De Séoul à Paris : le hanbok selon Lee Young-hee
Par Hélène GASCUEL
Conservatrice en charge de la collection Textiles au Musée national des Arts asiatiques – Guimet

« Le hanbok est toute ma vie. Je crois que je suis née parce que le hanbok existe. »
Lee Young-hee
Née d’une mère couturière qui lui avait enseigné l’art de la teinture et du montage, Lee Young-hee (1936-2018) devait embrasser sur le tard une carrière de styliste. Jusqu’à la fin de ses jours, sa création sera marquée par son attachement au hanbok, le vêtement traditionnel de la Corée. En dépit de la reconnaissance internationale qu’elle reçut dans l’univers de la mode, elle s’est toujours définie avant tout comme une créatrice de hanbok.

Hanbok de mariée.
Lee Young-hee, années 1980,
organza et gaze de soie façonnée (hangra).
Remettre le hanbok au goût du jour
Cherchant à reprendre une activité après avoir élevé ses trois enfants, Lee Young-hee se tourna vers la couture à laquelle sa mère l’avait formée. Elle ouvrit sa première boutique de hanbok à Séoul dans le quartier de Gangnam en 1976 et reprit ses études pour perfectionner son savoir-faire en matière de teinture et ses connaissances concernant l’histoire du vêtement coréen. Exigeante quant à la qualité des matériaux qu’elle travaillait, elle décida de s’impliquer dans leur production en s’engageant dans l’usine de soieries de sa cousine. Elle procédait elle-même à la teinture des échantillons selon des techniques traditionnelles à base de pigments naturels. Les couleurs ainsi obtenues étaient ensuite reproduites avec des teintures chimiques moins coûteuses, plus faciles à mettre en œuvre à grande échelle.
Lee Young-hee était une couturière accomplie et une coloriste de génie, deux qualités qu’elle sut mettre à profit pour renouveler l’art du hanbok. Elle avait parfaitement compris que la beauté de ce vêtement traditionnel, aux lignes simples et fluides et à la silhouette si caractéristique, résidait pour une large part dans l’attrait des matières, l’harmonie des couleurs et le raffinement des finitions. Elle privilégiait le travail de fibres naturelles – la soie et la ramie en particulier – et jouait sur les effets de texture et de transparence. Dans chacun des hanbok qu’elle a créés, les matériaux sont sublimés par les savoir-faire mis en œuvre pour la confection et le décor. Qu’il soit teint, brodé, surpiqué, assemblé en patchwork, peint à l’encre ou estampé d’or, celui-ci est le plus souvent réalisé à la main. Lee Young-hee utilisait sa pratique de la teinture pour créer des harmonies colorées nouvelles et éclatantes, fondées sur l’emploi de teintures naturelles ; en particulier le bleu profond de l’indigo et le brun cuivré de l’astringent de kaki qui occupent tous deux une place de choix dans son travail. La séduction des couleurs devait jouer un rôle essentiel dans le succès de ses créations et contribuer au regain d’intérêt des jeunes générations pour le hanbok, alors délaissé au profit de la mode occidentale.
Au cours de sa carrière, Lee Young-hee devait habiller de nombreuses célébrités parmi lesquelles des acteurs et stars de la K-pop, aussi bien que des personnalités politiques à l’instar de plusieurs Premières Dames. Elle participa à d’innombrables manifestations et évènements pour la promotion de la culture coréenne et du vêtement traditionnel.
Ressusciter les vêtements du passé
Lee Young-hee se passionna rapidement pour l’histoire du hanbok au sujet duquel elle entreprit des recherches assidues avec l’appui de son maître et professeur Seok Ju-seon (1911-1996). Cette ethnologue, spécialiste renommée du vêtement coréen est connue pour avoir sillonné son pays depuis l’après-guerre et réuni une collection de plus de trois mille vêtements anciens, dont elle devait faire don en 1981 au musée du costume de l’Université Dankook (à Yongin) qui porte aujourd’hui son nom.
