L’imagerie coréenne dans le livre et la presse en France

Par Stéphane BOIS
Professeur de français à l’Université Hongik

L’imagerie coréenne dans le livre et la presse en France

Si la part iconique a de tout temps été inhérente à la littérature de voyage au sens large, force est de constater sa relative pauvreté au regard de l’énorme masse textuelle. La rareté des relations de voyages à la Corée laisse augurer de la rareté extrême des illustrations la concernant et des probables altérations infligées à l’altérité. Que ces images viatiques procèdent de desseins commerciaux, d’un souci esthétique ou d’une volonté didactique, par-delà leurs relatives qualité et fiabilité, reste leur vertu fantasmatique.*

* Cet article est tiré de Connaissance par les îles. Relations coréennes de La Pérouse à Zuber, à paraître (Séoul, Jaimimage, automne 2009).

À notre connaissance, la première représentation occidentale de Coréens relève du domaine des beaux-arts et non de l’illustration éditoriale. L’Homme coréen, ou Homme en costume coréen (1617), de Rubens est un dessin de taille moyenne à la craie noire, avec des touches de craie rouge pour le visage aux traits clairement mongols, surmonté d’une coiffe aux airs de bangeon ou tanggeon en gaze à crin de cheval*. L’incertitude du titre laisse planer l’ambiguïté quant au modèle, autochtone ou non – on a évoqué la possibilité d’Antonio Corea, supposé premier résident coréen en Europe. Ce portrait en pied frappe par sa justesse si on le compare à la série de huit xylographies du récit de H. Hamel (1668), marin hollandais naufragé en 1653 et resté treize ans captif dans la péninsule. Les gravures, fort rudimentaires, suite narrative scandant les principales tribulations des survivants de l’équipage, n’évoquent que de loin la Corée.

* On retrouve ce personnage dans l’immense huile sur toile du même Rubens, Miracles de Saint François-Xavier (1619).

Quoique marginale, la première figuration d’un Coréen dans une édition originalement française appartient à la catégorie d’image viatique primordiale : la représentation cartographique. La possible première carte générale de la seule péninsule, insérée dans la Description de l’empire de la Chine (du Halde, 1735), est l’œuvre du géographe de cabinet J.-B. B. d’Anville. Le cartouche assez élaboré, aux motifs principalement végétaux, comporte dans sa partie inférieure un personnage qu’on suppose originaire de ce royaume, assis en amazone(Ill.1). Ce dignitaire coréen coiffé est pourvu d’une imposante racine de ginseng attribut de coréanité.

Les jésuites en Chine, qui avaient découvert les vertus de cette plante prolongeant la vie des vieillards, citent la Corée comme l’un de ses principaux lieux d’origine. La coiffure du personnage, entre la barrette et la mitre, proche du dongpagwan coréen, la longue tunique aux amples manches et à la ceinture haut placée, concordent assez. Toutes deux, avec les sandales, rappellent en fait des représentations antérieures du célèbre missionnaire en Chine, Matteo Ricci, en costume de lettré, conformément à la politique d’inculturation suivie par les jésuites : celles proposées dans cette même Description, mais aussi en frontispice de La Chine illustrée (Kircher, 1667) ou de l’Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de la Chine (Trigault, 1615). Le ginseng, les
traits du Coréen, légèrement asiatisés au niveau
oculaire, la moustache et la barbe moins fournies, plus finement délinéées, le distinguent des portraits du prêtre italien qui contribua à la correction de la forme géographique de la Corée – une péninsule, non une île – et à la diffusion du savoir occidental dans Joseon.

L’Histoire générale des voyages (1748) de l’abbé Prévost avertit à deux reprises du peu de lumières sur le Royaume de la Corée, de nos mémoires [...] fort stériles sur la Corée. Les deux sources auxquelles puise cette collection sont le récit de Hamel et les « Observations géographiques sur le royaume de Corée » du Père Régis, de seconde main, rapportées dans la Description de la Chine. Il en sera ainsi jusque dans les premières décennies du XIXe siècle, et la Corée, en tant que pays tributaire, apparaîtra généralement rattachée éditorialement à la Chine.

