Kang San-eh, un rocker qui se cherche sur tous les sentiers du monde

Kang San-eh, un rocker qui se cherche sur tous les sentiers du monde

En ce temps où la K-pop conquiert les jeunes dans nombre de pays, voici
un chanteur venu de Corée, dont l’univers musical est bien plus coréen
que ceux de ces « idoles ». Même s’il déclare que ses chansons sont avant
tout personnelles, l’auteur-compositeur-interprète Kang San-eh, qui a troqué son prénom signifiant « héros » contre un nom d’artiste qui veut dire
« par les fleuves et les montagnes », est une figure emblématique pour sa
génération, celle qui a vécu – voire lutté pour – la démocratisation de la
Corée du Sud. Son premier album, publié en 1993, lui vaut déjà l’étiquette
de « chanteur engagé ». Mais les dizaines d’albums qu’il a sortis depuis
font apparaître avant tout un artiste qui se renouvelle sans cesse et qui se
cherche toujours en s’ouvrant au monde extérieur. Ce sont sans doute cette quête infatigable et cette ouverture d’esprit qui gardent à cet homme proche de la cinquantaine et dont la devise paraît être : « les copains d’abord », une allure étonnamment jeune. Culture Coréenne a pu l’interviewer pour vous à Paris, à l’occasion du premier concert européen qu’il y a donné - le 5 décembre 2012 - et qui a fait salle comble. « Je me sens rempli d’énergie grâce à vous » a-t-il déclaré, visiblement très ému, au milieu de ce concert à son public enthousiasmé.

- Culture Coréenne : Qu’est-ce qui vous a amené à la chanson ? Aviez-vous toujours rêvé de devenir chanteur ?

- Kang San-eh : Devenir chanteur n’était pas un rêve d’enfant. Je suis originaire de la province de Gyeongsang [dans le sud-est du pays] et j’ai fait mes études secondaires à Busan. A l’époque, cela m’avait semblé tout naturel de poursuivre des études supérieures, comme le faisaient beaucoup de mes connaissances. En entrant dans une université à Séoul, le petit provincial que j’étais a eu littéralement un choc culturel. La Corée du Sud était alors dirigée par une dictature militaire [début des années 1980] qui contrôlait tous les médias. J’en ai pris conscience en montant dans la capitale. Jusqu’à ce moment-là, je croyais tout ce qu’on me disait. A Séoul, les étudiants manifestaient quotidiennement et je voyais enfin le monde tel qu’il tournait. Ce choc m’a plongé dans une confusion psychologique totale. J’avais par ailleurs un problème d’ordre financier. En fait, ma famille n’était pas assez riche pour que je puisse continuer des études auxquelles j’ai finalement renoncé. Comme il fallait bien vivre, j’ai commencé à faire des petits boulots.

Notamment dans une taverne à Goyang, près de Séoul, au centre de ce qui par la suite est devenu une sorte de Mecque de la culture jeunes comme l’est aujourd’hui le quartier de l’Université Hongik. C’est là que j’ai commencé à ouvrir les yeux sur la société. Mais je n’envisageais pas encore de devenir chanteur. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire de ma vie, ni de ce que j’aimais. Aucun modèle ne me paraissait suffisamment intéressant pour que je le suive. La seule chose qui m’amusait plus ou moins, c’était de jouer de la guitare – mais à l’époque tout le monde le faisait ! Il s’agissait surtout d’un passe-temps. J’ignorais tout de la façon dont on devenait musicien. Le niveau culturel général était assez pauvre.

En 1989, je suis allé au Japon avec une amie japonaise – qui, depuis, est devenue ma femme. Ce fut un deuxième choc culturel, sismique. Jusqu’à cette période, les Coréens n’avaient pas trop le droit de voyager à l’étranger. J’ai trouvé au Japon toute une gamme de styles de vie possibles dont je pourrais m’inspirer. Le contact avec tous ces gens, si différents les uns des autres, m’a libéré du poids qui pesait sur moi – « que vais-je faire de ma vie ? » – malgré l’insouciance de la jeunesse qui était alors la mienne. J’ai aussi assisté à beaucoup de concerts d’artistes venant de divers pays et je me suis mis à rêver de devenir comme eux. Je me suis dit qu’il fallait que je trouve mon propre style. C’est comme ça que j’ai commencé à écrire des chansons.

- C. C. : Est-il possible de vous définir ? Etes- vous un rocker, un chanteur engagé, un auteur-compositeur-interprète ?

- Kang San-eh : Le monde me définit toujours avant que je ne le fasse ! A mes yeux, je suis avant tout un faible : je ne résiste pas aux tentations ! Un rocker ? Si vous voulez. Folk singer, folk-rock, rock... Quand je rencontrais un étranger et que je lui disais que je faisais de la musique, il me demandait de quel genre de musique il s’agissait. Je ne savais jamais quoi répondre. Je me voyais obligé de fournir des explications : « C’est une sorte de rock, etc. » Aujourd’hui, je réponds tout simplement que je suis un chanteur de rock. Les étiquettes, ça m’intéresse de moins en moins. Certes, j’ai de l’expérience dans le domaine de la musique. La plupart du temps, j’écris moi-même mes chansons, paroles et musique. Quant à l’inspiration, ça dépend. Des phénomènes de société, le contact avec une culture étrangère, la rencontre avec une personne originale... Tout m’inspire. Mais je ne sais rien faire d’autre. Je ne connais pas grand chose à l’art. Seulement, je cherche en moi- même quelque chose que je ne saurais définir.