A l’instar de son professeur, Lee Young-hee réunit elle aussi, au fil des années, une collection de vêtements, mais aussi d’accessoires (coiffes, épingles à cheveux, éventails et pendants de boutonnière norigae), de nécessaires de beauté et d’objets liés aux savoir-faire textiles de la Corée (tissus de présentation et d’enveloppement en patchwork bojagi, matériel de couture et de broderie). Cette collection représentait pour elle un matériel de recherche et une source d’inspiration pour sa création, mais aussi un outil pour la promotion du hanbok auquel elle était tant attachée.
Avec l’aide et les encouragements du Professeur Seok Ju-seon, Lee Young-hee se consacra à ressusciter les habits du passé. Elle donna ainsi naissance à de nombreuses reconstitutions de vêtements coréens anciens devenus rares, souvent altérés, parfois même disparus, à l’instar des habits de cérémonie du couple royal, des fonctionnaires et des dames de la cour, de la tenue des lettrés ou des soldats, du costume des courtisanes, ainsi que des habits du quotidien portés par les gens du peuple, sans oublier les vêtements d’enfant qu’elle affectionnait tout particulièrement. Pour créer ces modèles, Lee Young-hee s’appuyait sur une étude approfondie des textiles archéologiques et des pièces de collection, ainsi que sur les témoignages véhiculés par les représentations anciennes. Son travail méticuleux de reconstitution poursuivait un double objectif de beauté et de fidélité historique, aussi bien dans le choix des matériaux et des techniques, que dans celui des couleurs et des motifs. Après les vêtements de la période Joseon (1392-1910), elle s’intéressa à ceux de la lointaine époque des Trois Royaumes (59 av. J.-C. – 668 apr. J.-C.)
Ces reconstitutions occupèrent une place essentielle dans le travail de Lee Young-hee. Dès les années 1980, elle les présenta à l’occasion de défilés, en Corée aussi bien qu’à l’étranger. Elles occupaient habituellement la première partie du spectacle, tenant lieu d’introduction à ses hanbok modernes et à ses créations plus contemporaines.

De gauche à droite :
Reconstitution du vêtement d’une courtisane (gisaeng) de la période Joseon. Lee Young-hee, années 1980.
Textiles, rotin et papier huilé (pour le chapeau).
Hanbok féminin. Lee Young-hee, années 2010.
Soieries, teinture, matelassage.
Robe de mariée (hwarot). Lee Young-hee, Haute couture 2010.
Toile de ramie (mosi) brodée main au fil de soie.
Faire entrer le hanbok dans l’histoire de la mode
La volonté qu’avait Lee Young-hee de faire aimer le hanbok l’a guidée durant toute sa carrière. Non contente de moderniser ce vêtement pour le faire revenir dans la garde-robe des Coréennes, elle entendait le faire connaître à travers le monde et entrer dans l’histoire de la mode, de sorte qu’il ne soit plus réduit à un simple élément du folklore coréen. Pour cela, Paris – en tant que capitale de la mode – lui est apparu comme une destination incontournable.
En mars 1993, elle participait pour la première fois à la Semaine de la Mode (Fashion Week), en présentant une collection de prêt-à-porter au Pavillon Gabriel et choisit de clôturer ce premier défilé parisien par une série de hanbok de sa création. Le succès fut au rendez-vous. Après avoir ainsi pris la mesure de la réception du vêtement coréen jusqu’alors méconnu du public occidental, Lee Young-hee décida de clore son second défilé (collection « printemps-été 1994 »), au mois d’octobre la même année, par un groupe de mannequins vêtus de la seule jupe plissée traditionnelle (chima) nouée au-dessus de la poitrine. Elle débarrassait ainsi le hanbok féminin de la veste courte (jeogori), si caractéristique, qui lui était traditionnellement associée, faisant pour la première fois du vêtement coréen une robe-bustier d’un seul tenant. En organza de soie, légère et fluide, au drapé versatile jouant sur les effets de transparence, celle-ci était sublimée par des dégradés de teintes naturelles éclatantes. Les « Costumes de vent », selon l’expression qu’emploierait bientôt la célèbre critique de mode Laurence Benaïm, dans un article pour le journal Le Monde, étaient nés. Ceux-ci devaient devenir la marque de fabrique de Lee Young-hee, faisant dorénavant systématiquement leur apparition à la fin de ses défilés.
