Hyuk Lee, feu tranquille en voie d’expansion

Par Roman MARLIÈRE
Critique musical

Hyuk Lee, feu tranquille en voie d’expansion

Hyuk Lee. © Wojciech Grzedzinski / The Fryderyk Chopin Institute



Son prénom est Hyuk, uk prononcé comme le hoc démonstratif latin, et son nom est celui d’un champion en arts martiaux, Lee. Voici Hyuk Lee. Il est né en Corée du Sud, à Séoul, en 2000. Il est donc aujourd’hui un très jeune homme qui a grandi avec internet et les facilités de l’hyper connexion mais sa vie, depuis qu’il a commencé la musique à 3 ans, est régie par l’étude, la discipline, les concerts, trois piliers au service d’une carrière internationale accélérée depuis qu’il a remporté le premier prix du concours Long-Thibaud en 2022 (ex æquo avec le Japonais Masaya Kamei).

J’ai pu l’entendre plusieurs fois dans différents lieux et situations, voir ses doigts aussi fins que solides galoper sur les pianos de concert des grandes salles, les demi-queues des salons officiels et même les pianos-bars de la Closerie des Lilas. Il reçoit applaudissements et admiration du public à chacune de ses performances. Il joue droit, fier sans arrogance, svelte dans ses vestes sombres qui ne le déguisent pas, dégage une maturité hollywoodienne avec ses cheveux noirs mi-longs, tirés en arrière des oreilles à la nuque. Il parle parfaitement anglais et russe, et depuis ses nombreux concerts en France, apprend le français à grande vitesse. Il est le jeune surdoué dégageant une aura ancienne, liée à sa sûreté de jeu, aux capacités de mémoire et d’apprentissage hors norme. Capacité tactique aussi : il est un très bon joueur d’échecs, un esprit pétri de méthode et de sang-froid. Il joue avec le même aplomb la Polonaise héroïque de Chopin, la Sonate au Clair de lune de Beethoven, l’aride 2e concerto de Prokofiev. Il a interprété ce dernier au théâtre du Châtelet, d’une impeccable et tranquille dextérité, lors de la soirée de remise des prix du concours Long-Thibaud. Au Centre Culturel Coréen, devant les ambassadeurs, ce furent Petrouchka de Stravinsky, et Chopin toujours, la Grande polonaise. Le demi-queue sonnait large, avec des basses musclées, la tête de Lee plongeait tantôt au sol du côté des graves, tantôt au niveau des spots pour éclairer les aigus, gestuelle performative de concertiste pas si originale mais le tonus, la précision, la frappe juste nous transportèrent. Après l’accord final, il donna debout un rire poli et humble.

Hyuk reçoit son premier choc musical à quatre ans, probablement après avoir entendu une musique de Tchaïkovsky. Sa mère court l’inscrire dans une école de musique ; d’abord en violon puis, quelques jours plus tard, en piano. Il développera une virtuosité sur les deux instruments, point commun avec le très jeune Mozart, qui a cinq ans était un prodige du clavecin et de l’archet. Une ligne passionnelle durable. Aujourd’hui, Hyuk partage son temps d’étude entre le violon et le piano, le piano étant son instrument et le violon, l’autre instrument qu’il continue d’étudier à haut niveau – il peut jouer le concerto de Brahms.

À 23 ans, il affiche un palmarès impressionnant. Encore enfant, il décroche le 3e prix d’un concours organisé par la haute école de musique locale qui lui permet de continuer ses études musicales sans passer par les leçons privées que ses parents ne peuvent lui offrir. En 2012, il remporte le premier prix du 8e concours de piano de Moscou. La musique est déjà « tout » pour lui : il sera musicien professionnel ou rien. Boursier de la Fondation Yongkang, il continue le piano et le violon, et se fera remarquer, en 2013, dans la ville autrichienne de Pörtschach par un membre du jury du concours Johannes Brahms. Il lui propose de rejoindre l’école centrale de musique de Moscou, celle qui prépare à l’illustre conservatoire Tchaïkovsky. Hyuk s’envole alors pour la Russie, rejoint par son frère cadet Hyo Lee, excellent violoniste, avec qui il joue – et continue de jouer - en duo.

