Corée, les monastères du thé

Par Pierre CAMBON
Conservateur en chef du patrimoine / Musée Guimet

Corée, les monastères du thé

Le thé en Corée est revenu à la mode. Le phénomène est récent. Il date des années 1980. Il reste cependant à l’ombre des monastères bouddhiques – le thé au sens du thé vert, et non au sens du thé à la coréenne, qui sous le vocable « cha » abrite des infusions locales, à base d’oranges amères, de jujubes, de fruits et d’herbes aux valeurs bien souvent à l’origine purement médicinales. On peut citer, dans l’ordre et dans le désordre : insamcha (le thé au ginseng), saengangcha (le thé au gingembre), yujacha (un thé sucré, à base d’une sorte de citron du Sud, , sans oublier le boricha (ou thé d’orge). (1). En fait, le phénomène du thé, au sens du thé vert (nokcha ou sollokcha), est symptomatique de la période actuelle, qui voit en Corée une affirmation du bouddhisme, au sein de la société, où il ne représente pourtant que 43% de la population, quand celle-ci compte plus de 50% de chrétiens. Il s’inscrit aussi au sein d’un monde globalisé qui prône le retour à la nature et l’éternelle jeunesse, mettant en garde contre tous les excès d’une société urbaine et post – industrielle. Longtemps, cependant, dans les années 1970 – 1980, la Corée était l’adepte du café, comme le roi Kojong (1864-1906) qui découvrit le breuvage vers 1900, dans le palais Deoksu, à l’issue de son séjour d’un an dans la légation russe (1896). C’est le Consul Général, Karl Ivanovich Waeber, qui l’initie à cette boisson amère, dont le roi désormais ne pourra plus se passer,(2).

* Paris, Mercure de France, 2012, p. 170

Pourquoi cette situation ? Parce que le thé au sens du thé vert est lié très directement au bouddhisme et que celui-ci, pendant près de cinq siècles se voit officiellement déclassé par une société où l’idéologie officielle est
vue à l’aune du confucianisme sous la période Joseon (1392-1910). Seuls avaient droit de cité les boissons coréennes ou encore le café, avec le 20ème s. qui voit lors de la guerre de Corée (1950-1953), l’arrivée massive de soldats étrangers. Pourtant, le thé est une longue tradition et la culture s’en est mainte- nue dans les plantations au sud de la Corée. Celle-ci renvoie aux rapports entre Chine et Corée et à la diffusion du bouddhisme, des rapports placés aussi sous le signe des échanges commerciaux comme le rappelle le bateau de Sinan (1323) trouvé au large des côtes coréennes, près du Jeollanam-do. Si la Corée peut se vanter d’avoir joué un rôle non négligeable dans la reprise de la culture du thé, dans l’archipel nippon, le paradoxe, toutefois, est qu’elle l’a oublié, ou du moins largement négligé, au fil de son histoire récente, avec la dynastie Joseon. Hideyoshi en effet, en 1592, à l’issue de son expédition désastreuse en Corée, embarque avec ses troupes, qui doivent se replier, bon nombre de potiers qui seront à l’origine de la céramique du thé au Japon, une céramique qui suscite tout un cérémonial extrêmement codifié, d’inspiration bouddhique, et qui répond à l’idéal des élites civiles et militaires. Témoignent de ce passage d’un savoir-faire ancien, du continent aux îles, les générations d’artisans très bien documentées, dans la région d’Hagi ou bien de Karatsu (île de Honshu ou de Kyushu) – des générations de potiers qui voient de père en fils, et ce au fil des âges, le glissement progressif d’une poterie « à la coréenne » à une poterie typiquement japonaise, inspirée de plus en plus vaguement par le souvenirs des modes du continent.

