L’hospitalité coréenne

Par Régis ABERBACHE
Directeur artistique dans une agence de communication

L’hospitalité coréenne

Si l’on consulte des forums de voyageurs partageant leur expérience de la Corée, qu’ils soient français ou internationaux, un terme reviendra presque à tous les coups : “Hospitalité”. Il semble que les Coréens ont pour trait commun le sens de l’accueil, qu’ils savent recevoir avec le sourire. Ceci pourrait se dire de nombreux pays, touristiques ou non, développés ou non. Alors, qu’a donc l’hospitalité coréenne de si particulier, qui la différencie de celle des autres peuples et ne laisse pas indifférent ?

L’hospitalité coréenne est difficile à aborder sous un seul angle, car elle semble s’exprimer à deux niveaux, exister sous deux formes. D’une part, nous percevons une hospitalité discrète, probablement due à la nature prévenante et humble des Coréens qui, loin d’en faire la publicité, vont plutôt chercher à satisfaire un invité à son insu. Ainsi, c’est souvent rétrospectivement que l’invité réalise la profondeur de l’accueil qui lui a été réservé. D’autre part, nous observons une hospitalité plus codifiée, presque rituelle, qui s’affiche volontiers et sert à montrer à l’invité toute la joie et l’honneur que représente sa présence. C’est au travers de situations vécues ou observées, d’anecdotes, qu’un voyageur ou expatrié pourrait vivre au cours de ses premières semaines dans le pays, que nous allons illustrer toute la diversité du sens de l’accueil coréen.

L’AIDE IMPROMPTUE

Visiblement perdu dans une rue d’une ville de province, une carte à la main, vous commencez à songer à demander l’aide d’un passant. Inutile : une dame d’une cinquantaine d’années vous a aperçu. Elle s’approche de vous, et vous adresse la parole : “ 어디 가시게요 ? ” Mais vous n’avez rien compris, car votre sauveuse ne parle pas un mot d’anglais ! Toutefois, la barrière de la langue n’a aucune importance ; vous étiez perdu et elle ne pouvait tout de même pas vous laisser comme cela. Devinant qu’elle vous demande où vous souhaitez vous rendre, vous essaierez tant bien que mal de lui donner votre destination, et elle se fera un plaisir de vous en expliquer le chemin, toujours en coréen. Il est également fort possible qu’elle vous y accompagne si ce n’est pas trop loin.

Cette même dame, si vous l’aviez plutôt rencontrée dans le métro de Séoul, aurait pu vous surprendre d’une autre manière. Assis, chargé d’un sac à dos, vous la voyez entrer dans la rame et lui laissez votre place par politesse. La dame vous remercie chaleureusement, s’assoit... et s’empare alors résolument de votre sac à dos, sans mot dire. Inutile d’essayer de garder votre précieux accessoire de voyage, il n’y aurait pour elle aucun sens à ce que vous le portiez alors qu’elle peut simplement le poser sur ses genoux pour la durée de votre trajet !

Question-flash, vous avez cinq secondes pour répondre : dans les deux anecdotes précédentes, s’agit-il bien d’hospitalité ? Si vous répondez “oui ” du premier coup, sans aucune hésitation, il y a de fortes chances que votre esprit soit un tout petit peu coréen. Le terme “hospitalité” désigne bien la manière d’accueillir et de traiter son hôte - dans le sens premier de “celui qui est reçu” -, mais avec les Coréens, fiers de leur nation et touchés par l’intérêt que l’on peut y porter, le sens du mot devient plus large. En grossissant un peu le trait, une personne visitant la Corée devient l’invité de tous les Coréens, et il en va de leur responsabilité commune que son séjour se déroule bien. En tant que Français, nous ressentons moins ce besoin de représenter notre nation, de la montrer sous son meilleur jour, d’autant que nous connaissons un afflux de touristes toujours croissant.

S’il est bien un domaine dans lequel l’hospitalité coréenne s’exprime pleinement, c’est celui de la nourriture. Il est inconcevable d’accueillir des invités sans les régaler de plus de mets qu’ils ne sauraient en déguster en une journée entière.

LA RÉCOLTE D’INFORMATIONS

Si vous êtes accueillis le temps d’un séjour par des amis coréens et leur famille, vous aurez certainement droit, au cours des premiers jours, à toute une série de questions sans finalité apparente et quelque peu inhabituelle dans nos contrées : “Vous mangez épicé sans difficulté ? La nourriture coréenne vous plaît-elle ? Quel est votre plat préféré ? Et vous aimez les fruits de mer ? Vous arrivez à manger avec des baguettes ? Quel travail faites- vous ? Vous avez des enfants ? Quel âge ont-ils ? Vous aimez faire du shopping ? Et des promenades en montagne ?”

