De l’ombre à la lumière : les films de sport coréens

Par Bastian Meiresonne
Programmateur de cinéma asiatique et auteur de Hallyuwood – Le Cinéma coréen

De l’ombre à la lumière : les films de sport coréens

Rebound (Jang Hang-jun, 2023). © 2023 NEXON Korea Corporation, B.A. ENTERTAINMENT, WALKHOUSECOMPANY ALL RIGHTS RESERVED



Les Jeux Olympiques de Paris 2024 offrent une belle occasion pour passer en revue les films de sports, un sous-genre véritablement à part dans l’histoire du cinéma coréen et étroitement lié à l’évolution des disciplines sportives au cours des dernières décennies. Le texte prend comme point de départ Road to Boston (Kang Je-kyu, 2023), un récent long-métrage basé sur un événement historique passionnant, pour ensuite offrir un rapide aperçu des différentes catégories et des périodes-clés du genre.


Un parcours de légende

En 2023, Kang Je-kyu, célèbre réalisateur de Nom de Code : Shiri (1999) et Frères de Sang (2005), fait son retour sur le devant de la scène après huit ans d’absence avec le film-événement Road to Boston. Le cinéaste se penche cette fois sur un chapitre fascinant de l’histoire (sportive) coréenne : la participation de l’athlète Suh Yun-bok au marathon international de Boston en 1947.

Road to Boston explore en fait deux événements historiques : le premier concerne Sohn Kee-chung, détenteur du record du monde au marathon de Tokyo en 1935 et qui est devenu ensuite le premier athlète coréen à remporter une médaille d’or aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936 ; mais en raison de l’occupation de la Corée au moment de l’exploit, sa victoire a été attribuée au… Japon. Sohn Kee-chung se reconvertit par la suite en tant qu’entraîneur.

Le véritable enjeu de Road to Boston réside donc non seulement dans l’éventuelle performance sportive de Suh Yun-bok, jeune coureur pris sous l’aile de Sohn Kee-chung, mais également dans leur quête commune pour décrocher la toute première récompense d’un athlète coréen dans une compétition mondiale.

Road to Boston (Kang Je-kyu, 2023).



La différence aux poings – les films de boxe coréens

Road to Boston n’est que le dernier d’une longue série de films de sport, qui démarre en 1959 avec la réalisation de A Vanished Dream (No Pil). Ce premier long-métrage donne également naissance à l’un des sous-genres les plus populaires : les films de boxe. La boxe, introduite par l’occupant japonais dans les années 1920, fusionnait l’éthique du bushido avec le concept de christianisme musculaire, mouvement philosophique anglais du milieu du XIXe siècle. Celui-ci prônait le devoir patriotique, la discipline, le sacrifice de soi, la masculinité, ainsi que la beauté morale et physique de l’athlétisme.

En 1917, le Japon s’associe avec l’UCJG (Union Chrétienne de Jeunes Gens, plus connue sous son nom international de YMCA) pour ériger un premier complexe sportif au cœur de Tokyo. En 1920, un second édifice est construit dans la ville occupée de Séoul, afin de promouvoir des sports occidentaux inédits tels que le basketball, le volleyball, la natation, et… la boxe. Cette discipline gagne rapidement en popularité, donnant naissance à une génération d’athlètes coréens qui participent dès les années 1930 à des compétitions internationales, dont les Jeux Olympiques de Berlin en 1936.

A Vanished Dream (No Pil, 1959). © Korean Film Archive

La boxe est également un thème populaire sur le grand écran. C’est un genre indissociable du développement du cinéma américain dès les débuts du Kinétoscope en 1891. De nombreux articles de presse témoignent de son exportation en Corée, d’abord par la projection de courts-métrages tels que Leonard-Cushing Fight et Boxing Cats (tous deux de William Kennedy Laurie Dickson en 1894) dans les années 1900, puis, celle de longs-métrages dédiés comme Le Dernier Round (Buster Keaton, 1926) et Le Ring (Alfred Hitchcock, 1927).

La réalisation du tout premier film coréen de boxe, A Vanished Dream, coïncide avec les sorties successives en Corée en 1959, des classiques américains Plus dure sera la chute (Mark Robson) et Marqués par la Haine (Robert Wise). A Vanished Dream raconte l’histoire d’un boxeur professionnel alcoolique, qui est repris en main par son entraîneur afin de remporter la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Rome en 1960. Le film connaît un immense succès, tout comme (ou, plutôt, à cause de) la chanson-titre interprétée par l’acteur-vedette Choi Mu-ryong.