Le voyage de La Pérouse, dans la lignée des grandes campagnes européennes de circumnavigation, n’a pas été aussi fructueux qu’escompté, malgré la présence à bord de dessinateurs et peintre professionnels : il s’est terminé par un naufrage, engloutissant hommes et documents non transmis lors d’escales, et la péninsule n’a été qu’en partie longée, jamais abordée. Une planche de l’Atlas de son voyage offre toutefois deux plans partiels des îles de Jeju (Quelpaert) et d’Ulleung (alors baptisée Dagelet), aux qualités graphiques notables. Outre les lignes d’une rose des vents à seize directions étoilant la représentation, des parties ombrées donnent l’illusion de la troisième dimension et l’impression de vue aérienne. Pour Jeju, sont ainsi marqués les premiers contreforts du mont Halla, de petits rectangles représentent les champs, de plus petits encore, les habitations ; de petites pointes, la végétation, des arbres certainement, épars. On distingue sur des éminences côtières des sortes de fortins, qui devaient abriter les feux servant de - télégraphe optique. De quoi hameçonner l’imagination...

Une veine exotico-fantaisiste : costumes et coutumes
La gravure « Homme & femme de la Corée »(Ill.2) a souvent les honneurs des ouvrages coréens traitant des relations avec l’Occident. En dépit de sa médiocre facture, son pouvoir d’attraction est double : par la relative ignorance quant à sa provenance et par l’exotisme fantaisiste teinté d’occidentalisation qui la caractérise. Dessinée par l’auteur lui-même, Jacques Grasset de Saint-Sauveur (1757-1810), aquarellée à la main par divers colorieurs, tendance barbouilleurs parfois, elle prend place dans ses Voyages pittoresques dans les quatre parties du monde (1806). Ce Montréalais de naissance, aventurier du livre et de l’estampe*, fut un adepte du recueil de costumes, notamment dans sa veine géographique et internationale. Le livre illustré didactique et pratique sur les voyages et les peuples étrangers lui fournit un filon qu’il ne lâcha plus, recyclant d’un titre à l’autre les images, de son cru ou empruntées. Ces ouvrages, qui l’ont fait connaître et où l’image prévaut, s’inscrivent pleinement dans le dessein de diffusion du savoir cher aux Lumières comme ils participent de l’idéal révolutionnaire par la volonté de rendre les connaissances, intellectuellement et économiquement, accessibles à un public plus étendu.

* Voir Bernard Andrès, « J. Grasset de Saint-Sauveur, aventurier du livre et de l’estampe », Cahiers des Dix, n°56, 2002 ; n°57, 2003.

Dans cette image, rien de bien surprenant à voir l’homme bras croisés, en signe d’autorité et d’inaction, tandis que le personnage féminin semble fort occupé : activité maternelle côté gauche et probablement culinaire côté droit. Ces curieux Coréens bien découplés, campés sur un arrière-plan où se remarquent deux palmiers, marqueurs d’exotisme tropical, frappent cependant par leurs tenues rayées plus que légères. Pour l’Occident, la rayure vestimentaire, ou du moins une certaine rayure, a souvent été connotée négativement, signe générique de toute forme d’exotisme ou de vie restée dans l’état de nature,[...] marque obligée des peuples jugés les plus éloignés de “la civilisation”, selon M. Pastoureau. Tout aussi frappant est le processus d’antiquisation dont ils font l’objet, pratique courante en raison de l’emprise des canons esthétiques classiques sur les artistes et le public – l’illustration est art d’agrément et art d’agréer. Il se reconnaît dans les remarquables proportions et musculatures, les postures assez hiératiques empruntées à la statuaire antique, voire dans les draperies. Il s’accompagne d’une européanisation, touchant parfois les vêtements ou les objets alentour, souvent la physionomie, la carnation, pâle ou rosée. On peut y lire un moyen de rendre l’altérité présentable, d’atténuer le scandale de ces singularités exotiques que l’esprit européen peine à concevoir et accepter. Ce rapprochement avec l’Antiquité tend à oblitérer la vision de l’autre en recouvrant le comparé par le comparant, penchant au processus d’assimilation ; forme d’acculturation imaginaire anticipatrice. Il n’y a donc pas à proprement parler de dépréciation dans la figuration de ce peuple coréen, lointain et quasi inconnu. La présentation identique et répétée par couples de diverses nations instaure en outre une forme d’égalitarisme. Si la description par l’habillement est une manière superficielle d’appréhender l’autre, elle permet néanmoins d’échapper en partie à une typisation raciste.

