Gong Ji-young, une romancière libre

Propos recueillis par Jacques BATILLIOT
Traducteur

Gong Ji-young, une romancière libre

Il existe en Corée une longue tradition d’écrivains qui, de Ho Kyun au début du XVIIe siècle avec son Hong Kiltong, à Hwang Sok-yong, par exemple, de nos jours, mettent leur talent au service des déshérités en dénonçant les injustices et les tyrannies. La romancière Gong Ji-young appartient à cette lignée. Née en 1963, c’est dès l’adolescence qu’elle écrit ses premiers récits et poèmes. Cet intérêt pour les lettres se concrétise d’abord par l’obtention d’une licence de littérature à l’université Yonsei en 1985. Par ailleurs, elle participe en ces années 1980 au combat des étudiants pour la démocratie. Cette double influence se concrétisera dans son premier roman, Quand l’aube se lève. La suite de son œuvre continuera à traduire sa volonté de dénoncer les iniquités et de défendre ceux qui en sont les victimes. Elle a reçu en 2011 le prestigieux prix Yi Sang pour sa nouvelle Flânez pieds nus dans les ruelles des mots.
Deux de ses ouvrages ont été précédemment traduits en français et publiés aux Editions Philippe Picquier : Nos Jours heureux, qui traite de la peine de mort et de la rédemption, et L’Echelle de Jacob où un moine se remémore les tourments d’une jeunesse qu’il voulait initialement uniquement consacrée à son Dieu.
Gong Ji-young est venue en France à l’occasion du festival international du livre Caractères - qui a fêté sa cinquième édition du 18 au 20 mai à Auxerre -, de la publication aux Editions Philippe Picquier de son roman Ma très chère grande sœur et de la conférence qu’elle a tenue au Centre Culturel Coréen.

-Culture coréenne : Quelles impressions avez-vous retirées de votre séjour à Auxerre ?

- Gong Ji-young : C’était formidable ! Quand je vais dans un grand salon du livre comme à Francfort, j’ai l’impression d’être une espèce de champignon mise en vente sur le marché. Mais le concept du festival Caractères est génial : discussions avec des lecteurs autour d’un brunch, rencontre avec des lycéens, etc. L’échange avec les lycéens, qui a duré deux heures, était particulièrement intéressant. Ils avaient lu un de mes livres et étudié la Corée pendant six mois. Je crois que les lecteurs ont un peu découvert ce pays à travers mes livres et les conversations que nous avons eues. J’avais vraiment l’impression de partager quelque chose avec des gens qui aimaient la littérature.

Une partie de vos textes est autobiographique. Pouvez-vous dire quelques mots sur votre enfance ?

Lorsque je suis née, la Corée du Sud était le deuxième pays le plus pauvre du monde d’après le classement de l’ONU et aujourd’hui, alors que j’ai plus de cinquante ans, elle est devenue la onzième puissance économique mondiale. Je fais partie de ceux qui ont le plus bénéficié de ce progrès phénoménal. Ma famille appartenait, disons à la classe moyenne supérieure, mais j’ai été rapidement sensibilisée à la question des classes sociales et au problème du fossé qui se creusait de plus en plus entre elles, fossé se traduisant pour moi par l’éloignement de certains de mes amis, de mes proches. Bongsun, l’héroïne de Ma très chère grande sœur [1998 ; Philippe Picquier, 2018] est une illustration de cette perte.

Quel a été le déclic qui vous a amenée à vous intéresser à ces problèmes, en particulier au sort des défavorisés ?

Gwangju [le massacre de civils perpétré en mai 1980 dans la ville de Gwangju par la junte militaire au pouvoir]… J’étais en deuxième année de fac quand j’ai vu le film tourné par le journaliste allemand Jürgen Hinzpeter qui avait révélé les faits au monde occidental. La cassette était interdite en Corée bien sûr, mais circulait en cachette sur le campus. Je suis sortie dans la rue après la projection. C’était un après-midi radieux et ma vie avait totalement changé. Je pense que cet événement a marqué toute ma génération.

Il s’agissait donc au départ de préoccupations essentiellement politiques. Comment le glissement du politique au social s’est-il fait pour vous ?

