Jérôme Baron : directeur artistique du Festival des 3 Continents de Nantes

Propos recueillis par Georges ARSENIJEVIC
Conseiller technique au Centre Culturel Coréen

Jérôme Baron : directeur artistique du Festival des 3 Continents de Nantes

Crée en 1979, le Festival des 3 Continents s’est, depuis ses débuts, fixé comme objectif mettre en lumière les œuvres des cinéastes d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine qui, jusque-là, passaient toujours au second plan dans les festivals internationaux, occultées par les productions américaines et européennes. Ce choix géographique fait par ses créateurs, Alain et Philippe Jalladeau, deux cinéphiles-découvreurs curieux et passionnés, était pour l’époque plutôt hardi. Ainsi, ceux-ci feront découvrir ou mieux connaître au public du festival nombre de cinématographies et réalisateurs méconnus de talent, dont les films étaient, le plus souvent, mal distribués en France. De ce fait, le Festival des 3 Continents de Nantes y a, au fil de ses différentes éditions, beaucoup contribué à la notoriété de grands noms tels Satyajit Ray (Inde), Hou Hsiao-hsien (Taïwan), Abbas Kiarostami (Iran), ou le grand maître coréen Im Kwon-taek, entre autres.

Devenu, avec les années, emblématique de la Ville de Nantes qu’il a fait connaître des professionnels du cinéma du monde entier, le festival fut, dès 1986, le premier à programmer en France un Panorama du cinéma de Corée, à une époque où aucun film coréen n’était visible sur nos écrans. Ce panorama sera suivi, en 1989, d’un Hommage à Im Kwon-taek (en 5 films) qui fera date et vaudra au cinéaste, alors inconnu dans l’Hexagone, une première reconnaissance de la critique et des cinéphiles français. Sans oublier également qu’un hommage plus important (25 films !) sera aussi consacré en 2015 à Im Kwon-taek — désormais devenu célèbre — dans le cadre de l’Année France-Corée.

Le Festival des 3 Continents de Nantes, qui a donc beaucoup contribué à une meilleure connaissance en France du cinéma coréen, prépare dans le cadre de sa 39e édition (du 21 au 28 novembre 2017) un grand Hommage à Shin Sang-ok, vieux maître prolixe et figure-clé du cinéma coréen. L’événement est d’importance puisque seront présentés à Nantes quelque vingt films de ce réalisateur particulièrement créatif. Il nous a donc semblé intéressant de profiter de l’occasion pour poser au directeur artistique du Festival des 3 Continents quelques questions concernant cet hommage mais aussi, d’une façon plus générale, son festival qui a sans conteste joué un rôle pionnier dans la découverte en France du cinéma coréen.

Shin Sang-ok avec son épouse l’actrice Choi Eun-hui, et Charles Tesson ancien rédacteur en chef des « Cahiers du Cinéma » (au milieu), lors de la venue en France du cinéaste en 1999, à l’occasion de l’hommage qui lui était rendu par le Festival d’Automne à Paris.


Votre festival a été le premier en France à programmer un Panorama du cinéma coréen, dès 1986, à une époque où celui-ci y était totalement inconnu du grand public. Quand on voit le chemin parcouru et la reconnaissance acquise, depuis, par ce cinéma, on ne peut que constater que vos prédécesseurs ont eu du flair et ont été plutôt visionnaires. Qu’en pensez-vous ?

Les 3 Continents ont joué un rôle d’éclaireur essentiel pour bien des cinématographies méconnues ou très partiellement valorisées. Au sortir des années 1970, qui ont été des années politiquement riches et agitées en espérances, en utopies comme en déception, la certitude est qu’il importait essentiellement de décentrer le regard y compris cinéphile sur un monde dont nous constatons aujourd’hui qu’il s’est largement repolarisé. Il ne fallait pas perdre le fil. Mais surtout, la conviction s’était formé autour de l’inventivité du cinéma des années 1960-70 que beaucoup d’œuvres importantes restaient à découvrir, il en reste encore, et à revoir aujourd’hui encore, avec le recul des évolutions et de la situation actuelle. Le génie cinématographique n’avait pas été l’exclusivité de l’Europe et de l’Amérique du Nord, ici ou là, d’autres modèles, parfois nourris mais redisposant les esthétiques et con figurations des cinématographies occidentales, avaient été inventés. Le Festival des 3 Continents a activement contribué à cette mise à jour de nos connaissances tout en accompagnant l’émergence de la création contemporaine qui aboutit d’une certaine façon à l’élargissement et la globalisation de l’offre cinématographique contemporaine. Pour cette raison, le F3C est encore, et peut-être plus que jamais un festival de son temps.

