Kang Seongwoo, le rêve armoricain

Par Victoria SPENS
Responsable des publications au Centre Culturel Coréen

Kang Seongwoo,  le rêve armoricain

Kang Seongwoo est actuellement en master à l’université de Bretagne Occidentale (UBO) à Brest. Photo : Kang Seongwoo



Arrivé en France en 2018, Kang Seongwoo aurait pu avoir un parcours similaire à celui des nombreux étudiants coréens qui viennent chez nous étudier le français chaque année. Pourtant, même s’il maîtrise les langues de Molière et de Shakespeare avec aisance, ce sont d’autres sirènes qui l’ont attiré en Bretagne. En effet, ce jeune homme coréen, né en 1998, est passionné par le breton celtique, et plus largement par l’histoire et la culture de la Bretagne, au point de devenir doctorant à l’Université de Brest. Culture Coréenne a rencontré cet amoureux atypique, dont les lectures l’amènent aussi à fréquenter le français ancien, le latin et le gallois.





Culture Coréenne : Cher Seongwoo, nous sommes heureux de faire votre connaissance. Avant de parler de la langue bretonne, j’aimerais vous demander : pourquoi la France ?

Kang Seongwoo : Je crois que faire le choix d’apprendre le français en Corée est déjà quelque chose de singulier : là-bas, l’apprentissage des langues vivantes se fait seulement à partir du lycée et assez peu d’options sont offertes aux élèves. Par exemple dans mon lycée, en dehors de l’anglais, on ne pouvait choisir qu’entre deux options : le chinois ou le français. Là où la plupart de mes camarades ont opté pour la première, j’ai pour ma part porté mon choix sur la langue française. Voyez-vous, ma mère étant une passionnée de musique classique et mandoliniste amatrice, j’ai bénéficié très jeune d’une large ouverture sur l’Occident. En outre, les jeunes Coréens découvrent assez rapidement la mythologie gréco-romaine, notamment à travers la lecture de manhwa (bandes-dessinées coréennes) éducatifs, et il se trouve que j’en étais très friand. C’est donc ces différentes fenêtres sur l’Occident qui m’ont incité à me tourner vers le français plutôt que vers le chinois, ce dernier me paraissant bien moins ‘’exotique’’ en comparaison. J’ai donc pu, au cours de mon apprentissage de la langue de Molière au lycée, découvrir des auteurs comme François Mauriac ou encore Gustave Flaubert, dont j’ai pu lire « Madame Bovary » en version originale. Par ailleurs, les ouvrages du linguiste suisse Ferdinand de Saussure ont été une révélation pour moi, puisque c’est en lisant son étude sur la langue française que je me suis découvert une appétence pour la linguistique. C’est ainsi qu’en 2017, je me suis inscrit dans une université à Séoul pour continuer à étudier le français, puis la linguistique en spécialité de 3e année.




Mais alors, comment en êtes-vous venu à apprendre le breton ?

Eh bien, je l’ai découvert par hasard : parmi toutes les sous-disciplines que propose la linguistique, la dialectologie - c’est-à-dire l’étude des dialectes et des langues dans leur environnement - m’a particulièrement plu. Un jour, lors de l’étude d’une carte linguistique de la France, j’ai découvert l’existence des très nombreuses langues régionales parlées, autrefois mais aussi encore aujourd’hui, dans l’Hexagone : le basque, l’occitan, l’alsacien, le breton... C’est justement ce dernier qui a attiré mon attention, puisqu’il se trouve que j’aimais déjà beaucoup écouter de la musique écossaise au lycée, notamment ses chants très typiques et poignants. J’aurais pu donc tout naturellement partir étudier le gaélique écossais, mais l’université étant très chère en Écosse – sauf pour les natifs, pour qui elle est gratuite - j’ai finalement reporté mon choix sur la France où, comparativement, les études supérieures ne coûtent presque rien. Et, le breton faisant partie de la même famille linguistique que le gaélique écossais, je me suis dit : « Pourquoi ne pas aller étudier le breton en Bretagne ? » Ce fut très spontané et je ne regrette absolument pas ce choix, puisque je reste avant tout un amoureux de la France.




