Kim Jong Wan, l’expert qui a fait de son art (martial) un sport populaire
Par Jean-Yves RUAUX
Journaliste

Le taekwondo olympique tiendra la scène au Grand Palais du 7 au 10 août (le para taekwondo, quant à lui, s’y disputera du 29 au 31 août). L’art martial coréen est passé, en peu d’années, de sport de démonstration (Séoul, 1988) à discipline officielle (Sydney, 2000), grâce à l’obstination de dirigeants impliqués comme le maître rouennais Kim Jong Wan, 9° dan de taekwondo. Un expert qui, en France, a fait passer son art de l’ombre à la lumière.
Que Kim Jong Wan, 9e dan, 72 ans, ait reçu en 2023 la médaille présidentielle coréenne marque une belle reconnaissance. Pas une surprise ! Car le vétéran est l’« apôtre » de son sport depuis bientôt 50 ans en France. Bon pied, taille fine, ventre plat et œil aux aguets, il est toujours directeur technique fédéral, membre de la commission des haut-gradés de la Fédération française de taekwondo (900 clubs, 50000 licenciés). Mais une médaille suffit-elle à traduire l’ampleur des mérites de l’expert ?

Kim Jong Wan à Houlgate, avril 2006.
Le pionnier
Peut-on oublier que lorsqu’il débarque à Paris en 1979, à Montpellier (1981-1985) puis à Rouen (1985), Kim Jong Wan fait figure de pionnier ? Depuis, il a initié des générations de Normands, sportifs de base et doyens d’universités, à la pratique et à l’éthique du taekwondo. Il leur a appris que sa discipline est un art de bien se comporter plus qu’un sport de combat. On est en 1962, à Daegu. Kim a 11 ans lorsqu’il entame son apprentissage du gongsudo (공수도), le karaté version coréenne, dans son quartier. Le taekwondo n’a pas encore acquis d’identité officielle forte. La notoriété internationale lui vient au cours des années 1970. Dès lors tout va très vite. 1971 : Kim a 20 ans lorsqu’il est enrégimenté dans les forces spéciales coréennes pour son service militaire. Les photos d’alors et celles de la presse française des années 80 montrent un jeune lutteur au regard aussi intense que celui de Bruce Lee, l’acteur grâce à qui le taekwondo crèvera l’écran.
Une ambition en trois syllabes
1972. À peine plus de 21 ans et déjà 5e dan ! Kim est alors l’instructeur des gardes du corps du président de la République Park Chung-hee. Il a 24 ans (1975-1976) lorsqu’on l’envoie initier la gendarmerie et la police de l’Ouganda d’Idi Amin Dada à ses techniques. Maître Kim Jong Wan est donc à lui seul un morceau de l’épopée du taekwondo (le nom de la discipline date de 1955 seulement !). Pourtant, ce sport condense 2 000 ans d’histoire coréenne avec une sacrée ambition en trois syllabes (태, tae, « frapper du pied », 권, kwon, « frapper du poing », et enfin 도, do, « méthode, art de vivre, voie spirituelle »).
Trésor national vivant
Kim, le Normand taiseux, préfére les actes aux paroles, mais il est un véritable trésor national vivant par la magnitude de son expérience. Mais appartient-il à la Corée ou à la Région Normandie de lui décerner cette dignité pour l’inscrire au panthéon des personnalités qui ont forgé l’esprit de la région, avec Guillaume le Conquérant, Flaubert, Arsène Lupin, Edith Piaf, Annie Ernaux… ?
La Nobel de littérature (2022), Rouennaise, comme lui, serait bienvenue de lui prêter la plume pour qu’enfin Kim écrive l’ouvrage de sa vie. Celui où il livrera la quintessence d’une aventure exceptionnelle qui a débuté à Daegu il y a soixante ans.
J’ai pu, en toute liberté, venir le voir de Paris, lui et Mme. Nam, son épouse, la sculptrice de statues de bois au visage énigmatique, car ils rentraient de Séoul pour un week-end sans compétition à l’agenda ! Le couple vit dans un bel appartement clair dont la terrasse domine la vallée de la Seine près de l’université où maître Kim a enseigné sa discipline durant des décennies. Mais lui proposer une séquence de combat aurait été plus aisé que de le tenir assis à répondre à des questions. Car l’âge n’a pas de prise sur l’énergie du pédagogue.
Culture Coréenne : Peut-on parler d’une philosophie du taekwondo ?
Kim Jong Wan : Absolument. Elle est fondée sur les cinq principes élémentaires de la vie. Ce sont eux qui en régissent la pratique. Car cet art martial n’est pas seulement un sport. C’est un chemin de vie, une voie vers la sagesse. Et ces cinq principes en constituent l’éthique.
Pouvez-vous rappeler ces valeurs fondatrices ?
Bien sûr. Ye-ŭi, (예의), c’est la courtoisie, la politesse, l’hygiène. À placer au sommet de l’échelle ! Yŏm-ch’i (염치) insiste sur la loyauté, l’intégrité, le sens de l’honneur, de la justice. In-nae (인내) dit la persévérance, l’endurance. Kŭk-ki (극기) affirme la maîtrise de soi, le respect, le courage, le sacrifice. Enfin, Baek-chŏl pul-kul (백절불굴) marque la combativité, la fermeté inébranlable. Le pratiquant doit se montrer indomptable.
Quel rôle l’éthique joue-t-elle ?
Elle unifie le travail des pratiquants. Elle régit leur activité. Le taekwondo est un « art martial ». La compétition en est la vitrine, mais elle ne reflète qu’une infime partie de la pratique. Les passages de grades sont la clé pour évaluer la progression d’un individu dans la discipline, mesurer ses progrès avant tout au plan mental et au physique. La pratique régulière des mouvements de base permet à chacun d’améliorer sa technique tout en s’imprégnant davantage de l’esprit de son art.