Aucune de ces questions, typiquement coréennes, n’est anodine. En dehors de celles s’intéressant à votre vie personnelle, qui relèvent d’une simple curiosité permettant de vous situer dans la société, la plupart des questions servent à mieux connaître vos goûts et préférences. Dans un souci de pouvoir vous satisfaire, pour que votre séjour se déroule le mieux possible, vos hôtes récoltent le maximum d’informations à votre sujet, faisant preuve d’un véritable intérêt pour votre personne.

L’ATTENTION ET LA PRÉVENANCE

Vous aurez sans doute oublié avoir répondu, pendant la “récolte d’informations”, que vous aimiez les fruits de mer, ne saviez que difficilement manier les baguettes, et ne supportiez pas les plats trop épicés. Cependant, quelques jours plus tard, vous serez immanquablement invité dans un des meilleurs restaurants de fruits de mer de la ville, qui recevra pour instruction de cuisiner peu épicé et de vous fournir une fourchette.

Le week-end suivant, la famille a décidé de faire une excursion en montagne. À vrai dire, aucun d’entre eux n’a véritablement le pied montagnard, mais qu’importe : vous avez dit aimer la marche en altitude, et les montagnes sont des joyaux naturels de la Corée qu’il serait dommage de ne pas vous faire découvrir. Au menu, les plats froids typiques d’un pique-nique coréen, ainsi que votre plat préféré, qui n’est en fait que rarement dégusté dans ce genre d’occasion.

Sur le chemin du retour, votre ami remarque que vous semblez avoir mal au dos et vous en discutez brièvement. La montagne, ajoutée à la fatigue du décalage horaire, vous a réveillé une douleur au dos due à une vieille blessure. Une heure plus tard, le programme de la soirée est décidé : rien de tel après une promenade que de se relaxer dans un sauna coréen, et il se trouve justement qu’un établissement du quartier est réputé pour son service de massage... qui sera informé dès votre arrivée du type de douleur dont vous souffrez.

Le lendemain, alors que vous vous réveillez d’une nuit réparatrice, un membre de la famille a déjà fait un aller-retour à la pharmacie du quartier, pour vous acheter des pansements au baume du tigre, idéal pour les douleurs musculaires.

Quelques jours plus tard, voici arrivé le moment de votre départ. Vous êtes en train de préparer votre valise, quand la maman de vos amis vous dit de prévoir un peu de place pour quelques paquets : une bouteille d’alcool traditionnel pour votre père, une boîte à bijoux pour votre mère, des accessoires de bureau pour votre frère... et un disque de chansons traditionnelles que vous aviez tant appréciées au restaurant de fruits de mer.

Chaque présent est si soigneusement emballé que le papier lui-même semble être un cadeau.

En Corée, rien de ce que dit un invité ne tombe dans l’oreille d’un sourd. Votre bien-être est un souci permanent et votre hôte s’en sent responsable. Chacune de vos remarques, chacun de vos gestes est étudié avec bienveillance, dans le but de prévenir toute indisposition, tout besoin. Aussi faites attention aux souhaits que vous exprimez, car il y a de fortes chances qu’un Coréen les exauce !

L’INEXISTENCE DU “NON”

Toutes ces attentions à votre égard vous comblent et vous êtes le plus heureux des invités, mais devant tant de bonté et de gentillesse, il devient difficile de savoir si vous êtes gênant, si vous n’en demandez pas un peu trop. En France, un invité peut demander un service, ou l’autorisation de faire quelque chose, avec la certitude que, si cela n’est pas possible, son hôte le lui fera savoir ou proposera une alternative qui satisfera tout le monde. En Corée, le “non” est une réponse que vous entendrez beaucoup plus rarement. Votre hôte, même ennuyé par votre demande, fera tout de même le choix de l’accepter, ou s’il ne le peut vraiment pas, se contentera de vous retourner un sourire gêné et changera de sujet avec finesse.

Il nous est même arrivé, quittant un groupe d’amis coréens après une agréable soirée, de nous demander rétrospectivement si nous n’avions pas été terriblement impolis. Mais bien entendu, inutile de demander à des Coréens si vous n’avez pas un peu trop abusé de leur hospitalité, la réponse sera invariablement : “Bien sûr que non !”

