José Montalvo : Shiganè Naï

Thomas HAHN
Critique de danse

José Montalvo : Shiganè Naï

De nouvelles couleurs pour la danse traditionnelle coréenne…
José Montalvo, chorégraphe devenu populaire par une danse ouverte sur le monde, a mené la National Dance Company of Korea vers des horizons lumineux. Sa création Shiganè Naï, avait remporté en juin 2016 au Théâtre National de Chaillot un succès considérable. Elle vient de nouveau de connaître un grand succès lors de trois représentations qui ont eu lieu à la Maison des Arts et de la Culture de Créteil, du 19 au 21 octobre.

José Montalvo fait partie des rares chorégraphes contemporains qui ont donné à la danse des lettres de noblesse populaires. Après des études en architecture, histoire de l’art et arts plastiques il se forme en danse chez des grands maîtres français (Françoise et Dominique Dupuy) et américains (Lucinda Childs, Carolyn Carlson, Alwin Nikolais, Merce Cunningham). Aussi ce fils de réfugiés espagnols pense la danse à la croisée d’autres disciplines. Au milieu des années 1990, il se met à créer une série de spectacles intégrant des images animées comme de véritables partenaires de jeu.

Avec sa complice artistique Dominique Hervieu (aujourd’hui directrice de la Maison de la Danse et de la Biennale de la Danse à Lyon), il fait sauter les barrières entre les styles et les traditions, dans la plus grande exigence artistique. Ballet, contemporain, hip-hop, baroque, flamenco ou danses antillaises se mélangent pour dessiner le portrait d’un monde sans frontières. Ces rencontres se font dans la joie de vivre, sublimée par une facétieuse ménagerie virtuelle. Oiseaux, lions, éléphants etc., présents grâce à des images d’animation, narguent les danseurs et deviennent la marque de fabrique de Montalvo-Hervieu. De La Mitrailleuse en état de grâce (1997) à La Bossa Fataka de Rameau (2006), ils animent un melting-pot chorégraphique qui met en ébullition les salles de spectacles, en France et au-delà.

De 1998 à 2009, Montalvo-Hervieu dirigent le Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne et ensuite le Théâtre National de Chaillot qui devient un lieu dévolu à la danse. En juin 2016, Montalvo retrouve Créteil, où il prend la direction de la Maison des Arts et de la Culture. Jusqu’à aujourd’hui, il continue à chorégraphier en dialogue avec l’image vidéo, désormais de façon plus poétique, faisant de chaque pièce un hymne à la vie, dernièrement dans Shiganè Naï, créé en 2016.

© Lim Jeong-hyun

© Lim Jeong-hyun

Shiganè Naï, un hommage aux traditions coréennes et leur rencontre festive avec le monde actuel. © Lim Jeong-hyun

Shiganè Naï

Cette création de José Montalvo pour la National Dance Company of Korea, produite dans le cadre de l’Année France-Corée, scelle la rencontre rêvée entre une Corée immémoriale et le regard extérieur sur le pays et ses traditions. L’ancien monde fait irruption sur scène dans des images produites en haute technologie et épouse le monde actuel. Les codes, tenues, musiques et danses d’antan sortent de leur époque et enchantent la nôtre, dans un véritable songe chorégraphique. L’esprit très vif et syncopé de Montalvo dialogue avec le vocabulaire traditionnel, pour un spectacle haut en couleurs, et en même temps poétique et sensible. Porté par l’énergie d’une compagnie qui sait allier jeunesse et sagesse, Shiganè Naï  est une pièce joyeuse, ouverte sur l’avenir, qui a de nouveau suscité l’enthousiasme du public de la MAC de Créteil. 

Vous avez créé Shiganè Naï avec la Compagnie Nationale de Danse de Corée en 2016 et présentez ce spectacle de nouveau en France, cette fois à la MAC de Créteil. Quels étaient les enjeux principaux de ce travail ?

Le défi était de partir de la tradition immémoriale de la danse coréenne et de voir comment on pouvait, à partir de ce langage, créer une pièce en rapport avec l’invention et la palpitation d’aujourd’hui. Il fallait préserver une tradition et en même temps l’ouvrir et la réinventer. Ce projet me plaisait énormément par ce qu’il correspond à ce que j’essaye de faire avec ma compagnie, où je pars du postulat que les pratiques corporelles, telles les danses africaines, ne se périment pas avec le temps qui passe. Ce qui change est la façon de les utiliser et d’écrire la danse avec elles. C’est ce qui donne du sens aux œuvres. Je suis fasciné par le mélange des pratiques corporelles. La rencontre avec la compagnie coréenne était pour moi une façon d’en découvrir une autre, de façon sensible et concrète à la fois.

Tous les danseurs coréens, même ceux qui pratiquent la danse contemporaine, passent par une formation universitaire qui inclut la danse traditionnelle, telle qu’elle est pratiquée par la compagnie nationale. Avez-vous approché cette danse de façon intuitive ou bien l’avez-vous étudiée avant votre arrivée à Séoul ? 

J’ai essayé de l’aborder comme on apprend une langue. J’ai en effet fait des recherches puisqu’il s’agissait de travailler avec des artistes de très haut niveau et qu’il était important qu’ils aient confiance en nous. J’ai été très étonné et fasciné par deux choses. D’une part, leur maîtrise et leur virtuosité dans la lenteur, la concentration et l’engagement corporel. D’autre part, leur musicalité. On sent que tout ça vient de loin. Ils sont à la fois musiciens et danseurs. Le début de Shigané Naï, où ils jouent des percussions, est un hommage à leurs qualités rythmiques et leur connaissance de leurs instruments qui sont exceptionnelles.