Ces anomalies se résorbent si l’on se reporte à un ouvrage antérieur du même auteur : Tableaux des principaux peuples de l’Europe, de l’Asie... (1798). On retrouve nos deux figures, à quelques menus détails près, sur le tableau déployant en une sorte de frise quarante couples de diverses contrées asiatiques, aléatoirement rangés afin de rendre plus pittoresque et plus piquante cette réunion  : c’est le couple n°14 qui représente... des Cochinchinois ! (Ill.3) La chose a encore ceci de piquant, voire de prémonitoire, que certaines visites françaises ultérieures en Corée pour demander compte des exécutions de missionnaires, seront ajournées à cause des affaires « indochinoises ». Pensons aussi aux propos des soldats français durant l’occupation de Ganghwa en 1866, rapportés par le missionnaire Ridel : Quel bon climat, quel riche pays, ah ! si au lieu d’avoir pris la Cochinchine on se fut établi ici...

Le couple n°12 est censé figurer des Coréens. Le passage concernant l’habillement de la courte notice d’explication les rapproche des Tartares, et des Chinois pour ce qui est du positionnement des armes, tout en indiquant le peu de différence vestimentaire entre hommes et femmes. Nulle mention du panache sur le couvre-chef de l’homme qui pourrait appartenir à la gent militaire. Si le tir à l’arc fut, et reste, une activité où les Coréens ont excellé, et si leurs chapeaux ont toujours paru remarquables aux regards occidentaux – particularité vestimentaire qui, avec la blancheur des vêtements, constituera le principal topos des récits de voyages occidentaux en Corée –, il reste que les coiffes et l’habillement, sans parler des palmiers déjà à l’arrière-plan, sont assez extravagants. Une espèce de médiévisation serait plutôt à l’œuvre cette fois : là encore, l’éloignement géographique du centre de culture européen se traduit par une sorte de mise à distance temporelle, repoussement de ces peuples dans un état de civilisation, sinon primitif, du moins antérieur, dépassé. Il semble que le dessinateur s’inspire du texte, tout en laissant libre cours à son imagination pour combler les lacunes ouvertes par le manque de données précises et récentes sur la péninsule et ses habitants.

Ces deux images semblent former le maillon initial d’une chaîne iconographique Grasset de Saint-Sauveur, bifide, plus prospère que la chaîne Matteo Ricci et s’étendant sur près de trois décennies. L’erreur éditoriale de 1806 est répétée six ans plus tard dans le posthume Muséum de la jeunesse du même auteur. Ces Cochin-chinois naturalisés Coréens apparaissent sous des traits encore plus sommaires dans Mœurs et coutumes des peuples de la terre (s.d.) ou dans certain canard. Les Coréens « originaux » réapparaissent quant à eux en frontispice colorié de L’Asie (1826, t.3), compilation de J. Dufays ; concernant l’habillement, le texte n’évoque que toile de chanvre et mauvaises peaux et ne fait aucune distinction, aucune nuance en fonction du rang, de la classe sociale : le hiatus entre texte et image est, comme souvent, marqué.