Parmi les cinématographies asiatiques presqu’inconnues en Europe au début des années 1980 figure celle de la Corée. Le contexte coréen de censure des années 1970, qui dura jusqu’au milieu de la décennie suivante au moins, n’y est pas pour rien. Puis, malgré la révélation de cinéastes importants (Im Kwon- taek, Park Kwan-soo, Lee Doo-yong entre autres...) et l’ouverture du marché coréen aux films étrangers, la situation relevait d’une autre forme de crise de l’industrie. Il y avait néanmoins tout à découvrir de la Corée du Sud et de son cinéma, il s’agissait d’une page blanche à écrire. D’abord, il a fallu voir des films puis les montrer. Ce travail a en effet été entamé à Nantes dans les années 1980 parce que les cinéastes coréens eux-mêmes faisaient alors montre d’un désir de sortir de leur isolement.

Dans un article du Monde, un journaliste avait écrit que le Festival des 3 Continents de Nantes était « une perle de la cinéphilie française ». Pourriez-vous nous dire, en quelques mots, quelles sont les spécificités de votre festival, nous expliquer ce qui le distingue des autres grands festivals français ?

Il me semble que l’expertise et la mémoire acquises au fil des ans par les 3 Continents, la connaissance de ces cinématographies, le préserve en partie de deux écueils. Le premier est d’être moins perméables aux tendances d’un cinéma d’auteur qui fabrique aussi vite qu’il peut paraître original à certains son propre académisme. À un second chef, la compétition internationale est restée limitée dans son amplitude. Désormais, les festivals du monde entier regardent depuis le tournant des années 2000 — on ne soulignera jamais assez le rôle déterminant d’internet dans cette circulation accélérée des œuvres — vers ces cinématographies éloignées mais toujours plus proches en élargissant très largement les mailles de leur filet. L’industrie suit la même logique avec un accroissement important du nombre de coproductions tous azimuts qui permet aussi un soutien à des cinéastes et producteurs parfois très isolés sur leur propre territoire nécessitant un soutien adapté. Mais au F3C, l’économie (trop) contrainte du festival a aussi été un atout. Il a fallu en faire un levier original. Ne pas pouvoir grossir à tout prix a permis d’affirmer une certaine ligne d’exigence et de se préserver un peu d’une logique concurrentielle entre festivals qui impose son autorité à un niveau parfois insupportable. Nombreux sont aujourd’hui les festivals français et étrangers qui mettent plus d’énergie à promouvoir leur image qu’à véritablement valoriser les films. Comment peut-on croire qu’il y a chaque année 400 chefs-d’œuvre réalisés dans le monde quand une partie de la critique, ici ou là, pointe plus ou moins frontalement la modeste qualité du cinéma présent ? Je me réjouis parfois de ne pas avoir eu à Nantes le luxe de grossir même si nous avons en retour de lourdes contraintes budgétaires à gérer.

La conséquence la plus alarmante de cette course aux (des) festivals est qu’un jeune cinéaste sélectionné dans un festival de classe A parmi 200 ou 300 autres films parfois puisse s’imaginer être déjà consacré. Ces mêmes festivals entrant les uns et les autres en concurrence directe, certains font donc des sélections larges avec ce que les précédents leur laissent. Cela vire parfois à l’absurdité. Sans parler de la manière dont on souligne « première internationale », « première mondiale », etc. ; étant donné le nombre de films produits dans le monde, chacun peut programmer autant de premières qu’il le souhaite. Les bons films sont eux bien plus rares.