L’année suivante, Lee Young-hee ouvrait sa première boutique à Paris, au 109 rue du Bac dans le 7e arrondissement. En 1996 – à l’occasion du 110e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Corée et la France –, elle présentait à l’Orangerie du Luxembourg, une exposition intitulée « Hanbok Coréen : Costume de Vent ». Ses créations y côtoyaient une foule d’objets de sa collection, ainsi que de nombreux portraits de modèles vêtus de ses hanbok. Ceux-ci étaient dus à l’objectif de plusieurs photographes, tels Ling Fei et Kim Jung-man.
Jusqu’au printemps 2004 – exception faite de l’année 1998 pour laquelle elle ne présenta pas de collection « hiver » –, Lee Young-hee devait participer assidûment à la Semaine de la Mode à Paris, où elle présentait chaque année deux collections de prêt-à-porter.
En 2004, elle inaugurait à New York le Lee Young-hee Museum for Korean Culture, où étaient montrés conjointement les objets de sa collection et certaines de ses reconstitutions de vêtements historiques.
Lee Young-hee revint à Paris pour y présenter trois collections « Haute Couture », en juillet 2010, 2012 et 2016. La première, intitulée « Hansan mosi », c’est-à-dire « ramie de Hansan », fut dévoilée à l’hôtel Meurice. Elle faisait la part belle à ce matériau traditionnel d’une finesse exceptionnelle. Les deux défilés suivants eurent lieu, à l’ambassade de Suisse et au Centre culturel coréen, respectivement. Ce dernier, poétiquement nommé « Le ciel et la terre, la nature et l’homme, la paix, l’espoir et l’harmonie » fut dévoilé à l’occasion des célébrations du 130e anniversaire des relations France-Corée. Il fut accompagné d’une exposition qui reprenait certaines des pièces les plus emblématiques de l’œuvre de Lee Young-hee, présentées l’année précédente (2015) au Dongdaemun Design Plaza à Séoul où une rétrospective lui avait été consacrée.
Dans ses créations « haute couture » comme dans le reste de son travail, Lee Young-hee puisait l’inspiration de ses formes, matières, couleurs et motifs dans le vêtement et les savoir-faire traditionnels de la Corée.

Défilé de la collection Haute couture 2016 au Centre culturel coréen à Paris.
La collection Lee Young-hee au Musée national des Arts asiatiques – Guimet (Paris)
Après la brutale disparition de Lee Young-hee en mai 2018, sa fille Lee Jung-woo, qui avait travaillé à ses côtés durant plus de 40 ans, se mit en quête d’un lieu à même d’accueillir l’immense collection laissée par sa mère. Le choix du Musée national des Arts asiatiques – Guimet (MNAAG) répondait à l’attachement de la créatrice pour Paris, ville à laquelle elle devait sa consécration internationale. La donation consentie par Lee Jung-woo en mémoire de sa mère comprend quelques 1300 pièces : hanbok, prêt-à-porter et Haute Couture, ainsi que sa collection de vêtements, accessoires et objets anciens liés aux traditions vestimentaires et savoir-faire textiles de Corée. Les pièces exposées à New-York, qui avaient rejoint la « Maison de Lee Young-hee » à Séoul après la fermeture du musée new-yorkais en 2014, faisaient partie de la donation. à l’hiver 2019-2020, le MNAAG organisait l’exposition « Séoul-Paris : L’étoffe des rêves de Lee Young-hee » pour célébrer l’entrée au musée de ces objets qui faisait de lui le détenteur de l’une des premières collections de vêtements coréens anciens hors de Corée.