La notice sur les premiers « Habitans de la Corée » de Grasset ne disait rien de leur apparence physique, ni de leurs habitudes vestimentaires ; il y était surtout question des supplices affreux en vigueur dans le pays, de la manière horrible dont les Coréens vengent l’équité blessée. En ces temps d’indigence iconographique sur le pays, on a aussi donné dans le sensationnalisme, en visitant le champ de la justice pénale, lequel permet de négliger précisions vestimentaires et physiques. Le stéréotype de la cruauté orientale est alors déjà bien en place et peu importe si les exemples retenus sont vieux de plus d’un siècle (Hamel !). Dans L’Esprit des usages et des coutumes des différents peuples (1776), un des textes fondateurs de l’anthropologie, J.-N. Démeunier consacre un chapitre aux supplices établis par les lois [qui] sont terribles en Orient et dans les pays despotiques. Et de s’arrêter davantage sur la Corée, la Chine et le Japon : la Corée entre dans la cour des grands... avec, entre autres, cet exemple de prédilection : Une femme, qui tue son mari, est enterrée vive jusqu’aux épaules, au milieu d’un grand chemin, et l’on place près d’elle une hache, dont tous les passants roturiers doivent lui donner un coup. C’est le sujet d’une gravure en couleurs, « Supplice d’une femme coupable en Corée » (Ill.4) dont nous ignorons la provenance. Dans un cadre végétal cette fois septentrional, une femme en cheveux, aux traits peu asiatiques, enterrée donc jusqu’aux épaules est l’objet de l’attention de deux passants masculins à la physionomie plutôt mandchoue ou tartare, dont les robes et les couvre-chefs rappellent ceux dont était pourvu M. Ricci, et dont on pressent qu’ils brûlent de l’envie de jouer de la hache. Une gravure de l’Abrégé de l’histoire générale des voyages (de La Harpe, rééd. 1822) laisse pour sa part découvrir le châtiment réservé aux adultères avec, semble-t-il, toujours l’éternelle Ève pécheresse incriminée et peu asiatisée.

La mise en avant de ces horribles châtiments exotiques relèverait plus ou moins consciemment d’une volonté de retracer une ligne de partage entre Civilisation et Barbarie, de réassurer le lecteur sur, finalement, « l’humanité » des peines appliquées dans sa société ou aux colonies. La mise à l’index d’un pire, réel ou imaginaire, extérieur, sert de repoussoir et assied le conservatisme intérieur, anesthésiant toute remise en cause.


D’après nature... ou presque

Avec la relation du deuxième voyage de Cook (1777), une véritable césure s’était opérée dans le genre avec la présence de l’artiste-voyageur, membre désormais obligé des expéditions, qui va s’attacher à la reproduction des paysages et des peuples, complétant ainsi le travail des officiers cartographes occupés à dresser cartes et plans, celui des naturalistes-dessinateurs dédiés à la figuration de la faune et de la flore. Une nouvelle exigence d’exactitude de reproduction s’est fait jour, le savoir visuel soi-disant d’après nature gagne en fiabilité. La présence de ces divers experts du crayon ou du pinceau implante une inspiration balançant entre pittoresque et ethnographique, privilégiant le documentaire sur le décoratif. L’illustration sert de référence visuelle, sur laquelle peuvent s’appuyer la gravure comme l’écriture.

Pour ce qui est de la Corée, un tournant se produit, venant tempérer les imaginations illustratives, avec l’expédition hydrographique anglaise de 1816 sur les côtes occidentales de la péninsule et les deux Relations qui s’ensuivent : celles du chirurgien J. Mac Leod et du capitaine B. Hall qui proposent trois gravures en couleurs liées à la Corée, pour la première fois réalisées d’après nature. On y retrouve encore quelques traits européens ou sinisants, mais l’écart avec les realia coréennes se réduit. On découvre les habitations aux toits de chaume, les longues et fines pipes en usage, des vêtements et couvre-chefs (gat et jeonrip) plus ressemblants. La gravure du récit de Hall, « Chef coréen et son secrétaire », retient l’attention de Napoléon lorsque celui-là lui rend visite à Sainte-Hélène en 1817.

Ces représentations anglaises vont dès lors pouvoir tenir lieu de référence et seront choisies en France par une nouvelle génération de compilateurs, eux-mêmes navigateurs ou géographes, plus exigeants dans leur sélection iconographique. Ainsi de J. Dumont d’Urville dans son Voyage pittoresque autour du monde (1834) : l’unique hors-texte consacré aux Coréens (Ill.5), gravé en taille-douce sur acier, s’inspire manifestement du « Chef coréen et sa suite » de MacLeod, au point d’en reprendre la légende, moyennant de menues modifications (réduction du nombre de personnages permettant d’esquisser un arrière-plan paysager).