Votre festival a aussi été à l’origine de la découverte d’Im Kwon-taek. En 1989, lorsque vous décidez de lui rendre hommage, aucun de ses films n’est distribué en France. Depuis, on a pu voir plusieurs de ses œuvres sur les écrans français, il a été primé à Cannes (Prix de la mise en scène pour Ivre de femmes et de peinture, en 2002) et il est aujourd’hui considéré comme un grand réalisateur coréen, le plus connu chez nous. Le fait d’avoir été à l’origine de son succès en France a-t-il permis à votre festival de nouer des liens particuliers avec lui ?

Lorsqu’il est revenu l’an passé à Nantes pour l’hommage élargi que nous lui rendions, le public l’attendait, curieux pour les plus jeunes de découvrir les films d’un homme qui pour eux n’était qu’un grand nom dans l’histoire du cinéma puisque ses films sont incompréhensiblement rares sur nos écrans. Et ceux qui en connaissaient certains à travers les précédentes rétrospectives le considéraient comme quelqu’un dont ils avaient plaisir à prendre des nouvelles. Il semble qu’il ait été tout de suite sensible au naturel presque familier de cet accueil. Pour ma part, j’éprouve encore une certaine frustration de ne pas avoir pu aller au bout du coffret DVD de quatre ou cinq de ses films que nous prévoyons d’éditer avec un livret de soixante pages. Les négociations avec l’ayant-droit n’ayant pu favorablement aboutir malgré l’offre déjà généreuse qui avait été formulée. Laisser des traces durables est pour moi une véritable préoccupation et il nous reste encore à œuvrer dans ce sens.

Scène du film « Le locataire et ma mère », réalisé en 1961 par Shin Sang-ok.

La 1re grande rétrospective du cinéma coréen s’est déroulée au Centre Pompidou en 1993. Durant 3 mois, on y a montré, pour la première fois en France, 85 films représentant un florilège de la production coréenne. Il se trouve que c’est à partir de là que les films coréens ont commencé à sortir sur les écrans français. Pensez-vous que cette rétrospective a été un élément déclencheur de la reconnaissance du cinéma coréen ?

Que le fait cinématographique coréen ait été considéré dans son envergure à partir de cette date est difficilement contestable. Il faut aussi regarder du côté de la mutation opérée en parallèle par l’industrie du cinéma coréen depuis une grosse quinzaine d’années pour apprécier plus nement encore la dynamique de cette reconnaissance.

Quels sont, selon vous, les traits caractéristiques et les atouts du cinéma coréen ? Et qu’est-ce qui fait qu’il est arrivé à susciter en France, à partir de la fin des années 1990, un intérêt croissant ?

La Corée a sur faire de son cinéma un ambassadeur à la fois de sa culture et de sa modernité donnant du pays une image de son temps. Pour cela, l’industrie dispose d’une solide structuration s’appuyant sur un modèle protectionniste et s’inspirant, par bien des aspects, du système français. Le résultat en est cinéma diversifié où cohabitent des films d’auteurs et des œuvres commerciales aux ambitions artistiques souvent appréciables. Cela ne va pas toujours sans difficultés, nous en avons eu des illustrations récentes (avec l’a aire Busan l’an passé, Busan qui est devenu le plus important festival de cinéma du continent asiatique), mais la Corée a su prendre le cinéma au sérieux en intégrant ce qu’il représente dans le cadre plus large encore du marché des hautes technologies dont le pays est aujourd’hui l’un des leaders mondiaux. Il y avait jusque-là l’exemple japonais, il y a aujourd’hui le modèle coréen dont l’influence est mesurable à différents niveaux en Asie.

Ces dernières années, plusieurs cinéastes coréens tels Park Chan-wook, Kim Ki-duk, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong.., dont les films sont sortis en salles ou qui ont été sélectionnés ou primés dans les festivals internationaux, ont fait beaucoup parler d’eux en Occident. Qu’est-ce qui vous a décidé, vous, à consacrer plutôt un hommage à Shin Sang-ok, grand réalisateur certes mais disparu, et surtout connu en France par les critiques et professionnels du cinéma... pour ses films des années 1960 ?