Dans la foulée sort A Bloody Fight (Kim Muk, 1959), un long-métrage produit par la Fédération Coréenne de Boxe, avec l’acteur Park No-sik, qui perd huit kilos au cours d’un entraînement intensif pour préparer au mieux son rôle ; l’échec du film, jugé trop sombre et violent, met temporairement fin au genre.

Le véritable âge d’or des films de boxe a lieu dans les années 1980, avec la sortie successive de Little Big Man (Kim Soo-hyung, 1986), Son of God (Ji Young-ho, 1986), Ring of Hell (Jang Young-il, 1987) et Poem of the Chameleon (No Se-han, 1988). Cet engouement est en grande partie attribuable au succès, à la même période, des boxeurs coréens Shin Joon-sup et An Young-su, respectivement médaillés d’or et d’argent aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 1984, et des champions du monde Chang Jung-koo (1983 – 1988) et Moon Sung-kil (1990 – 1993).

Champion (Kwak Kyung-taek) marque le premier succès public, se classant 9e au box-office de 2002 avec 1,7 million de spectateurs. Le film retrace le tragique destin du boxeur coréen Kim Duk-koo, décédé le 17 novembre 1982 des suites de ses blessures lors de sa quête du titre de champion du monde. Sa mort entraîne carrément la décision mondiale de réduire le nombre de rounds de 15 à 12. La sortie régulière de titres tels que Crying Fist (Ryoo Seung-wan, 2005), My Punch-Drunk Lover (2019), Fighter (Jero Yun, 2020) et Count (Jin Seon-kyu, 2023) témoigne de l’intérêt continu des producteurs et du public pour les films de boxe coréens.


À coups sûrs – les films de baseball coréens

Le baseball est arrivé en Corée en 1905 par le biais du missionnaire américain Philip L. Gillett, qui organisait régulièrement des matchs dans sa paroisse. Bien que ce sport soit devenu rapidement populaire, son expansion a été entravée par l’occupant japonais, qui considérait le baseball comme un « outil potentiel de nationalisme coréen ». Une anecdote édifiante, mais relatée avec beaucoup d’humour dans la comédie historique YMCA Baseball Team (Kim Hyun-seok, 2002) avec l’immense Song Kang-ho (Parasite, Memories of Murder) dans le rôle principal.

L’organisation du 5e Championnat Asiatique de Baseball à Séoul en 1963 entraîne la réalisation du tout premier film de baseball, The Man’s Tears (Kim Kee-duk). Ce long-métrage raconte l’histoire d’un entraîneur de baseball (Kim Seung-ho), obsédé par l’idée de faire gagner une équipe de perdants. Le jour de leur première victoire est également celui du décès de son épouse délaissée depuis trop d’années. The Man’s Tears est donc davantage un bon vieux « mélodrame à l’ancienne », qu’un film promotionnel pour ce sport…

Rocking Horse And A Girl (Lee Won-se, 1976). © Korean Film Archive

Le film de baseball connait son vrai essor dans la Corée des années 1970 : le sport est devenu immensément populaire dans les lycées au fil des décennies sous l’occupation américaine, avec l’organisation de plusieurs championnats nationaux interscolaires. La victoire historique du lycée Gunsan, lors de la 26e Coupe du Lion d’Or en 1972, contre le champion en titre de Busan, déclenche une série de films dédiés au sport comme Rocking Horse and a Girl (Lee Won-se, 1976), Prayer of a Girl (Kim Eung-cheon, 1976) et Standoff ! This is the Beginning of Games (Jung In-yeop, 1977). Certains de ces films incluent, au casting, de vrais joueurs des équipes lycéennes de baseball, dans le but d’attirer les publics adolescents.

La professionnalisation du sport avec la création de la Ligue Coréenne de Baseball en 1982 et l’organisation des Jeux Olympiques d’été de Séoul de 1988 donnent lieu à une nouvelle vague de titres, tels que Champions of Tomorrow (Kim Jeong-il, 1982), Tiger without Tears (Lee Hyuk-soo, 1984) et Lee Jang-ho’s Baseball Team 1 & 2 (Lee Jang-ho, 1986 et Cho Min-hee, 1988).