Ainsi encore de J.-B. B. Eyriès pour son Voyage pittoresque en Asie et en Afrique (1839) où trois gravures concernent la Corée. Deux sont très proches de celles
des voyageurs anglais. De minimes détails signalent la déperdition informative suite à l’intervention d’un dessinateur ou d’un graveur qui ne fut pas du voyage et qui interprète un croquis original, éventuellement de rendu approximatif ou moyen. Les chapeaux peuvent constituer, pour les experts ès chapellerie, la pierre de touche à laquelle jauger la précision de l’illustration, sa valeur réellement documentaire – encore qu’il semble toujours possible d’attribuer un nom au couvre-chef représenté tant la gamme coréenne était étoffée. Si le personnage du mandarin au chapeau à plume ocellée de « Coréens. (Mandarin & Homme du peuple) » (Ill.6) semble lui aussi inspiré des gravures anglaises (quoiqu’on puisse douter de l’orthodoxie de la forme conique du chapeau et des motifs floraux de la tunique), il n’en est pas de même pour l’homme du peuple à ses côtés, tiré d’on ne sait où. Ses bas de chausse à rayures rappellent ceux de la Coréenne de Grasset (1798). Les dessinateurs s’inspiraient plutôt de représentations graphiques antérieures que des textes, mais une inspiration à la fois iconographique et scripturale, mâtinée d’imagination, n’est évidemment pas à exclure. Un maillon ultérieur de cette nouvelle chaîne iconographique Eyriès est en revanche fourni par une gravure sur bois coloriée d’un livre de costumes d’A. Wahlen (Mœurs, usages et costumes de tous les peuples du monde, 1843), où le Coréen aux bas rayés de rouge retrouve toutefois une physionomie plus occidentale. En dépit de l’existence d’illustrations plus documentaires, réalisées sur le motif (les gravures anglaises et d’autres de Siebold), une certaine fantaisie n’est pas pour autant évincée. On peut l’expliquer par les visées essentiellement commerciales de ces entreprises éditoriales que sont recueils de costumes ou de voyages, encore bien souvent œuvres de compilateurs polygraphes de cabinet ; ou par le fait que la Corée reste à cette époque un royaume toujours aussi « ermite ». Ont été esquissées, dans le domaine du livre, un certain nombre de chaînes iconographiques, lacunaires, en partie hypothétiques, dont les maillons peuvent interférer : les chaînes Matteo Ricci, Grasset de Saint-Sauveur (versions « originale » et cochinchinoise), Hall- McLeod, Eyriès...

Un fait décisif dans l’histoire de l’illustration est son introduction au cours des années 1830 dans la presse, grâce à la gravure sur bois de bout. Celle-ci offre, à coût réduit, une grande finesse de trait et surtout la possibilité d’imprimer simultanément texte et image sur la même page. L’Illustration est le premier hebdomadaire d’actualité français à se lancer, en 1843, dans le « nouvellisme illustré », qui joue aussi en faveur d’une nouvelle exigence de véracité, de « réalisme ». Une gravure du 4/12/1847 se focalise sur le naufrage et la perte de deux bâtiments de la marine française sur la côte occidentale de Corée, sans s’intéresser à la rencontre consécutive avec les habitants de la péninsule ; le paysage coréen est à peine suggéré, par quelques lointaines et vaporeuses éminences. Le 19/01/1856, à l’occasion d’une campagne menée par l’amiral Guérin, la double page dédiée à l’« Expédition de l’Indo-Chine » se compose d’une lettre accompagnant huit gravures, ne faisant nulle mention de la Corée. Mais celle-ci est abordée graphiquement : deux gravures renvoient à un lieu coréen unique, le « havre Chosan », Busan, où la Virginie fait escale en septembre 1855 sans véritablement pouvoir établir de contact avec les Coréens ni même atterrer pour se ravitailler (Ill.7). C’est peut-être pourquoi le Coréen présente quelque similitude, de par sa posture et ses vêtements, avec un des mandarins proposés par Eyriès, et que deux autres « Habitants du havre Chosan » (Ill.8) sont vus de dos. Les marques physionomiques d’« asiatisme » (au premier chef, la bride mongolique) font défaut, compensées par des traits stéréotypés externes (natte, chapeau conique). L’« Entrée de la frégate la Virginie eau havre Chosan » est une « vue »du genre des « profils côtiers » : paysage maritime de roches et de montagnes, d’une côte encore distante dépourvue d’habitation humaine.