Très intéressant, comme parcours ! Mais la Bretagne est une région très vaste… Pourquoi avoir choisi de vous installer à Brest plutôt qu’à Rennes ou à Lorient, par exemple ?

Tout simplement parce qu’il n’y a que deux villes en France où l’on peut étudier le breton à l’université : Rennes et Brest. Or, cette dernière, bien que francophone depuis le XVIIIe siècle, est culturellement plus proche de ce qu’on appelle le pays bretonnant, c’est-à-dire là où le breton, d’origine celtique, est parlé. La culture bretonne y est donc très vivante, à la différence de Rennes dont le parler traditionnel est une langue d’origine romane qui s’appelle le gallo. En outre, l’Université de Bretagne Occidentale (UBO) de Brest abrite la bibliothèque Yves-le-Gallo, qui possède un fonds unique, non seulement consacré à la Bretagne, mais aussi aux autres pays celtiques. Ce sont donc ces arguments de poids qui m’ont fait choisir Brest plutôt que Rennes, ville dans laquelle j’habite toujours depuis mon arrivée en France, le 14 août 2018 pour être précis. Je me souviens bien de la date, c’est vous dire à quel point mon implantation en Bretagne a été marquante pour moi (rires).




La bibliothèque Yves-le-Gallo de l’université de Bretagne Occidentale (Brest) possède un fonds unique, non seulement consacré à la Bretagne, mais aussi aux autres pays celtiques. Photos : Kang Seongwoo



En effet, on sent que cela vous a permis de démarrer un nouveau chapitre de votre vie. D’ailleurs, quelle a été la réaction de l’administration de l’université de Brest lorsqu’elle a su qu’un jeune homme coréen était venu s’inscrire dans son cursus de breton celtique ?

J’ignore quelle a été la première réaction du personnel de l’université. Mais, comme j’ai vite gagné la réputation d’être un étudiant studieux, je crois que les professeurs ont assez rapidement dépassé le stade de la surprise. De plus, il y a de temps en temps d’autres étudiants étrangers qui viennent apprendre le breton, notamment des Allemands, des Norvégiens, mais aussi quelques Gallois et même des Japonais. Mais un Coréen, il est certain que ce fut pour eux une première ! Cependant, je pense que les professeurs devaient également se dire que je ne resterais probablement pas, que je retournerais en Corée une fois mes études terminées.




Vous m’avez dit être actuellement en master. Vers quel parcours vous orientez-vous ?

Oui, je suis effectivement en master de recherche à l’heure actuelle. D’ailleurs, nous ne sommes que deux étudiants à suivre ce cursus. L’écrasante majorité des étudiants engagés en licence de breton celtique se dirigent plutôt vers un cursus d’enseignement, pour pouvoir travailler en tant que professeur(e), par exemple. Or, il se trouve que depuis le lycée, j’ai toujours eu pour objectif de faire un doctorat en France. L’enseignement n’est pas un domaine qui m’attire particulièrement. Mais comme il faut bien aussi gagner sa vie, et surtout se forger une expérience, j’ai tout de même eu l’occasion de donner des cours de breton au collège l’an dernier. D’ailleurs, on m’a fortement conseillé de passer l’agrégation de breton, pour pouvoir décrocher un poste fixe au cas où le doctorat ne se passerait pas comme prévu. Malheureusement, quand j’ai voulu m’inscrire à l’agrégation, j’ai eu la mauvaise surprise d’apprendre que je n’en avais pas le droit car n’ayant pas la nationalité française. Si on n’est pas européen, c’est compliqué… Les Britanniques non plus ne peuvent plus s’inscrire d’ailleurs, depuis le Brexit. C’est dommage, n’est-ce pas ?