Actuellement, le baseball est l’un des sports les plus populaires en Corée, attirant chaque année plus de dix millions de spectateurs dans les stades. Des joueurs coréens comme Lee Jung-ho et Bae Ji-hwan intègrent régulièrement de prestigieuses équipes aux États-Unis. Cet engouement continue également à se refléter sur le grand écran avec des films comme Someone Special (Jang Jin 2004), Glove (Kang Woo-seok, 2011) et Baseball Girl (Choi Yun-tae, 2019).


Pieds et poings liés – les films de taekwondo coréens

L’origine du taekwondo remonte à l’ère des Trois-Royaumes (-50 avant J-C.). En 1971, en plein âge d’or mondial des films de kung-fu, cet art martial est officiellement élevé au rang de « sport national » en Corée. La maison de production Hapdong Films décide alors de produire « des films de taekwondo de qualité » pour se démarquer justement des nombreuses productions tournées chaque année dans d’autres pays asiatiques.

Leur film Bruce Lee, le Tigre de Mandchourie (Lee Doo-yong, 1974) rencontre un immense succès, incitant 13 des 14 sociétés de production existantes à l’époque à leur emboîter le pas. Des titres tels que Bruce Lee crie vengeance et le dyptique Returned Single-legged Man 1 & 2 (tous réalisés par Lee Doo-yong en 1974) sont distribués à l’échelle mondiale ; mais, malheureusement, ils ne sont pas du tout identifiés comme des productions coréennes, mais diffusés comme des « films de kung-fu » pour profiter de l’engouement pour les productions hongkongaises des studios Shaw Brothers à cette époque.

Punch Lady (Kang Hyo-Jin, 2007). © Korean Film Archive

Le premier Championnat du Monde de Taekwondo à Séoul en 1973 inspire également des producteurs de films d’autres genres à inclure des séquences de taekwondo dans leurs productions. En 1976, les cinéastes Yu Hyun-mok et Kim Cheong-ki unissent leurs forces (et leurs fonds) pour réaliser le long-métrage d’animation Robot Taekwon V. Ce film est clairement « inspiré » du dessin animé japonais à succès Mazinger G (1972-74) diffusé à la télévision coréenne à la même époque. Il met en scène un robot géant ressemblant étrangement au personnage historique de l’amiral Yi Sun-sin (1545-98) et qui défend la Corée des attaques de soldats hostiles (nord-coréens ?) grâce à des prises de taekwondo...

Ce long-métrage remporte un immense succès et déclenche une série de films d’animation anti-communistes diffusés dans les écoles. Parmi eux, il y a les six (!) suites de Robot Taekwon V (Kim Cheong-ki, 1976-96), mais aussi 77 Group’s Secret (Park Seung-cheol, 1978) et General Ttori (Kim Cheong-ki, 1979). Le taekwondo infiltre également d’autres genres cinématographiques, comme les films pour enfants avec Experience (Kim In-soo, 1978), les comédies scolaires pour adolescents avec Tomboys of School (Seok Rae-myung, 1977) et les thrillers d’espionnage avec Killing Blow (Park Ho-tae, 1977).

Les films de taekwondo déclinent en même temps que les productions martiales durant la seconde moitié des années 1980. Contrairement à d’autres genres, comme les films de boxe, ils n’ont jamais connu de regain d’intérêt, à l’exception d’une médiocre tentative manquée avec Spin Kick (Nam Sang-guk, 2004).

As One (Moon Hyun-Sung, 2012)
© 2012 CJ E&M CORPORATION, ALL RIGHTS RESERVED



En route vers la victoire – les films de sport du renouveau du cinéma coréen

Contrairement à la plupart des autres pays du monde (à l’exception de l’Inde), où le genre ne représente qu’une infime partie des titres produits chaque année, les films de sport coréens connaissent un véritable engouement depuis vingt-cinq ans. Cela témoigne une fois de plus de la belle vitalité et de l’éclectisme du cinéma coréen depuis son renouveau en 1997, qui se caractérise notamment par sa capacité constante à savoir se renouveler et se réinventer.