Pour moi, ce ne sont pas deux choses différentes. Dans une dictature, les plus démunis sont forcément les premières victimes. En tant qu’étudiante, je me suis un temps intéressée au combat pour la démocratie, mais je n’étais pas faite pour ça. Entre parenthèses, on me présente souvent comme un écrivain « engagé ». C’est une étiquette que je refuse… comme toutes les étiquettes d’ailleurs ! C’est sans doute ma religion – je suis catholique depuis mon enfance – qui explique la colère que j’ai toujours ressentie face à la pauvreté et à l’injustice. Quand j’étais adolescente, le dimanche, après la messe, les jeunes étaient chargés de distribuer des dons dans les bidonvilles.

On vous présente aussi comme une féministe qui continue à lutter pour une parité hommes-femmes dans la société coréenne, au motif que même si cette parité est établie sur le plan de la loi, en pratique, elle n’est pas encore effective. Votre nouvelle Pars seule comme une corne de rhinocéros (1993) traite directement de cette question de l’égalité des sexes. Rejetez-vous également cette étiquette-là ?

Pas vraiment. Les femmes, c’est le sexe faible, elles subissent des injustices. En tant que nantie, je me dis qu’un petit geste de ma part peut améliorer la vie de certaines femmes. Puis, je suis une femme, j’ai aussi vécu certaines situations absurdes, ce qui m’a amenée à une prise de conscience. Toutefois je suis contre l’avortement. C’est difficile de se conformer au moule d’un -iste. En même temps, chaque être humain est libre de ses choix.

Quel est selon vous le rôle de l’écrivain dans la société ?

Contrairement à ce qui s’est passé au Japon et en Chine, en Corée pendant mille ans ce sont des gens doués pour la poésie et l’écriture, connaisseurs des humanités, qui ont gouverné le pays. Puis dans les temps modernes, en Corée du Sud, pendant les dictatures, beaucoup d’écrivains se sont trouvés en première ligne dans la lutte pour la démocratie. Ils ont risqué leur vie. On peut dire que le statut d’écrivain en Corée est assez politique. Etant née et ayant grandi dans une famille bourgeoise et ayant bénéficié d’une solide éducation, je ressens comme une obligation la nécessité de prendre la parole sur la société. Pas dans mes œuvres littéraires, mais par exemple sur les réseaux sociaux pour soutenir le mouvement #Me Too ou dénoncer la discrimination que subissent les travailleurs immigrés. C’est important pour moi en tant que romancière et citoyenne. Je suis reconnaissante de ce que ma parole soit plus écoutée grâce à mon statut d’écrivain.

Votre dernier roman date de 2013. Faut-il considérer cette date comme un tournant dans votre carrière ? Préparez-vous un autre livre ?

Le prochain sera publié en juin. Le titre en est Haeri. C’est une sorte de rapport sur les crimes commis par un couple. L’hypocrisie et le mensonge sont au cœur de la thématique et il est aussi beaucoup question des réseaux sociaux…

Vous avez publié en 2009 en feuilleton sur le portail Daum Dogani [Le Creuset] inspiré d’un fait réel et qui raconte la violence sexuelle qu’ont subie les enfants sourds dans un établissement spécialisé où ils étaient internés. Que vous a inspiré cette expérience éditoriale ?

On m’avait tout de suite mise à l’aise en disant que sur Internet, il était possible de manquer de temps à autre le rendez-vous quotidien, ce qui n’est pas possible avec un journal papier. Une fois par semaine, j’envoyais des pages à mon éditeur qui procédait au découpage avant de les transmettre au portail. Cela permettait à ce dernier de préparer des illustrations. J’ai aussi été surprise par les réactions des Internautes. Il arrivait qu’ils apprécient des passages que j’avais écrits assez facilement, mais ils reconnaissaient la plupart du temps ceux que j’avais vraiment soignés. Cela me faisait plaisir. Ils trouvaient les choses que j’avais cachées entre deux lignes. Dans l’ensemble, ce fut une expérience plutôt positive.

