Je peux vous appeler Kim ?

Par Hervé PEJAUDIER directeur de la collection « Scènes coréennes », éditions Imago

Je peux vous appeler Kim ?

Pour le Français découvrant les us et coutumes coréens, la question des appellatifs restera longtemps un peu mystérieuse. Déjà, comment s’appellent-ils ? Parmi les premières phrases des manuels pour débutants, vous trouverez des énoncés du genre : « Bonjour, je m’appelle Kim Seung-ryeong, et je viens de Corée. » C’est aussi de cette manière que se présentera une jeune coréenne qui vient d’arriver en France. Seung-ryeong, quel drôle de nom de famille... « Je peux vous appeler Kim ? », demandera alors le garçon, qui souhaite, par cette familiarité, se montrer bon camarade.

Tous ceux qui sont confrontés depuis de nombreuses années à la question de la réception de la culture coréenne en France savent quelle peine éprouvent nos indigènes à mémoriser des noms d’écrivains, de cinéastes ou d’acteurs : et pourtant, tous ces noms, dans leur immense majorité, n’ont jamais que trois syllabes , loin de nos Alphonse de Chateaubriand ou de nos Hélène Carrère d’Encausse (qui posent, mutatis mutandis, d’autres problèmes aux Coréens...)

Lorsque, jadis, nous avons débuté notre collection « Scènes coréennes » aux éditions Imago, je me souviens de longues conversations pour savoir dans quel ordre il convenait de présenter le nom et le prénom des auteurs : d’un côté, nous tenions pour un choix culturel ferme, celui de maintenir l’ordre coréen, de l’autre nous avions la machine administrative du distributeur, pour qui le premier nom propre inscrit dans la première case correspondrait au prénom, et le nom de notre auteur se retrouverait ainsi inversé dans tous les moteurs de recherche... Mais le « bon sens », si je puis dire, a triomphé, arguant du fait que les (très) rares éditeurs sérieux se penchant, en ce tout début de XXIe siècle, sur la Corée, avaient dieu merci opté pour le respect du système coréen.

« Halmeoni », la grand-mère, figure emblématique de la Corée d’autrefois."

Il y a d’ailleurs un intéressant flottement en France autour de cette question. Bien que l’ordre nom-prénom soit commun à la Chine, à la Corée et au Japon, le monde culturel français nous a habitué à un certain désordre ; pour la Chine, c’est admis, et celui qui parlerait de Tsetoung (Zedong) Mao semblerait bien rural ; par contre, pour le Japon, les mauvaises habitudes ont été très tôt prises, et qui parlerait de Kurozawa Akira, ou de Murakami Haruki, passerait certainement pour un snob... Quant à la Corée, sans doute parce que venue plus tard, elle a gagné d’emblée la partie, et ceux que l’on connait aujourd’hui en France, ce sont bien Hwang Sok-yong, Im Kwon-taek... ou Kim Jong-un.

Il faut ajouter que les retransmissions des Coupes du monde de football ont permis aux téléspectateurs de base d’apprendre en s’amusant (on se souvient comme cela divertissait feu Thierry Roland...) que tous les Coréens s’appellent Kim ou Park, et que le nom précède le prénom. Je voudrais en profiter pour signaler au passage qu’il y a quelque chose de paresseux à parler ici, comme on le fait toujours, de « pré-nom », censément ce qui précède le nom, à propos d’un identifiant qui se place toujours « après » le nom de famille ; ce pourquoi, dans nos publications, nous formulons ainsi l’usuelle mention : En Corée, le nom patronymique précède le nom personnel.

Patronymique, et même clanique. Selon une blague bien connue, « si vous jetez une pierre du haut du mont Namsan, elle tombera toujours sur M. Kim, M. Li (Lee) ou M. Pak (Park) ». Si, de fait, le nombre de patronymes est assez limité, et les Kim, Pak ou Li surreprésentés , ce nom de famille revêt une très grande importance symbolique, car, comme l’explique bien Juliette Morillot (La Corée, éd. Autrement, 1998), « il symbolise l’appartenance de l’individu à un groupe humain, et à ses terres. L’homme en Corée n’existe pas en tant qu’individu, mais en fonction de sa famille. » C’est-à-dire de ses ancêtres, de son lignage, du clan dont il est issu. Les femmes mariées conservent d’ailleurs leur nom patronymique d’origine, tandis que les enfants adoptent celui du père . Cela est toujours vrai aujourd’hui, même si l’appartenance sacralisée à son « village natal » tend à devenir plus chimérique pour une population qui a connu des exodes massifs vers les cités tentaculaires.

Ce petit nombre de patronymes explique sans doute pourquoi les noms coréens apparaissent quasiment toujours en trois syllabes, une pour le nom patronymique clanique, et deux (très rarement une) pour le « prénom », qui semble prendre ainsi une importance majeure, pilier de l’individuation. Frêle pilier, pourtant, qui est loin d’être le seul identifiant de la personne... D’abord, l’enfant n’a pas de nom avant d’avoir franchi l’épreuve des cent jours, héritage des temps anciens où les misères du monde avaient toutes les chances de l’emporter avant ce seuil. Ensuite, même si on en confie le choix aux grands-parents, qui consulteront devins, chamanes et numérologues pour être sûrs que le nom lui soit propice, ne croyons pas pour autant que ce prénom, choisi par les anciens selon les lois de l’harmonie cosmique, soit à ce point sacralisé que le titulaire ne puisse en changer à sa convenance, adoptant un « alias » que l’administration entérinera sans autre forme de procès.

