. Leur exposition nous a donné à voir des formes simples et naturelles, des couleurs sobres et pures, attraits de la céramique coréenne qui a acquis, aujourd’hui une belle renommée internationale.

* Yohan Grosset, Marie Lautrou, Florent Paroutaud, Robin Samson, Olivier Six, Lise Soubrane, Sylvain Thirouin - Exposition du 21 décembre 2010 au 7 janvier 2011 -.

YANG Seungho, « Chant of life », 1998

S’il est une autre qualité qu’il faudrait reconnaître à la céramique coréenne, c’est qu’à ce jour, elle est entrée dans la modernité sans recherche forcée de l’originalité, sans recourir à des abus de couleurs, tout en préservant son identité faite de simplicité et de clarté. Elle a, en fait, su conserver cette qualité primordiale que les grands maîtres d’antan appelaient la « bien- séance ». Cela peut paraître trop discret, trop silencieux. Surtout dans un monde qui, aujourd’hui, favorise davantage l’éclat, le spectaculaire, où parfois une espèce de folie semble s’emparer des formes de la sculpture céramique, de ses couleurs, au moment où- à bon droit - elle ne veut plus être considérée comme « un artisanat » au seul service de l’usuel, mais revendique - à juste titre - le nom d’art.

L’ensemble de ces intéressantes manifestations qui se sont déroulées dernièrement à Paris aura servi, justement, à nous prouver qu’au « pays du matin calme » vit toujours ce grand art, avec toute la force que lui donnent son passé mais aussi sa capacité à innover.



Cet article est extrait du numéro 81 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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