Cela semble très strict, en effet… Mais finalement, cela s’est-il révélé être un mal pour un bien ?

Tout à fait, car cela m’a permis de consacrer plus de temps à la recherche, qui reste mon objectif premier, mais aussi de participer à plusieurs rencontres internationales. Par exemple, j’ai eu tout récemment l’occasion de me rendre en Écosse pour intervenir dans un colloque au cours duquel j’ai pu présenter mes recherches. J’ai également pu faire une présentation en anglais et en visio sur la langue bretonne pour le compte d’une université américaine. Je dois dire que ces opportunités m’ont été offertes du fait de mes recherches sur cette langue, mais aussi parce que nous sommes peu nombreux à explorer le sujet.




J’imagine que mener de telles recherches universitaires sur la langue bretonne est loin d’être courant, surtout pour quelqu’un dont la culture est si éloignée de celle de la Bretagne. À propos, comment se sont passés vos premiers contacts dans cette langue avec les habitants de la région ?

J’ai surtout appris avec des interlocuteurs de plus de soixante ans, qui étaient la plupart du temps plutôt contents que je les enregistre ; ça m’a beaucoup aidé à progresser dans ma pratique du breton. Les réactions ont donc été très positives, ce qui m’a énormément encouragé à poursuivre mon apprentissage. Quand j’échange avec les anciens en breton, je sens qu’ils me considèrent presque comme quelqu’un de leur famille, un peu comme si la langue faisait sauter un verrou. Et ils aiment beaucoup qu’on s’intéresse à leur vécu, on les sent avides de partage.

Ce qui aide beaucoup aussi, c’est que le breton est « visible », au sens propre j’entends : si vous allez à Brest ou à Quimper, vous pourrez voir des panneaux bilingues français-breton tels que ceux indiquant le noms des rues, par exemple. Mais paradoxalement, le breton n’est pas très « audible » car peu de gens le parlent encore au quotidien. Même dans les campagnes, avec le temps, la plupart des habitants des petits villages finissent par dialoguer en français.




Le breton est aujourd’hui considéré comme une langue dite « minorisée ». Pensez-vous que son usage a tendance à décliner avec le temps ?

Je ne pense pas que le breton disparaîtra : quand les locuteurs plus âgés ne seront plus là, je suis certain que la jeune génération prendra le relais. Ce qui est étonnant avec cette langue, c’est qu’il y a assez peu de locuteurs d’âge médian, finalement : soit ils sont jeunes et ont appris dans des écoles immersives telles que celles du réseau Diwan, soit ils sont âgés et ont appris en famille. Mais parmi ces derniers, beaucoup n’ont pas transmis le breton. Et puis, savoir parler et vouloir utiliser une langue sont deux choses bien différentes. En effet, j’ai pu observer à plusieurs reprises l’existence d’un fossé générationnel entre ces locuteurs situés d’un bout à l’autre de l’échelle de l’âge ; ils ne parlent pas des mêmes choses, et ne font pas le même usage du breton. D’ailleurs, le manque de communication entre les générations est un phénomène que l’on retrouve un peu partout ; ce n’est certainement pas propre à la Bretagne !




Pour terminer cet échange, quels sont vos projets ? Vous avez dit précédemment vouloir poursuivre la voie du doctorat…

Tout à fait. Et je me suis déjà inscrit afin d’obtenir une bourse en vue de poursuivre dans cette voie. D’ailleurs, mon sujet de thèse est déjà fixé : « La prosodie du breton ». Pour l’expliquer simplement, la prosodie correspond en linguistique à la musicalité d’une langue (l’accent, le rythme, etc.). Ma thèse cherchera donc à explorer cette notion parmi plusieurs dialectes du breton, et à comprendre pourquoi et comment ces derniers ont émergé. C’est encore en cours d’élaboration, mais j’ai bon espoir de mettre en lumière, à travers mes recherches, toute la richesse de cette langue qui me fascine !

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