Enfin Zuber vint

Onze exactes années plus tard, le 19/01/1867, la Corée fait cette fois la une du célèbre hebdomadaire (Ill.9) et l’objet d’une attention plus soutenue à l’occasion de la confrontation militaire circonscrite à l’île de Ganghwa, en l’automne 1866, année coréenne Byunginyangyo, celle du « dérangement » provoqué par cette réponse au récent massacre de neuf missionnaires français. La gravure, d’après les croquis de M. H. Juber [sic], offre des « Types coréens », homme du peuple, archer, mandarin et soldat, sur un arrière-plan esquissé de muraille. Le pluriel indique que ce rassemblement typologique est le fait du dessinateur du journal, non de l’aspirant de marine à bord du Primauguet. Des huit illustrations proposées sur trois livraisons, cinq sont explicitement inspirées de crayons d’Henri Zuber (1844-1909). La dernière, « Costumes et armes de guerre », ressortit elle aussi à l’illustration typologique, encyclopédique, évoquant des dépouilles, trophées laissant penser à une victoire française. Car les textes d’accompagnement n’éclairent guère sur ce point : si les tenants sont très partiellement évoqués dans le texte initial, le lecteur n’apprendra rien de l’issue peu glorieuse de cet affrontement conclu voilà deux mois. Quatre images, laconiquement ou avantageusement légendées, relèvent fort naturellement de la scène de bataille, quoique de manière édulcorée du fait d’un point de vue éloigné qui réduit les combattants à de minuscules silhouettes ; elles contrastent avec le texte parallèle qui se livre à des considérations générales. Ce décalage, ajouté à la confusion narrative, le désordre chronologique de cette suite illustrative, a pu semer le doute dans l’esprit du lecteur sagace quant à un succès français. Incertitude sans doute balayée par le fait qu’après leur première apparition, les Coréens disparaissent de la scène pour faire place aux troupes, bateaux, canons français, évoluant sur fond paysager coréen en apparents conquérants. En cela, L’Illustration reste fidèle à son programme originel de rapporter, entre autres, les faits glorieux de l’armée, quitte à jouer de l’imprécision et de l’omission pour le respecter, et dispenser un patriotisme soutenu, un optimisme diffus servant la propagande impériale et les valeurs bourgeoises qu’il représente.

À son retour sur le sol français en 1868, Zuber quitte la marine pour embrasser la carrière de peintre et accessoirement celle d’illustrateur. En juin 1873, il donne pour Le Tour du Monde, célèbre périodique illustré consacré aux voyages et découvertes de la maison Hachette, son « Expédition en Corée », fort de sa bonne fortune, assez rare aujourd’hui, d’aborder à des côtes encore inexplorées et de visiter un peuple presque inconnu ─ le pacte viatique implique une forme d’exclusivité, d’originalité. Il est le premier auteur français à livrer sur le pays un texte accompagné d’images réalisées in situ, d’après nature, qui vont en outre connaître une assez large diffusion. Malgré sa relative brièveté et le contexte militaire contraignant, on peut voir dans cette relation illustrée sensible, empreinte d’empathie, l’acte de naissance de la littérature viatique française sur la Corée. De son long périple autour du monde, il a rapporté cinq cahiers enluminés de croquis, dessins et aquarelles ; le quatrième, consacré à la Corée, est à ce jour disparu, introuvable. Il s’en inspire sans doute pour dessiner lui- cinq des dix illustrations même, cette fois, de son récit, les autres étant exécutées d’après M. Zuber par les illustrateurs de renom du périodique. Ces gravures se distinguent de celles de L’Illustration d’abord par la finesse et le rendu supérieurs de leur facture. On note aussi la disparition quasi- complète des éléments martiaux, renforçant la volonté appliquée au texte de passer légèrement sur les faits militaires ; partant, l’effacement de toute présence française. Place aux Coréens, à leur quotidien et aux paysages. On retrouve le mandarin et l’archer, non plus comme épinglés en un sec alignement taxinomique, mais individualisés dans des représentations en pied proche du portrait ; les « Types coréens » deviennent de simples « Coréens » aux blanches robes et coiffures diverses – le fameux gat, le manggeon, serre-tête en crin, surmonté du chignon –, devisant et fumant... « Le palanquin : Costume de pluie... » documente à double titre, en révélant l’importance du portage humain, encore constaté deux décennies plus tard par C. Varat, et en pointant la singulière mais très-pratique coiffure pour temps de pluie, le galmo. Les scènes de genre, où l’élément humain se fait tout discret, dévoilent la quiétude d’une vie quotidienne, domestique souvent, sans dissonance avec la nature environnante au sein de laquelle se fondent les tombeaux. Ce sont deux « vues », le « Yamoun du gouverneur », édifice très élégant selon Roze qui le fait détruire en quittant l’île, et la « Vue de Kang-hoa », qui ont droit à une pleine page : on peut y lire la dilection de Zuber pour le paysage, arboré de préférence, auquel il s’adonne en tant que peintre. Regrettons au passage l’absence de la grande peinture bouddhique repérée dans un temple, une des plus remarquables que j’eusse vues dans l’Extrême Orient, s’enthousiasmait-il – mais gageons que le cahier n°4 en a conservé le souvenir.