Le plus surprenant, toutefois, est que cette céramique qui pour les Japonais renvoie à la Corée, Séoul aujourd’hui ne la revendique pas (3). La tradition s’en est perdue et la céramique du thé apparait désormais intrinsèquement liée à l’approche japonaise. La Corée, officiellement confucéenne, s’en est en revanche détournée. D’où des visions par- fois très différentes sur la céramique coréenne, vue de Séoul ou encore de Tokyo. L’évolution globale, pourtant, montre qu’il y a bien eu rupture, avec l’invasion japonaise, et, par la suite, les incursions mandchoues (1644). Si le début de la période Joseon (15ème – 16ème s.) s’inscrit peu ou prou dans la continuité de la période Goryeo, malgré la volonté officielle d’en prendre le contre- pied, la suite (17ème -18ème s.) témoigne d’autres rêves et d’autres aspirations , et le modèle chinois se fait alors de plus en plus présent, avec la diffusion du bleu et blanc et de la porcelaine monochrome. A ces dates, si la tradition du thé s’est maintenue, ce n’est guère que dans les monastères du sud, qui avaient vu la diffusion des premiers céladons, à l’exemple des Song, sous la période Goryeo (918-1392), là où se trouvaient les principaux ateliers de production et les principaux fours, là où se trouvaient aussi les plantations de thé. La cérémonie du thé s’est gardée dans les grands monastères bouddhiques, mais sans jamais, jusqu’à l’époque actuelle, déborder dans la société des civils, comme au Japon où elle fut érigée au rang de véritable culte, associée à toute une philosophie, une mystique de la vie, une réflexion du monde. En Corée, en revanche, le thé ne connaîtra une large diffusion qu’à la période Goryeo, quand le bouddhisme domine toute la société et fait office d’un état dans l’état. Même là, pourtant, sa popularité reste toujours marquée à l’aune des traditions bouddhiques, sans donner lieu au mysticisme, quasi existentiel, développé au Japon.

Une culture importée - Au temps du Grand Silla (7ème - 10ème s.) :

C’est au 8ème s. que le thé serait apparu dans la péninsule, en provenance de Chine – le thé de son nom scientifique s’appelle camellia sinensis, et sa production s’implante avec le bouddhisme sous protection royale. Si l’histoire de son introduction reste encore assez floue, certaines traditions évoquent le règne du roi Heungdeok comme la consécration officielle de son implantation, quand Gyeongju est alors le centre du pouvoir. C’est en 828, sous la troisième année du règne du souverain, que le thé serait arrivé de la Chine des Tang dans le royaume Silla. Les premiers arbres à thé sont plantés à cette date, par décision royale, sur les pentes du Jirisan, au sud de la Corée. La connaissance qu’on en a toutefois est sans doute antérieure puisque le moine Ilyon, dans le Samguk Yusa, qui, à l’époque Goryeo, évoque les contes et les légendes liées à l’introduction du bouddhisme, mentionne l’épisode qui voit au 7ème s. les princes Bocheon et Hyomyeong, les fils du roi Jeongsin, décidés à rompre avec le monde, et s’en aller dans les Monts Odaesan pour prier le Buddha, en lui faisant des offrandes de thé – soit l’une des six offrandes traditionnelles au Maitre de la Loi, avec les fleurs, les fruits, l’encens, le riz et les lanternes. " Every morning, the two princes drew water from a mountain stream and made tea offer to the Buddhas, and in the evening they meditated on the spiritual world.” (4)

Le récit est à nouveau repris quelques pages plus loin, sur un mode quasiment identique : “The two princes studied the Scriptures daily and performed regular Buddhist ceremonies. They also visited various places in the moun- tains where they saw the thousand of Buddhas who lived there... They worshipped these forms and every morning they drew water from a fountain to make tea, which they offered to the ten thousand Buddhas.” (5) Cet évènement est situé très explicitement “when Jajang returned from China to Silla” (6). Il peut donc être daté de façon très précise de l’année du retour en Corée du moine Jajang, revenu du continent où il était parti étudier les grands textes bouddhiques (643), et ce même si l’histoire en fait se démarquede manière très directe d’une expérience chinoise, puisque les Monts Odaesan, comme le disent bien leur nom, sont techniquement l’écho du Wutaishan – soit le reflet d’un bouddhisme déjà très évolué, un bouddhisme qui joue des mandala, de schémas déjà ésotériques, qui apparaît très lié au « sutra de l’ornementation fleurie » (Avatamsaka sutra) (7). Sous la période du Grand Silla - où le bouddhisme est une idéologie au service de l’état, le thé est donc l’apanage d’une élite très fermée, un cercle très aristocratique, les milieux de la cour et les proches du roi, convertis à la nouvelle foi, venue du continent, une foi à laquelle ils vont rester fidèles, et ce jusqu’à la fin, à la différence de la Chine qui après 845 se lance dans une politique violemment anti – bouddhique, où vont se multiplier les brimades, les destructions et les persécutions.