Shiganè Naï se décline en trois tableaux. Comment se distinguent-ils ?

Pour la première partie, j’ai demandé aux danseurs de jouer avec leur mémoire personnelle que nous avons essayé de détourner et de décaler. La deuxième partie est comme un voyage à travers le monde. Nous y travaillons à partir de leur virtuosité dans la lenteur, en résonance avec le monde actuel. Pour la partie finale, sur le Boléro de Ravel, ils passent à une extrême rapidité, ce qui est contraire à leurs habitudes. Il s’agit de montrer leur sensualité et leur individualité.

Comment s‘est passée votre rencontre avec les danseurs coréens ?

J’ai surtout voulu éviter d’être dans la position de celui qui maîtrise la danse contemporaine, face aux possesseurs de la tradition. Je pense que notre complicité est née de cette rencontre non hiérarchisée. Je voulais connaître leur rapport au temps, au rythme et à l’énergie pour voir ce qui, dans leur pratique corporelle, pouvait me parler d’aujourd’hui, et s’il fallait pour cela transformer les rythmes et la façon d’approcher le mouvement. Les danseurs ont bien joué le jeu, c’était un vrai bonheur. Au début je n‘étais pourtant pas sûr d’accepter ce projet. Je me disais que les danseurs voudraient peut-être rester dans leur cadre. Mais petit à petit j’ai été fasciné par la qualité de mouvement et leur désir d’ouverture. Après nos représentations à Chaillot en 2016 je suis très heureux de les revoir et de retravailler la pièce avec eux.

Vous voulez dire que les danseurs n’ont pas du tout été perturbés ?

Généralement, des rencontres entre des cultures chorégraphiques aussi différentes produisent leur lot de frictions. S’il n’y en a pas, ça peut même signifier qu’on n’est pas allé au bout des choses.

En effet. Nous avons organisé quelques conférences, et l’un des danseurs a parlé des moments où je leur proposais de travailler librement à partir de quelques indications, comme en danse contemporaine. « La liberté, ça fatigue », disait-il en riant. Il est vrai que leur façon habituelle de travailler est très hiérarchisée, alors que je demandais à tout le monde de prendre des initiatives. On peut aussi parler de l’introduction des gestes du quotidien. Ca les enthousiasmait et les inquiétait en même temps. Et nous avons mis l’accent sur les individualités, nous leur avons demandé de devenir singuliers, alors qu’ils ont l’habitude d’évoluer en groupe et en unisson.

Par les images vidéo de Yann-Arthus Bertrand et la chorégraphie, la seconde partie évoque des problèmes sociaux et la crise des migrants. Ca sort des sujets traditionnels de cette danse !

Oui, nous parlons du monde et de ses problèmes actuels. Au début, ça a dérouté les danseurs, d’autant plus que les images sont arrivées tardivement. Il a été important de bien expliciter les raisons et enjeux. Mais une fois la chose acceptée, ils n’en démordaient plus. Yann-Arthus Bertrand est un grand cinéaste qui a été très généreux pour me laisser choisir parmi ses images aériennes, et je l’en remercie beaucoup. Je considère l’image vidéo comme un outil au service su spectacle, au même titre que les éclairages. Tout dépend de ce qu’on en fait.

La danse coréenne, même contemporaine, est liée à une pratique très intime et consciente de la respiration. Comment avez-vous ressenti ce lien ?

Le souffle, c’est le rythme. C’est aussi lié à leur pratique de la musique. Ces danseurs coréens sont comme les grands chanteurs, mais par le mouvement. J’ai été chamboulé en voyant comment ils peuvent étirer un seul pas de danse dans le temps. J’ai découvert leur concentration, leur maîtrise et leur extrême sensibilité. Le risque était qu’ils refoulent leur identité gestuelle, qu’ils essayent d’être autre chose que ce qu’ils sont.

En Europe, l’articulation entre l’ancien et le contemporain se place dans le rapport au patrimoine architectural, plus que dans la danse, alors qu’en Corée du Sud les monuments du passé sont liés au culte ou à la préservation de la mémoire du pouvoir étatique, et donc pas disponibles pour le dialogue avec l’invention contemporaine.

En Corée le patrimoine est immatériel. Il est profondément et directement humain et voué à la préservation de ce qui est le plus fragile. Les danseurs que j’ai rencontrés sont les dépositaires d’une tradition, et ils se sont mis au service d’un projet visant à revivifier ce patrimoine. Pour eux, l’invention est toujours enracinée dans une forme de mémoire dont ils s’enrichissent pour l’amener ailleurs. Inversement, la danse contemporaine occidentale, qui a pratiqué une forme de table rase, revient actuellement à la tradition et la revisite. Le même cycle se produit en peinture, où on réinvente les approches historiques. La mémoire est un réservoir de potentialités. Il suffit de l’activer.

Shigané Naï a connu un accueil mitigé à Séoul. En quoi le regard des Coréens sur la pièce diffère-t-il de celui des Français ?

En Corée on a senti qu’il y avait des enjeux importants. Les adeptes de la tradition ont été chamboulés. En France le public ne se réfère pas à la tradition. Il vient chercher des émotions, curieux de ce que cette danse-là peut vouloir lui dire. La réaction initiale a donc été plus chaleureuse en France. En Corée, les résistances sont tombées petit à petit et l’accueil a été de plus en plus positif, d’une représentation à l’autre. C’était finalement une aventure plus intéressante qu’en France.

Connaissiez-vous déjà la Corée du Sud ?

Non, c’était mon premier séjour dans le pays. J’y suis resté deux mois et j’ai été vraiment ému par la qualité de l’accueil et l’attention porté à l’autre, même dans le métro.




Cet article est extrait du numéro 95 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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