Il existe un autre substitut au prénom, qui surprend toujours les Occidentaux, comme le montre l’exemple suivant : « Hélas ! Père de mon fils Crotte-de-Chien ! Hélas ! Père de mon fils Crottin-de-Cheval ! Hélas ! Père de mon fils Bouse-de-Vache ! » Nous sommes au début du pansori en version opératique changgeuk Madame Ong, donné au Théâtre de la Ville en 2016, et les spectateurs français, découvrant le surtitrage, étaient assez perplexes... Il s’agit de la lamentation chorale de villageoises, toutes séduites et engrossées par un amant volage, qui les a abandonnées avec un fils, dont le nom paraît pour le moins étrange. En fait, nous avons là une coutume ancestrale, que l’on retrouve dans de nombreuses cultures animistes, qui consiste à protéger le nouveau-né de la voracité des esprits mauvais en les affublant de noms décourageants, « brin de fumier », « fruit pourri », etc. Notons au passage le contraste saisissant entre les appellatifs dépréciatifs dont on affuble ces petits enfants (même si c’est pour la bonne cause), et ceux dont les futurs parents auront, durant la grossesse, nommé le fœtus : himang’i (espoir), sarang’i (amour), teunteun’i (costaud), haeng’uni (chanceux), ou sundung’i (docile)...

Mais l’enfant n’est pas au bout de ses peines, car le « prénom » officiel est loin d’être un appellatif stable pour désigner une personne. Juliette Morillot imagine le cas emblématique d’une fillette de la campagne, qui passera de Crotte-de-Chien à la Petiote, puis sera, enfant, « la Crevette », puis, adolescente, « fille de Pak », puis, femme mariée, « épouse de Kim », puis, à la naissance de son premier enfant, « maman de Jong-ho », avant de finir « grand-mère », ayant peut-être même totalement oublié quel était le prénom officiel qu’on lui avait attribué à sa naissance... On l’aura compris, le « prénom » n’est qu’un appellatif parmi d’autres, auquel se substituent, toujours aujourd’hui, des termes liés aux relations d’âge et aux rapports sociaux ou familiaux.
En réalité, les choses paraissent pourtant assez simples : le prénom est d’un usage vertical, dans le sens du haut vers le bas. Vous appelleront par votre prénom : vos parents, vos aînés, vos oncles... et en dehors de la famille, vos maîtres, vos camarades plus âgés (ou du même âge), etc. Cette relation n’est bien sûr pas réciproque, et nul n’appellera un ancien par son prénom ; s’il le fait, cette entorse à la règle sera vécue comme une intolérable provocation, un signe de rébellion. C’est ainsi que tout un système d’appellatifs protocolaires se met en place, selon qui l’on est et à qui l’on s’adresse. Une fille appellera toute sœur aînée « eonni » et tout frère aîné « oppa », quand un garçon dira « nuna » pour ses sœurs aînées et « hyeong » pour ses frères aînés.

Avant de voir comment ce système peut s’élargir dans la vie courante, attardons-nous un moment, pour le plaisir, sur la complexité des appellatifs à l’intérieur de la famille, qui laissera plus d’un apprenant français perplexe... Le système avunculaire en particulier demande une certaine concentration ; la tante maternelle est « imo », la tante paternelle est « gomo », l’oncle maternel est « samchon » (étymologiquement, troisième degré de parenté), répartis en « keun (grand) samchon » pour les aînés, et « jageun (petit) samchon » pour les cadets ; l’oncle paternel sera lui aussi nommé « samchon », mais seulement s’il est célibataire, sinon il sera « keun abeoji » s’il est aîné, ou « jageun abeoji » s’il est cadet. « Abeoji » est le terme désignant le père, et « eomeoni » celui désignant la mère, c’est ainsi que l’enfant appelle ses parents ; quant aux grands-parents, le grand-père sera nommé « harabeoji » et la grand-mère « halmeoni », construits à partir du préfixe « han », qui veut dire aîné, ou grand, donc traductible très précisément, pour une fois, en français par « grand-père » et « grand-mère ». Pour les grands-parents du côté maternel, on pourra ajouter le préfixe « we », « we-harabeoji » ou « we-halmeoni », indiquant sa provenance « de l’extérieur », si l’on avait un doute sur la prévalence clanique masculine.

Il ne faut d’ailleurs pas croire que l’usage du prénom soit plus libéral lorsqu’il s’agit des cadets ; je renonce à expliquer ici le système d’appellatifs des beaux-frères et belles-sœurs qui change de manière combinatoire selon qu’on est garçon ou fille, aîné ou cadet, notons juste que l’usage du prénom n’est pas de mise, même envers des cadets, et que le beau-frère époux d’une sœur aînée, sera appelé « hyeong-nim », soit « grand-frère » suivi du suffixe de respect général, « -nim », terme que nous allons retrouver.