Une culture nationale -
A l’époque de Goryeo (10ème-14ème s.) :

Si le thé en Corée, au temps du Grand Silla, reste ainsi très longtemps le fait des familiers du roi et de quelques grands moines, souvent formés en Chine, il se répand toutefois dans la population avec l’époque suivante, sous la période Goryeo, quand Gaeseong est érigé au rang de capitale. Cette diffusion est due au poids croissant des monastères dans toute la société. Elle est due aussi à l’apparition de tout nouveaux courants au sein même du bouddhisme, et ce dès la fin du Silla – soit le bouddhisme Seon, version coréenne du mouvement Ch’an en Chine, à l’origine du Zen japonais. Cette école de la méditation entend se démarquer de l’étude de la seule doctrine et d’une pratique souvent ritualisée, créant au cœur du bouddhisme en Corée une divergence de sensibilité entre les mouvements qui s’y réfèrent très explicitement (l’école dite des « Neufs Montagnes » (Seonmun Gusan)) et l’école plus établie, à tendance scholastique (Ogyo, « les cinq voies », « les cinq enseignements »). Le développement du Seon entraîne avec lui celui de la pratique du thé, dans les régions les plus reculées de Corée. De leur côté, les monastères bouddhiques sont devenus alors une véritable puissance, pesant d’un poids réel dans l’économie du royaume. Pouvoir politique, tout comme économique, grands propriétaires fonciers grâce aux faveurs royales, ils développent les plantations de thé, renforçant encore plus leur pouvoir au sein du corps social. Ils contribuent ainsi à l’adoption de ce nouveau breuvage, comme boisson « nationale », intégrée dès lors dans toutes les cérémonies officielles et royales. Les monastères sont désormais les patrons obligés des Arts et des Lettres, à l’origine d’un art bouddhique extrêmement raffiné et très sophistiqué, dont la très grande bannière, représentant Suwol Kwaneum Bosal, conservée au Japon et datée de l’année 1310, est le plus bel exemple (Kagami Shrine, Saga Prefecture).

Le développement du céladon sous le nouveau pouvoir est lié visiblement à cette situation, et à cette atmosphère, tout en soulignant la part d’indépendance dont témoigne la société de Goryeo. Partie sur une musique à l’origine chinoise (10ème – 11ème s.), la Corée en effet développe sa propre mélo- die, qui s’éloigne peu à peu du modèle de départ pour suggérer une vision beaucoup plus intimiste de la vie et du monde (12ème s.). Le céladon Goryeo, toutefois, dans son évolution, s’explique par le poids du bouddhisme, qui vise à l’harmonie des êtres et des choses et suggère une approche plus distanciée et plus méditative des rythmes de l’univers. Il s’explique aussi, tout au moins en partie, par cette nouvelle culture qu’est la culture du thé, comme en témoigne la production de l’époque qui montre à côté des bouteilles, des flacons à alcools, un très grand nombre de coupes à la forme conique ou bien de bols à thé, à côté de théières. «  Les poteries  », note Siu King (1091-1153), qui accompagne l’ambassade chinoise de Houei –Tsong, à la cour de Goryeo, en 1123, «  sont de couleur verte. On les appelle « fei-sseu » (couleur de martin pêcheur). Au cours des récentes années, elles ont été fabriquées plus habilement et leur couleur est plus brillante. (8). Et Siu King de poursuivre son récit : «  Les habitants de Kao-li », écrit-il, « sont habitués (en effet) à boire du thé et de nombreux récipients sont fabriqués dans ce but (...) Lors d’une réception, le thé est préparé dans la cour et couvert d’un couvercle d’argent en forme de lotus. Le breuvage est servi avec beaucoup de cérémonie...Dans la pièce réservée à cet effet, les instruments destinés au thé sont placés au centre d’une table recouverte d’un tapis rouge et caché par une gaze de soie rouge. Le thé est offert trois fois par jour et on boit en- suite de l’eau chaude que les gens de Kao-li considèrent comme une médecine. Boire du thé leur fait plaisir et si on le refuse, ils sont désolés. C’est pourquoi  », conclut-il, non sans philosophie, « il vaut mieux en boire. » (9)