- C. C. : On vous présente quand même assez souvent comme un chanteur engagé ?

- Kang San-eh : Je l’ai été, surtout... Bien sûr, aujourd’hui encore, je rêve d’un monde plus juste, de la paix. Mais s’il y a eu dans le passé une période où je me consacrais entièrement à ces sujets-là, il y en a eu une autre par la suite où au contraire je les fuyais volontairement, m’intéressant davantage au questionnement intérieur. Au début de ma carrière, quand je n’avais pas encore assez d’expérience de la vie, je parlais de ma famille ou de ce que j’avais éprouvé en faisant des petits boulots. Une de ces chansons, intitulée « Raguyo », que j’avais écrite pour l’offrir à ma mère, lui était consacrée. Mais son enfance sous l’occupation japonaise [1910-1945], la guerre qui avait fait d’elle une réfugiée... bref, ce qui était son histoire à elle, était si étroitement lié à celle du pays que la chanson a touché beaucoup de gens. Elle a fait de moi un « artiste engagé », un peu malgré moi.

Pour mon deuxième et mon troisième albums, je me suis inspiré d’artistes étrangers très militants. Mais cette étiquette me mettait mal à l’aise, je ne me retrouvais pas vraiment dans l’image qu’elle donnait de moi, car dans la vie j’étais avant tout un marginal, un excentrique. Cela m’a poussé à voyager. Je me posais beaucoup de questions. Qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce que j’aime ? Que vais-je faire de ma vie ? Etc. Le genre de questions que chacun se pose à un moment ou à un autre. Quand je me suis remis au travail, mes chansons parlaient davantage de la vie quotidienne.

- C. C. : Vous êtes-vous trouvé ? Ou continuez-vous à vous chercher ?

- Kang San-eh : Je sais au moins ce que j’aime, ce que je veux. Plus concrètement, je suis parvenu à accepter la vie. Auparavant, je me disais : « Mais qu’est-ce que je fais là ? » A force de me poser des questions et d’essayer d’y répondre, j’ai fini par savoir ce que je voulais, par accepter la réalité quotidienne. Car il fallait choisir entre la vie et l’autre côté du miroir. Ce dernier ne m’intriguait pas suffisamment, car j’allais de toute manière l’atteindre un jour ! « Alors qu’est-ce que c’est, la vie ? Ce que tu as tant essayé de fuir, qui t’a donné un peu de bonheur et tant de tristesse... Tout depuis ton départ jusqu’à ce jour où tu es assis sur ce rocher en train de te poser des questions, c’est ça, la vie. » Alors qu’en ai-je fait ? me suis-je demandé. Les rares moments de bonheur que j’avais connus, c’était quand j’avais vu les gens émus par mes chansons. Il n’y avait pas que de la joie dans tout cela, mais c’était tout de même la meilleure chose qui me soit arrivée et il fallait que je continue.

Lors de son concert parisien du 5 décembre, au Divan du Monde, Kang San-eh a littéralement enflammé le public venu nombreux.

- C. C. : Vous avez récemment rencontré des étudiants français qui se sont dits enchantés. Quand vous dialoguez avec des jeunes, Coréens ou étrangers, de quoi avez-vous envie de parler avec eux ? Qu’avez-vous envie de leur dire ?

- Kang San-eh : Une fois, j’ai fait une randonnée dans le désert. C’était à l’occasion d’une visite à un ami qui habitait en Californie – j’ai l’habitude de décider de mes destinations en fonction des endroits où vivent mes amis, qui se trouvent du coup à l’origine des rencontres qui ont façonné ma vie. Il m’a emmené découvrir la nature. Il était un peu mon mentor. Nous accompagnait une jeune femme, également plus âgée que moi. Nous avons dressé notre campement, puis nous nous sommes promenés dans les environs. Un jour, alors que je les suivais, j’ai vu cette femme bifurquer soudain. En fait, c’était pour contourner un cactus. Mais j’étais resté perplexe en voyant mes compagnons avancer dans deux directions différentes. J’ai demandé à la jeune femme, qui était plus près de moi : « Mais quel chemin dois-je prendre ? Lequel de vous deux dois-je suivre ? » Elle m’a répondu sur un ton léger : « Là où tu vas, c’est ton chemin. » Je me suis alors rendu compte que nous étions dans un désert et que ce n’était pas comme s’il y avait des sentiers balisés. Cette réponse a été comme une révélation pour moi, qui voyais dans ce désert une métaphore de mes errances. Là où je vais, c’est mon chemin, ma vie. C’est ce que j’essaie de me rappeler toujours et c’est aussi ce que j’ai envie de dire aux jeunes.

Propos recueillis par JEONG Eun-jin



Cet article est extrait du numéro 85 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, [https://www.coree-culture.org/-automne-hiver-2012-no85,210-.html]

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