Le taekwondo est donc un art de vivre.
Totalement. Apprendre le taekwondo, ce n’est pas s’initier à une façon de se défendre, mais à une manière d’être. Il améliore la confiance que l’on a en soi, mais sans pousser ce sentiment à l’extrême, sans aller jusqu’à l’envie de dominer, ou de s’enfermer dans ce que l’on croit être « sa » vérité. Le taekwondo est une éducation, un art de canaliser et de sublimer sa violence. Il enseigne le respect d’autrui et l’aptitude à se conformer à un ensemble rigoureux de règles. Un ensemble de principes qui, transposés dans la vie sociale, aident à mieux vivre et travailler avec les autres.
On vous voit en parfaite forme aussi bien physique que cérébrale. Vous avez une recette ?
(Sourire) La pratique du taekwondo permet, à force d’entraînement, de développer sa force physique et sa force mentale en accroissant son équilibre personnel. Cet équilibre est la meilleure des voies pour se contrôler, pour savoir utiliser toutes ses forces, les bonnes, comme les mauvaises !
Vous me parlez du yin et du yang !
Tout à fait. Le yin et le yang, c’est la source même de l’équilibre humain, le jour et la nuit, l’eau et le feu. Chaque élément s’équilibre avec son contraire. Femme ou homme, pratiquer le taekwondo aide la personne à bien maîtriser sa vie d’enfant, d’adolescent puis d’adulte. La pratique du taekwondo confère à l’individu une aptitude à faire face à toute les situations. Sang-froid et clairvoyance. Le sage ne réagit pas à chaud. Il prend son temps afin de parvenir à la solution qui lui convient. Ce qui ne signifie pas que ce soit toujours la bonne.
Où en était le taekwondo en France, lorsque vous êtes arrivé en 1979 ?
C’était le tout début, en Europe, en France surtout. L’Espagne avait pris un peu d’avance. Plusieurs de mes amis s’y étaient installés. Le contact se faisait plus facilement avec les Espagnols. En France, l’initiateur aura été le grand maître Lee Kwan-young. Le maître Kim Yong-ho et moi sommes arrivés sur ses talons. Personne ne connaissait le mot même de taekwondo. On parlait davantage de « karaté volant ». Et le niveau était très bas.
Vous n’êtes pas arrivé ici par hasard…
Non. C’est le Dr. Kim Un-yong qui m’a fait venir en France, où j’ai débuté à Paris avant de rejoindre Montpellier et l’université de Rouen à l’instigation du Dr. Kim Yang-hee. J’y ai été diplômé d’un master de STAPS. Ce qui me plaisait ici, c’était la possibilité d’accéder à la théorie. Kim Un Yong était alors le président de la Fédération Mondiale de Taekwondo (1973-2004). Vice-président du Comité International Olympique (CIO), il a contribué à le hisser à son rang de discipline olympique. Il a créé le Kukkiwon (1973) à Gangnam, la maison-mère, le quartier-général du taekwondo mondial. C’est d’ailleurs là-bas que l’on passe tous les grades à partir de la ceinture noire.
Que peuvent espérer les Français du taekwondo aux Jeux Olympiques et Paralympiques ?
Pascal Gentil a obtenu une médaille de bronze en 2000 à Sydney puis à Athènes (2004), où Myriam Baverel a eu la médaille d’argent. Nous devons garder notre objectif : les belles récompenses, les médailles d’or. C’est là-dessus qu’on travaille. L’équipe de France a fait ses dernières préparations en Corée. Je serai en France durant les jeux. J’aurai peut-être à donner quelques conseils. Mais je ne m’occupe pas de l’équipe de Corée. J’enseigne ici depuis l’époque de Giscard, de Mitterrand, et j’ai la nationalité française.
Comment vous êtes-vous adapté à la France ?
Avec un peu de mal au début, surtout que je n’avais pas appris le français à l’université. J’ai été choqué par le comportement des élèves, trop décontractés, trop libres. Il n’y avait pas d’esprit de combativité, rien de martial chez eux. Ni de politesse. Or, on doit saluer en s’inclinant en entrant sur l’aire de combat. Et en sortant aussi. C’est le respect. Le respect de l’autre, celui que l’on doit à ses parents. Ils ont progressé. Mais c’est à partir de la ceinture noire que l’on apprend la véritable philosophie. Avant, c’est du loisir !
Les soirées coréennes ne vous manquent pas ?
Pas vraiment. Il y avait beaucoup de fêtes et si on ne buvait pas, on était mal vu. J’ai quitté la Corée au temps de Park Chung-hee (1962-1979) qui avait redressé notre pays et je suis arrivé en France à 27 ans. Je ne buvais pas d’alcool. J’étais un peu perdu dans la langue. Et quand mes élèves m’emmenaient au café après l’entraînement, je prenais juste une petite bouteille de bière. Puis, j’ai commencé à apprendre à déguster avec discernement. Maintenant, j’adore le vin français.
Situez-vous le taekwondo dans le sillage du Hallyu, la vague culturelle coréenne ?
Non, le taekwondo l’a précédée. Il a fait connaître l’existence de la culture coréenne au monde entier, bien avant les années 2000 où ont triomphé la K-pop, les dramas, le kimchi, le cinéma... Le taekwondo sur la scène mondiale, c’est 1988. Et ce n’est pas fini !

Kim Jong Wan aux côtés de Jean-Yves Ruaux. Photo : Jean-Yves Ruaux