Comme le céladon, le thé combine la satisfaction des cinq sens – l’ouïe, quand l’eau se met à bouillir ; l’odorat, à sentir le parfum ; la vue, ou la couleur du thé ; le toucher, quand sa chaleur se répand dans la main qui tient le bol à thé ; le goût enfin, puisqu’on est habitué en Corée à boire le thé lentement et ce en trois gorgées, tout en savourant la bois- son et en prenant le temps. La voie du thé (dado) est une méditation. Mais, à la différence de la Chine qui prône la perfection technique, « l’éloge de la fadeur », le céladon en Corée suit une démarche qui lui est personnelle, évoluant vers un sens plus humain, souvent décoratif, au sens léger du terme. Il développe ainsi la technique de l’incrustation sous couverte, typiquement coréenne (sanggam) qui voit des motifs de rinceaux, de grues ou de nuages, de poissons et de fleurs orner la vaisselle de la cour (13ème -14ème s.) – soit une démarche qui souligne la spécificité coréenne, son sens inné du la Nature et de la poésie, son goût de la note juste, sa vision de la ligne, de la pureté des formes, que vient rehausser avec un très grand naturel le décor, sans jamais le trahir. Tout cela sans même parler de la couleur, ce bleu-vert délicat aux multiples nuances, qui fit l’admiration des envoyés chinois. «  Les « pi-sseu-yao » de Kao-li  », déclare d’ailleurs Tai Ping Lao-Jen, avec autorité, dans le « Sieou-Tchong-Kin », « sont les premiers de l’univers. » (10)

Le céladon en coréen se dit « Cheongja », « ja » pour porcelaine, « Cheong » pour exprimer ce bleu-vert si particulier en Corée, qui prend au 12ème -13ème s. un caractère bleuté d’une infinie douceur, une couleur qui suggère l’harmonie, mais aussi l’apaisement, un rapport au réel, pacifié et rêveur, qui chante en demi teinte toute la beauté du monde. Paradoxalement, cependant, l’époque est aussi celle qui voit au 13ème s. les invasions mongoles, la Corée ravagée et finalement soumise à la protection d’un tout nouveau pouvoir, établi à Pékin, la dynastie des Yuan (1278-1368). Si l’époque est troublée et rend plus irréelle encore l’esthétique du céladon Goryeo qui frappe par sa fragilité et sa délicatesse, les Mongols cependant ne s’opposeront pas au bouddhisme et le favoriseront – même si d’aucuns préfèrent parfois se retirer d’un monde où dominent trop souvent le bruit et la fureur. C’est le cas de Chungji (1226-1292), originaire du Cholla, qui après dix ans passés comme fonctionnaire, choisit la voie du Seon, à l’âge de 29 ans, et se retire au temple de Suseonsa, révolté par la souffrance de la population.

C’est avec ironie, non sans désenchantement qu’il compose un poème, « écrit au hasard d’un moment de loisir » (11) : Vie vagabonde, le cœur content. Assis, solitaire, saveur surabondante. De vieux cyprès prolongent le haut pavillon, D’humbles fleurs couvrent le petit mur de clôture. Tasse de porcelaine, lait en guise de thé, blanc, Table de muscadier, volutes calligraphiques parfumées. Après la pluie le pavillon de montagne, tranquille. A l’approche de la terrasse, l’heureuse fraicheur du soir.

Une culture désavouée - La dynastie Joseon (15ème -17ème s.) :

Suite à la révolution confucéenne, qui voit en 1392, l’arrivée d’une nouvelle dynastie, la dynastie Joseon (1392-1910), avec Séoul comme centre du pouvoir, la situation change de manière très brutale et les monastères perdent peu à peu toutes leurs prérogatives, et ce même si longtemps les anciennes traditions se poursuivent. En témoigne l’évolution du céladon « Cheongja », porcelaine à la tonalité bleu – vert, presque indéfinissable – dont la teinte au fil du temps tend à se modifier, à la fin de la période Goryeo, pour un vert plus acide, un céladon qui aboutit progressivement à cette céramique que l’on appelle « buncheong , typique des 15ème – 16ème s., où la couleur bleu-vert est en partie cachée par un engobe blanc. La céramique dès lors est cuite en oxydation et non en réduction, sans la technicité des époques antérieures. Les formes sont moins fines, moins aristocratiques et beaucoup plus rurales (bol au profil arrondi, coupe dont la silhouette, encore souvent conique, apparaît bien plus lourde, de matière et de ligne).