LE COMPLIMENT

En voyageur curieux et poli, vous avez fait vos devoirs pendant les onze heures du vol Paris-Incheon, en vous attardant sur la partie linguistique de votre guide touristique. Vous savez maintenant dire “Bonjour”, “Merci”, “S’il vous plaît” et “C’est très bon” dans un coréen presque intelligible. Jamais trente minutes de votre temps ne vous rapporteront autant de félicitations. Les jeunes générations seront un peu moins sensibles à vos efforts, mais dans l’ensemble chaque mot bafouillé en coréen déclenchera au moins un sourire, souvent un compliment du type, “Vous parlez très bien coréen !” Pour un maximum d’effet, déjeunez dans un petit restaurant traditionnel de province, et dites “C’est très bon” (맛있어요 - mashisseoyo) à la maîtresse de maison, juste pour le plaisir de la voir éclater de rire, taper dans ses mains, vous félicitant pour votre prononciation, vous remerciant d’apprécier sa nourriture, et d’une manière très coréenne, vous complimentant même sur la beauté de votre visage. Peu importe que ce visage ne soit en réalité pas beaucoup plus harmonieux que votre prononciation, lorsqu’ il s’agit d’un invité étranger, les Coréens ont le compliment facile, et c’est avant tout l’effort qui est valorisé. Ainsi, si vous êtes invité à dîner par des Coréens, ne vous étonnez pas de recevoir plus de compliments qu’au cours d’une année entière en France. Vos interlocuteurs chercheront naturellement à vous valoriser, et leurs questions seront souvent un prétexte pour mettre en avant vos qualités. Cette amabilité, qui pourrait paraître artificielle, fait partie du comportement hospitalier d’usage et sert d’introduction à une relation plus proche. Tout est fait pour vous mettre à l’aise, et les sujets qui risqueraient de fâcher sont scrupuleusement évités.

L’ABONDANCE

Si vous avez la chance d’être invité par une famille à dîner à la maison, un conseil : ne mangez rien de la journée. Quinze minutes après votre arrivée, la table est couverte de crêpes aux poireaux, de raviolis frits, de poissons marinés au piment, de calamars sautés, de tofu à la ciboulette, de beignets de légumes... Chaque mets est délicieux, vous les goûtez tous et n’avez bientôt plus faim du tout. La table étant débarrassée, vous croyez le repas terminé et rêvez d’un bon café, quand soudain vous voyez revenir de nouveaux plats : tout ceci n’était en fait que l’entrée !! La génération des grands-parents, probablement pour avoir grandi dans une Corée d’après-guerre où la nourriture était rare, se fera une véritable joie de vous voir bien manger. Vous avez un féroce appétit ? N’hésitez surtout pas à réclamer un bol de riz supplémentaire ainsi que des accompagnements, rien ne pourra faire plus plaisir à la maîtresse de maison, qui vous servira généreusement, accompagnant son geste d’un “Mani mogoyo  !” (Mangez beaucoup !)

S’il est bien un domaine dans lequel l’hospitalité coréenne s’exprime pleinement, c’est celui de la nourriture. Il est inconcevable d’accueillir un invité sans le régaler de plus de mets qu’il ne saurait en déguster en une journée entière. La même abondance se retrouve dans les restaurants traditionnels avec leurs dizaines de petits accompagnements qui font la joie des touristes. Il est indéniable qu’un repas généreux est universellement synonyme d’hospitalité, et les Coréens font partie des champions en la matière. Ce plaisir à bien nourrir l’autre se ressent également dans le service au restaurant, de même que dans les petites cuisines transportables qui ornent les rues de Séoul. Le client est toujours servi généreusement et avec le sourire, ce qui ne manquera pas de laisser un souvenir particulièrement plaisant au voyageur venant de Paris.

Dans la vie de tous les jours, la question “As-tu mangé ?” est, en Corée, à peu près l’équivalent de notre “Comment ça va ?” et avoir suffisamment à manger est une nécessité de premier ordre, profondément enracinée dans la culture et l’histoire du pays. Une expression commune prête toujours à sourire, bien illustrée par cette anecdote : voyant un chat errant voler de la nourriture, une grand-mère le chasse vigoureusement, puis le regardant partir se cacher sous une voiture, lui jette tout de même un peu de poisson de son marché, s’exclamant “Pauvre bête va, lui aussi il faut bien qu’il mange pour vivre !” Ainsi, on ne laisse pas facilement quelqu’un dans la difficulté en Corée, pas même un animal...Cette bienveillance naturelle, pratiquée de manière totalement désintéressée, est très palpable et ne peut manquer d’être ressentie par le voyageur. Elle vient s’ajouter à un sens de l’accueil inscrit dans les gênes de ce peuple généreux et amoureux de son pays, ainsi qu’à son profond sens de la responsabilité envers autrui, qui forment cette hospitalité si touchante, si humaine, si coréenne.



Cet article est extrait du numéro 90 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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