Ces images, non situées à proximité du passage auquel elles se rapportent, prolongent le texte par l’ajout d’éléments qu’il ne mentionne pas : palanche, longues pipes, jonque aux voiles lattées... Aspects documentaire et pittoresque se mêlent. Elles le prolongent aussi par l’atmosphère qu’elles dégagent, faite de douceur et d’intemporalité, à tonalité élégiaque. Cette mélancolie dont texte et images se teintent vient de ce que la rencontre avec l’autre n’a pas véritablement eu lieu : le texte le dit et le rappellent encore l’éloignement fréquent du point de vue, la réduction des gens du peuple à de distantes silhouettes, les physionomies peut-être par trop asiatisées, et surtout, l’absence d’images où coexistent Coréens et Français. Elle vient aussi de la menace qu’il sent peser sur ce locus amoenus, cette contrée mystérieuse, vierge du contact des barbares – dès 1866, il a plus d’une fois dénoncé dans des lettres à sa famille cette détestable politique d’envahissement qui caractérise l’Européen dans l’Extrême-Orient. Prendre la plume et le crayon est une manière de compatir avec un monde bientôt en proie aux convoitises impérialistes, qu’il croit européennes ; cela procède d’une volonté de conserver le souvenir d’un monde dont il pressent sinon la fin du moins la transformation prochaine, comme une prise en charge du deuil ethnographique. Dans une veine néo-romantique second Empire, en une vision certes idéalisée, il veut valoriser le monde dans sa diversité, dans son pittoresque, au sens à la fois de ce qui est digne d’être peint et caractéristique des peuples étrangers. Pour [se souvenir] longtemps, avec plaisir...

Avatars zubériens

Si d’autres images que celles de Zuber sont aussi utilisées, les siennes, dans leur version plus aboutie du Tour du Monde, vont faire florès et donner lieu pendant plusieurs décennies à nombre de remplois et reprises, en France et à l’étranger. Cette suite d’emprunts plus ou moins explicites, plus ou moins littéraux, dans la presse comme dans l’édition, forme une nouvelle chaîne iconographique d’importance, ramifiée.

La formule d’après Zuber légitime un toilettage : ainsi de la « Vue de Kang-hoa » (Ill.10) reprise dans la monumentale Nouvelle Géographie universelle (É. Reclus, t.VII, 1882). Les modifications sont plus nombreuses et plus manifestes dans les huit gravures regroupées en une page du Journal illustré (25/01/1885), hebdomadaire plus populaire, citant ses sources. On reconnaît quasiment toutes les gravures du Tour du Monde, moyennant quelques regroupements (mandarin et archer assemblés avec quelques figures des « Coréens ») et retouches diverses (simplification des légendes, suppression de personnages, resserrement du cadrage et renversement de l’angle de vue). Force est de constater une déperdition documentaire et esthétique. Le mandarin et le personnage principal du palanquin ont l’honneur de représenter la Corée dans la somme documentaire d’A. Racinet, Le Costume historique (1888). Le changement majeur concerne le passage à la couleur, ouvrage de costumes oblige, de manière assez aléatoire semble-t-il*.

* À moins qu’il n’ait eu entre les mains le cahier n°4 disparu. La notice fournit une autre piste – outre la maison Hachette : il est dit des dessins de Zuber que ces documents appartiennent au Museum de Paris... musée de l’Homme... des Arts premiers...