Là encore, cependant, le thé est toujours connecté au bouddhisme, comme le souligne une poésie de Bo-u (1509-1565), ce moine poète qui chercha avec l’aide de la reine Munjeong à faire revivre la tradition bouddhique - « Chant de l’action adorable et merveilleuse de l’Ornementation Fleurie » (12) : Désires-tu connaître l’action véritable et merveilleuse ? Affaires quotidiennes, nature des choses. Puise l’eau, prépare le thé, bois, Monte au lit, allonge tes jambes, endors-toi. Un milan s’envole, traverse le ciel d’azur, Un pois- son saute, plonge dans les profondes abysses. Tout s’agite, sans s’arrêter jamais, Les nuages blancs se lèvent sur la cime lointaine.

A la mort de la reine, pourtant, Bo-u est tué, alors qu’il est en exil à Jeju, montrant un durcissement progressif de la politique suivie par les nouvelles élites. Le bouddhisme est dénoncé comme une voie étrangère, ou bien une hérésie ; les monastères, interdits de séjour dans la capitale du royaume, et les taxes sur les grandes plantations de thé qui sont l’une des rentrées d’argent des monastères bouddhiques se font chaque jour plus lourdes et plus prohibitives – au point que seuls les monastères du sud, dans la région du Jirisan, loin du pouvoir royal, sauront maintenir la tradition du thé.

C’est là que se retire, à l’âge de dix-sept ans, le moine-poète Seonsu (1543-1615), dont le poème « Sur les rimes de Go su-jae », n’est pas dénué d’une mélancolie sous-jacente (13) : Images poétiques troublées, le printemps a fui. Sentiments douloureux plus forts au couchant. Demain à l’aube un bol de thé. On se quittera au pont du torrent du Tigre.

Mais, l’expédition d’Hideyoshi, en 1592, va ruiner la région, tout comme le royaume, la vidant d’une partie de sa population et de ses artisans - potiers, exode forcé qui entraîne de facto la fermeture des principaux fours et des principaux ateliers, mettant fin définitivement au buncheong, au point qu’on a pu parler de la « guerre des poteries ». Avec le basculement de l’idéologie, du bouddhisme au confucianisme, le thé a déserté dès lors les rites royaux et les cérémonies officielles, et l’alcool désormais le remplace – et ce même si les grands monastères avaient pris fait et cause pour la défense du pays, dans la lutte contre l’envahisseur nippon, levant de véritables milices, qui s’opposèrent à la soldatesque japonaise. Les temps ont cependant changé, le modèle se fait néo-confucéen, un modèle rigide qui ne sera pas remis en cause avant le siècle des Lumières et le temps des réformes.

Une culture retrouvée - Sous le mouvement Silhak (18ème - 19ème s.) :

Il faut attendre en effet le 18ème s. pour voir la vulgate officielle peu à peu critiquée, avec le développement de la « Science des Concrets » ou le mouvement Silhak. Celui- ci dénonce l’intransigeance, la faillite du système face aux invasions japonaises et mandchoues ; il attaque son approche théorique, déconnectée de toute réalité. C’est dans cette mouvance qu’on assiste à une résurgence de la culture du thé, via les milieux lettrés à l’école de la Chine. De là, à voir dans toutes les peintures de l’époque, qui évoquent des réunions de notables en haut de la falaise, en train de converser, au bord de la cascade, ou sous un pin centenaire, autant de réunions de thé, reste toutefois un peu problématique, puisque l’alcool reste toujours largement la culture dominante. Là encore, en effet, le retour du thé se fait d’abord très souvent à travers le bouddhisme, et les régions du Sud. C’est en exil à Gangjin, où il va résider quasiment dix-huit ans que le lettré Jeong Yak-yong (1762-1836), lié au mouvement Silhak, découvre cette culture du thé, qu’il apprend à apprécier durant sa résidence forcée. Dans cette région vallonnée, face à la mer du Sud, le sol comme le climat ont été de tous temps favorables à voir s’épanouir cet arbre délicat, pourtant fort exigeant, et dont les racines sont trois fois beaucoup plus développées que les branches.