Au conservatoire de Moscou, sous le patronage du pianiste Vladimir Ovchinnikov, élevé au rang d’ « artiste du peuple de Russie », Hyuk travaille beaucoup, se perfectionne grâce à l’enseignement de ce maître à la fois « strict and honest » [1], précise-t-il. Ovchinnikov, grand interprète de Rachmaninov voit large, donne à travailler à Hyuk les fondamentaux : Bach, Mozart, Haydn, Chopin, tous les grands concertos par cœur ; aujourd’hui il lui faut seulement deux jours pour en monter un complet, sans oublier bien sûr le grand répertoire de la musique russe. En six ans, il a beaucoup appris. Il a dans les doigts des dizaines de concertos incontournables et développe sa vision de l’interprétation : l’œuvre avant tout. Son jeu brillant vise davantage la transcription que la déconstruction créatrice d’un Alexandre Kantorov. Hyuk ne fait pas dans la fantaisie ou le romantisme débordant la partition, il se met au service de l’œuvre et de l’idée du compositeur, ce qui suppose un retrait de l’ego de l’interprète : « As an interpreter, I have a duty : to convey the ideas of the composer to the public. Prokofiev’s 2nd concerto was composed just before the First World War, I simply need to consider this background to convey the atmosphere. » [2]

Cette démarche de sobriété conjuguée à son brio technique l’amènera aux podiums des grands concours internationaux de piano. En 2016, Hyuk, plus jeune participant de l’histoire, remporte la 10e édition du concours Paderewski en Pologne, et deux ans plus tard, le 3e prix du 10e concours international de Hamamatsu au Japon. En 2021, il est finaliste du 18e concours Chopin, 1er grand prix du concours Animato–Chopin Edition à Paris, remportant le prix spécial pour les Mazurkas. Enfin, en 2022, consécration de son talent, il finit premier prix ex æquo du prestigieux concours Long-Thibaud.

Définitivement lancé par cette réussite au concours, la France l’invite déjà à une multitude de dates et festivals (festival des pianos folies du Touquet, festival des claviers de la Sainte-Chapelle, Saint-Frambourg de Senlis, festival Chopin à Nohant, nuits du piano d’Erbalunga en Corse...). D’ailleurs, Paris l’a de nouveau récemment reçu sous la Tour Eiffel pour le grand concert du 14 juillet dernier. Dans le sillage des créateurs français, comme Messiaen et Poulenc, Debussy et aussi ceux de l’époque baroque comme Rameau ou Couperin, Hyuk garde l’esprit ouvert, curieux, ne demande qu’à mieux connaître les créateurs contemporains. Mais le temps lui manque, les concerts l’appellent. Dans les hôtels et les avions, il ne se sent pas seul, il y a son frère violoniste et sa mère qui le soutiennent, mais le Coréen est d’abord « poussé » par lui-même. Être une star internationale du piano est même un horizon dépassable ; il pense déjà devenir chef d’orchestre, façon de mieux pénétrer l’intérieur de la musique écrite, de faire encore grandir son intériorité. Pour l’instant, il donne l’impression de surplomber magnifiquement les œuvres sur le chemin qui mène à soi, à la totale singularité qui, ayant absorbé l’œuvre, est en mesure d’imposer sa vision, sa griffe inimitable. Il le sait sans doute, et ce n’est pas un hasard s’il vénère des monstres sacrés tels que Vladimir Horowitz et Georges Cziffra, incandescents pianistes excessifs et « intranquilles ». Dans ces modèles se dessine ce qui peut faire de Hyuk l’un des grands artistes de notre temps. Par l’extension du domaine de la subjectivité.




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Note
[1] « strict et sincère »
[2] « J’ai un devoir en tant qu’interprète : celui de transmettre au public les idées du compositeur. Ainsi, le concerto no 2 de Prokofiev ayant été composé juste avant la Première Guerre Mondiale, il me faut simplement prendre en compte ce contexte pour en véhiculer au mieux l’atmostphère. »




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Concert au Centre Culturel Coréen

Au Centre Culturel Coréen, Hyuk Lee a donné toute sa fraîcheur et sa force : basses profondes et aigus veloutés sur le Steinway demi-queue B211 de l’Auditorium. Tous embarqués dans son pèlerinage allant du romantisme à Stravinsky, en passant par Rachmaninov et Medtner. Houle tranquille sur la barcarolle, rêverie dans l’Andante spianato suivi de la Grande polonaise, contemplation sur la sonate Reminiscenza de Medtner. Puis Hyuk Lee, abordant cette fois l’avant-garde du début XXe, nous donne un Petrouchka à un tempo modéré, soulignant les heurts et crudités de ce mardi gras russe. Enfin, tout sourire, le jeune Coréen retourne à Chopin, sur un medley des plus grands tubes du maître polonais.

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