L’homme au costume de pluie poursuivra son chemin, en passant du rouge sombre au bleu, pour réapparaître en officier du XVIIe dans un recueil de planches de R. Potet, Contribution de la couleur dans l’histoire du costume (1952)...

L’absence de mention de l’auteur pousse aux remaniements plus nets comme chez Oppert (A Forbidden Land, 1880), pilleur de tombeau dépité se livrant au pillage d’images : démarquer, se démarquer pour masquer l’emprunt. Les Missions catholiques (30/10/1868), dans une petite remontrance à l’encontre de certains périodiques facilement emprunteurs, rappellent une règle de probité littéraire : indiquer la source où ils puisent. Charité bien ordonnée... Ce périodique donnait en 1895 une série d’articles, « Fleurs de Corée », consacrés aux martyrs coréens et chrétiens, illustrés de six gravures de facture moyenne. Deux d’entre elles, pareillement légendées « Types coréens » – persistance de cette formulation taxinomique à vocation inventoriale – empruntent encore et toujours à Zuber. La seconde (Ill.11) est une sorte de montage d’au moins trois de ses gravures : « Un mandarin », « Tombeau de mandarin », et « Coréens » pour les deux personnages assis et l’arrière-plan insulaire. Rien de surprenant dans ce énième recyclage, n’était la cocasse précision : d’après des photographie envoyées par un missionnaire. Serait-ce là
une illustration de l’expression « pieux mensonge » ? Certes, le reproche formulé en 1868 concernait l’écrit,
non l’image, rarement logés à la même enseigne. Hachette, aussi éditeur scolaire, présente à la jeunesse
« Palanquin et chapeaux parapluies » très fidèles à l’original dans Mon premier tour du monde (c. 1905) de Mlle H.S. Brès, inspectrice générale des écoles maternelles ; la Corée est pourtant absente de l’ouvrage et le mandarin, devenu chinois, part pour Pékin malgré la pluie. Où l’on constate que la connaissance, comme le cœur, est sujette aux intermittences.

On peut avancer diverses raisons à la durable fortune des images de Zuber, à la vigueur de cette chaîne iconographique : leur caractère original, au double sens du terme, leur qualité, leur pittoresque, la réputation du périodique qui les a accueillies et diffusées, ou encore, tant pour Hachette que pour les emprunteurs, des raisons économiques qui encouragent la pratique du
réemploi dans un contexte favorable où les droits liés à la propriété de l’image ne sont pas encore bien assurés. Le dernier quart du siècle n’a pourtant pas été avare en imagerie coréenne, suite à l’ouverture du pays, à la guerre sino- japonaise puis russo- japonaise... Dans la littérature viatique française relative à la Corée, le récit de Varat (1892) va constituer un sommet et un tournant pour l’imagerie coréenne tant par le nombre que la variété des genres, su- jets et sources des illustrations proposées ; avec lui se met en place un nouveau régime iconographique où le document photographique prévaut. Mais le pouvoir poétique, onirique du dessin perdure : aussi aura-t-on encore recours aux « extrême- orientalistes » (Régamey, Bigot, de la Nézière...), comme à l’imagination : le 27/10/1895, une version théâtrale et érotisée de l’assassinat de la reine Min fait la sensationnaliste une du Journal illustré... Et les chaînes iconographiques de se multiplier et s’entremêler.

Dans le cadre de l’illustration graphique, il ne s’est agi là que d’imagerie publique, relativement limitée et enjoliveuse. Songeons aussi à l’imagerie privée, rare, oubliée, perdue voire détruite, dotée de la fraîcheur de l’inédit ou de l’inhabileté, libre des entraves éditoriales : les dessins de Félix Ridel ou d’autres missionnaires, le cahier n°4 de Zuber dont l’examen éclairerait en particulier certains processus de la mise en œuvre éditoriale, les croquis de Ganghwa de l’impavide dessinateur – qui n’était pas Zuber – signalé par le commandant d’Osery en 1866... ou encore les photographies rapportées par Varat elles aussi, à ce jour, introuvables...



Cet article est extrait du numéro 78 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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