A la fin de Ma très chère grande sœur, la narratrice devenue adulte voit dans le métro une femme en guenilles et malodorante qui pourrait être Bongsun, leur ancienne bonne, mais elle sort de la rame au lieu de l’aborder. Comment interpréter cette scène ?

C’est une fin ouverte. Il n’est pas sûr que ce soit Bongsun... C’est peut-être elle, mais c’est surtout une présence qui représente les victimes comme Bongsun. La narratrice pense distinguer des sentiments sur le visage de la femme, mais c’est son imagination. Elle fuit, en effet. Si l’autre avait semblé être dans une meilleure situation, avec de beaux habits, elle l’aurait sans doute approchée pour lui parler… Mais elle préfère s’en aller sans avoir vérifié si c’est celle qu’elle n’a pas vue depuis vingt ans, laissant l’autre, si c’est bien elle, se poser des questions. Même si elle dit le contraire, la narratrice est devenue comme sa mère, une matérialiste qui a profité de sa bonne avant de la rejeter.

Dans ce roman, on a l’impression que la mère est proche des enfants tout le temps que cette famille est pauvre, mais qu’elle est moins présente quand elle a acquis une certaine aisance.

C’est un peu une conséquence de l’évolution de la société coréenne. Je voulais décrire la naissance d’une classe moyenne et son évolution avec des gens de plus en plus matérialistes. Une espèce de frénésie qui a fait suite au progrès économique du pays. Ils accordent une importance grandissante à l’argent, pensent pouvoir tout acheter avec et jugent les autres en fonction de leurs richesses.

La situation décrite dans votre roman, celle d’une jeune fille de basse condition qui entre au service d’une famille pour le meilleur et pour le pire existe-t-elle encore en Corée du Sud ?

Ce genre de bonne qui vit et travaille dès l’enfance chez une famille aisée n’existe plus, sauf peut-être chez des gens ultra-riches. J’ai écrit une sorte de mémoire sur une catégorie sociale disparue dans le contexte de la crise économique commencée en 1997.

Y a-t-il des éléments autobiographiques dans ce livre ?

A 50%. Surtout la situation décrite dans la première partie. J’ai en effet eu ce type de rapport quasi fraternel avec une bonne. La suite est fictive. En écrivant, je me sentais un peu mélancolique. Tantôt je ressentais de la pitié, tantôt je riais. C’était assez complexe, comme quand on se remémore des épisodes du passé.

On dit de vous que vous que vous êtes un des artisans du renouveau de la littérature coréenne. Quel regard jetez-vous actuellement sur la littérature coréenne d’aujourd’hui ?

La littérature coréenne est en crise. A part ceux de Han Kang, peu de romans vraiment intéressants ont été publiés ces dernières années. Je suis sans doute un des rares écrivains qui ont eu un certain succès tout en refusant de jouer le jeu imposé par ceux qui détiennent le pouvoir dans le champ littéraire. Je rejette leur système et leur influence. Je fais ce que je veux. C’est en ce sens qu’on peut peut-être dire que j’ai contribué à un renouvellement. Ces gens-là font baisser la qualité de la littérature. Par exemple, la diversité des sources d’inspiration est primordiale. Mais ils demandent des œuvres qui conviennent à leurs goûts ringards et leur donnent des prix. Le pouvoir se transmet à ceux qui répondent favorablement à ce jeu. Or beaucoup d’écrivains y sont contraints pour des raisons financières. Dans mon cas, ce sont les lecteurs qui me soutiennent.

Il est vrai qu’on ne voit pas votre nom figurer dans un jury de prix.

On ne fait pas appel à moi et de toute façon je n’accepterais pas. Cela fait trente ans que je suis écrivain. C’est quasiment un miracle d’avoir pu poursuivre mon propre chemin pendant tout ce temps au sein de la littérature coréenne. J’ai eu de la chance.
Mon nom a été inscrit sur une liste noire pendant ces dix dernières années [avant l’élection de l’actuel président Moon Jae-in]. Quand la Corée était invitée dans un salon du livre, on ne m’en informait pas. Quand je publiais un livre, il m’était tacitement interdit de faire une promotion à la télévision. Tout ceci a récemment été révélé.



Cet article est extrait du numéro 96 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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