En effet. Les cinéastes cités jouissent d’une reconnaissance et d’une attention favorisées par leur sélection régulière à Cannes, Venise ou Berlin et une distribution en salles qui fait suite à ces prestigieuses premières mondiales. Les opportunités de voir leurs films sont quasiment assurées. Une des vocations des 3 Continents reste tout de même de porter attention à ce qui reste hors-champ ou à la périphérie des regards, de faire aussi le lien entre des pans oubliés du cinéma de patrimoine, de son histoire, et le cinéma contemporain. Parmi les figures importantes du cinéma coréen encore à découvrir figure Shin Sang-ok auquel je pense déjà depuis plusieurs années. Il constitue une curiosité cinéphile à bien des égards autant pour la nature d’une œuvre aux multiples facettes que pour une biographie mouvementée. Il y a un roman Shin Sang-ok à (essayer de) raconter, ce n’est pas simple, en parallèle de la découverte d’une œuvre qui demeure très marginalement connue ainsi que vous le souligniez. Et puis il ne faut pas oublier que les films du passé sont toujours vus ou revus au présent, que la matière cinématographique est vivante pour peu qu’on s’attache activement à la montrer et à la donner à penser.

Avez-vous, concernant la Corée, d’autres projets en gestation ?

J’ai pour habitude de prendre mon temps, de mettre les intuitions à l’épreuve. Je pensais déjà à Shin Sang-ok en travaillant sur la rétrospective Im Kwon-taek. Il était peu pertinent sans doute de programmer deux cinéastes coréens emblématiques consécutivement. Par ailleurs, je poursuis de tenir des listes qui concernent autant les films contemporains qu’une attention portée au travail du KOFA pour restaurer et valoriser le patrimoine cinématographique coréen. Nous avons encore beaucoup à faire afin de trouver chaque fois une forme adaptée à la présentation des œuvres.

Pour finir, une question difficile... Pensez-vous qu’il sera un jour possible que les films originaires des trois continents que couvre votre festival puissent accéder à une diffusion en prime time sur TF1 ou France2 ? Même sur ARTE, ils sont presque toujours relégués en fin de soirée et condamnés à une faible audience. Il s’agit là d’une barrière qui semble infranchissable, même pour les meilleurs films, même pour les films « grand public » qui pourraient tout à fait plaire aux téléspectateurs français...

C’est assez improbable ou à de très rares exceptions étant donné les orientations repérables. Le cinéma s’est globalement raréfié à la télévision au profit des téléfilms et séries pour ce qui est des œuvres de fiction. Le diktat économique s’impose aux chaînes car une grosse production rassembleuse leur coûte bien plus cher à di user que deux ou trois épisodes d’une série qui leur assurent des recettes publicitaires plus rentables, d’autant que ces séries satisfont au désir de fiction des spectateurs. Même le documentaire, dans ses formes les plus ambitieuses, est en voie de disparition alors qu’il est une des énergies les plus vives du cinéma d’aujourd’hui et qu’une chaîne comme ARTE a longtemps été un relais précieux vers le public de ces œuvres. La télévision est rétive à l’hétérogénéité, aux singularités ; même celles dont elle voudrait se repaître sont vues avec cet unique œil qui ne reconnaît aucune forme d’altérité. Elle a même réussi à exporter ses modèles au cinéma, il suffit pour ça de regarder les succès publics du cinéma français qui ressemblent pour la plupart à des téléfilms généreusement budgétés. Mais je suis intimement convaincu qu’il suffirait de changer le logiciel, c’est-à-dire de politique, pour que les spectateurs trouvent à leur tour de l’intérêt à ces films et que certains films grand public pourraient être associés de manière pertinente et fine à des œuvres plus minoritaires. Néanmoins, je pense que la télévision, telle que nous la connaissons, progresse doucement vers sa fin. Et que des modes alternatifs de diffusion viendront se substituer à elle. Aujourd’hui, ma conviction est que ce sont les festivals de cinéma qui, en partie, jouent ce rôle important de médiateurs des œuvres en parallèle avec d’autres institutions dont les programmations s’apparentent d’ailleurs à des festivals permanents. Quand j’échange avec mes étudiants qui ont une vingtaine d’années, ils me disent ne plus regarder la télévision qu’exceptionnellement pour y suivre des événements sportifs...



Cet article est extrait du numéro 94 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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