Les films de sport coréens se sont considérablement diversifiés. Alors que la plupart des longs-métrages du passé se concentraient sur la boxe, le baseball et le taekwondo (à quelques rares exceptions), les films des années 2000 ont exploré une multitude de sports : le catch dans Foul King (Kim Jee-Woon, 2000), la course à pied dans Marathon (Jeong Yun-cheol, 2005), le patin à roulettes dans The Aggressives (Jeong Jae-Eun, 2005), les courses équestres dans Grand Prix (Yang Yun-ho, 2010), le jogku (un sport national, mélange de foot et de volley) dans King of Jogku (Woo Moon-gi, 2013), le golf dans Mr. Perfect (Kim Myeong-gyun, 2014), la natation synchronisée dans Mermaid Unlimited (O Muel, 2017) ou le gumdo (art martial traditionnel coréen du sabre) dans Iron Mask (Kim Sung-hwan, 2023)…

Rebound (Jang Hang-jun, 2023). © 2023 NEXON Korea Corporation, B.A. ENTERTAINMENT, WALKHOUSECOMPANY ALL RIGHTS RESERVED

Le genre a également évolué des traditionnels récits individuels « d’héros nationaux » vers ceux d’exploits collectifs. Take Off (Kim Yong-hwa, 2009) retrace ainsi l’improbable histoire de la toute première équipe nationale de saut à ski, qui a réussi à participer aux Jeux Olympiques d’Hiver au Japon en 1998. Dream (Lee Byeong-Hun, 2023) raconte l’exploit d’une formation coréenne participant à la Coupe du Monde de Football des Sans-Abri.

Une autre particularité dans l’évolution des films de sport des années 2000 a été l’accent mis sur les personnages principaux féminins. En fait, avant l’avènement du genre à partir de la seconde moitié des années 1950, il y avait déjà eu un film en 1930 retraçant un exploit sportif : Be a winner, Sun-i (Kim Tae-jin) raconte l’histoire d’une jeune paysanne qui tente de gagner une course scolaire pour rendre son père malade fier.

Ce long-métrage n’est pas strictement un film de sport, mais fait plutôt partie d’une série de productions socio-réalistes tournées entre 1926 et 1937 pour refléter la dure vie en Corée sous l’occupation japonaise. Ce qui est intéressant, c’est que le personnage principal soit une femme, alors que les films de sport des décennies suivantes étaient exclusivement centrés sur des histoires d’hommes.

Cette tendance s’est finalement inversée dans les années 2000 avec, notamment, le portrait de boxeuses dans Punch Lady (Kang Hyo-Jin, 2007) et Fighter (Jero Yun, 2021) et celui d’une femme prête à tout pour devenir joueuse professionnelle de baseball dans Baseball Girl (Choi Yun-tae, 2019). Les films de sport collectifs se « féminisent » à leur tour : Forever the Moment (Lim Soon-ry, 2008) revient sur l’exploit des handballeuses coréennes aux Jeux Olympiques d’Athènes de 2004. As One (Moon Hyun-Sung, 2012) retrace l’histoire d’une équipe composée de joueuses coréennes du Nord et du Sud au Championnat du monde de tennis de table en 1991 et Take Off 2 (alias Run Off, Kim Jong-hyun, 2016) retrace la folle aventure de la toute première formation de hockey féminine.


La rançon du succès

Ces dernières années, les principales plateformes de streaming telles que Netflix, Disney+ et Apple TV+ ont porté une grande attention au marché coréen. Toutes investissent des sommes record pour acquérir des titres déjà existants et financer du contenu original. Les productions coréennes généralement mises en avant sont les films fantastiques, d’action et les comédies romantiques ; mais depuis quelque temps, des plateformes comme Netflix ont enrichi leur catalogue de films de sport comme Run Off, Forever the Moment, Dream et Rebound (Jang Hang-jun, 2023) contribuant ainsi à donner une visibilité mondiale inédite au genre.

Le dévouement de Sohn Kee-chung et de Suh Yun-bok pour décrocher la première médaille de leur pays n’aura donc pas été en vain : désormais, les exploits sportifs coréens captivent l’attention du monde entier, d’abord à travers le cinéma, mais aussi grâce à leur forte présence dans les compétitions mondiales, parmi lesquelles les Jeux Olympiques d’été de Paris.

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