Nous n’aborderons pas non plus ici la manipulation des divers degrés de politesse, marqueurs linguistiques qui demandent une grande habileté, dont l’usage semble souvent à l’apprenant plus complexe que l’étiquette à la cour du Roi Soleil, et qui demanderait l’établissement d’un guide par quelque baronne de Rothschild d’outre Han ; ce n’est pas notre sujet, même si cette question est elle aussi viscéralement liée à l’observation des relations unissant (ou opposant !) deux interlocuteurs. Par contre, pour finir, nous allons examiner comment un certain nombre des termes à usage familial peuvent sortir du cadre et s’appliquer de manière plus générale.

Pour les mots les plus connus, citons tout de suite le couple formé par l’ajumma et l’ajeossi, que l’on traduit au plus simple par Madame, Monsieur. Or, ce sont tous deux des extensions du modèle familial. Ajumma, terme par lequel on appelle toute femme mariée en général, est à la base réservé à toute parente aînée mariée, que l’on nommera « ajumeoni », avec la marque du respect ; le frère aîné appelle ainsi l’épouse de son grand frère, etc. De même, ajeossi, désignant au départ tout parent masculin aîné situé au cinquième degré, renvoie aujourd’hui à tout homme marié, ou, comme il n’est pas toujours facile de mener l’enquête, tout homme globalement en âge de l’être. À noter qu’aujourd’hui le terme « ajumma », ou même parfois sa version plus respectueuse « ajumeoni », sont considérés comme plutôt péjoratifs, vieillissant la femme ou la rabattant sur sa seule fonction maternelle, et qu’on préférera utiliser les termes réservés à la tante, « imo » ou « gomo ».

D’autres généralisations ne nous surprendront guère, comme celle qui consiste à appeler « halmeoni », grand-mère, ou « harabeoji », grand-père, toute personne en âge de l’être. À propos d’âge, les femmes entre elles seront très vigilantes à ne pas appeler par son prénom une connaissance, même proche, qui risque de n’être pas sa cadette, et utiliseront donc le terme « eonni », grande-sœur, c’est à dire aînée, ...au risque de froisser l’autre, ainsi possiblement vieillie ! Cela dit, on voit que le prénom s’utilise décidément fort peu, puisqu’outre les liens chronologiques, jouent aussi les fonctions, et dans une entreprise, aînés ou cadets s’appellent par le nom de leur fonction ; ce système pose d’ailleurs de sérieux problèmes aux traducteurs, ou cette manière qu’a un patron d’appeler jusque dans l’intimité d’une soirée au noraebang son subordonné Kim « Monsieur le sous-directeur au recouvrement des impayés » peut paraître une périphrase bien étrange au lecteur français...
Mais lorsque la fréquentation professionnelle se rapproche de la camaraderie, voire de l’amitié, alors il est possible d’utiliser des termes à l’origine familiaux, et deux hommes pourront s’appeler « hyeongnim », grand-frère, ou « dongsaengnim », ou « a-unim », petit-frère, avec une familiarité nuancée du respect qu’implique le suffixe « nim ». Cette manière élargie de « faire famille » nous renvoie bien sûr à de vieilles traditions, et l’on peut penser aux grands romans de cape et d’épée chinois, dans les (excellentes) traductions desquels on voit les pires brigands s’appeler entre eux petits ou grands « frères jurés », les liens de sang échangé, amicaux et professionnels, remplaçant les liens du sang génétiques. Mais on pense aussi, pour citer des exemples clichés, aux « brothers » que s’échangent les noirs américains, ou aux « cousins » de leurs cousins de banlieue...

Celles qu’on appellera « agassi », mademoiselle, ou « haksaeng », étudiante, rêvent-elles d’être nommées « nangja », damoiselle, ou « gongju », princesse ? Photo : Hervé Péjaudier

En fait, on pourrait imaginer que cette manière d’élargir l’usage d’appellatifs à l’origine proprement familiaux est la continuation d’une logique clanique, où tous les Kim d’une même région étaient « frères » au sens large, à une époque où désormais cette cohérence patriarcale territoriale se détricote au grand galop de la modernité. Et que ce serait une manière de recréer du lien fort là où la société contemporaine a tendance à les dissoudre. Cela est particulièrement vrai dans la Corée d’aujourd’hui, mais il est tout autant certain que le système très complexe des appellatifs à l’intérieur et à l’extérieur de la famille, et leur combinatoire avec les divers degrés de marqueurs de respect, fait preuve d’une remarquable résistance. Sans doute est-ce pour les Coréens une manière de se sentir unis par-delà les villages d’antan, dans une vaste famille à l’échelle de la péninsule, celle-ci fût-elle coupée en deux.

Et c’est pourquoi, pour répondre à la question du titre, la jeune Kim ainsi interpellée, mesurant tout ce qui reste au jeune Français à apprendre, et soucieuse de lui éviter de se ridiculiser davantage, se contentera de baisser la tête et de sourire derrière sa main...





Cet article est extrait du numéro 97 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


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