C’est aux côtés de Jeong Yak-yong, qu’étudiera à l’âge de 24 ans, et ce pendant trois ans, le moine Cho-ui (1786-1866), avant de se retirer, par la suite, dans les monts Duryunsan, au temple de Daeheungsa. Originaire de Naju, dans le Jeollanam-do, il vit coupé du monde, dans l’ermitage d’Iljiam, à deux kilo- mètres du temple, plongé en pleine nature. C’est là qu’il va chercher à faire revivre la tradition bouddhique de la cérémonie du thé, une tradition ancienne, mais quasiment mourante, en rédigeant son « Panégyrique du thé de l’Est  » (« Dongdasong ») – un ouvrage qui s’inscrit aussi dans le retour aux valeurs orientales, que prône à la même époque un mouvement messianique, comme le mouvement Donghak. Dans son traité, Cho-ui vante avec conviction la supériorité du thé de la Corée, supérieur à ses yeux à tous les autres thés, et même à celui venu du continent. Il est célèbre enfin pour avoir initié à cette « voie du thé » Kim Jeong-hui (1786-1856), le calligraphe par excellence de la Corée, au 19ème s., plus connu sous le nom de Chusa, avec qui il entretint des liens d’amitié très réels, et des rapports épistolaires, jusqu’à la mort de ce dernier.

Le thé, toutefois, reste jusqu’à la fin une tradition du sud et, au niveau global, il est quasiment inconnu de la population. Comme le note G. Baudens, en 1884, « Chose étrange, malgré le voisinage des deux pays les plus grand producteurs de thé au monde, le paysan ici en connaît à peine le goût. La boisson ordinaire est l’eau dans lequel le riz a bouilli  » (14). C’est dans la région du Jeolla, aux pieds du Jirisan que se trouvent les plus grandes plantations du fait des conditions géographiques ou bien hygrométriques, du fait aussi de la douceur du climat. La culture, cependant, a bien failli disparaître, en 1939, à la suite d’évènements climatiques désastreux, au pire moment de la période coloniale et de l’occupation, les grandes firmes japonaises cessant dès lors de venir s’y approvisionner.

Une culture recréée - L’époque actuelle :

Aujourd’hui, les plantations de thé de la région de Boseong, dans le Jeollanam-do, couvrent 600 hectares et produisent, chaque année, 700 tonnes de feuilles – la plus grande ferme, Boseong Dawon, située à Bongsang-li, à la sortie sud de la ville de Boseong, produisant à elle seule près de 90% de la production de thé vert du pays. Pourtant, ces temps-ci, la demande commence à dépasser l’offre traditionnelle, du fait d’un engouement de plus en plus réel, et ce bien que tous les grands monastères du sud aient repris eux aussi chacun la tradition, le temple de Hwaeomsa, celui de Ssanggyesa, celui de Daeheungsa. La Corée ainsi renoue avec ce qui a fait une partie de son Histoire, et de sa tradition, même si celle- ci n’en est finalement qu’une facette, et si la résurgence d’un patrimoine ancien et long- temps délaissé ne va pas quelquefois sans une reconstruction, quitte à recréer ce passé, à le réinventer, mêlant dans sa redécouverte des approches différentes, dans le temps et l’esprit, le thé pilé à la mode japonaise, ou le thé infusé à la manière chinoise.

Pour accompagner cet élan et l’enthousiasme récent, Boseong, depuis 1985, a son festival du thé, dans le courant de mai, le seul festival du thé actuellement en Corée. Il commence avec l’offrande au dieu du thé, à l’ouverture de la cérémonie, pour se terminer, sur fond d’expositions, et d’évènements divers, par l’élection en grande pompe d’une « princesse du thé ». Et les monastères, qui développent, ces jours-ci, les séjours en leur sein, n’omettent pas non plus, désormais, de consacrer de longs développements à la cérémonie du thé, dans les brochures éditées, à l’attention de leur hôtes étrangers. (15)


Notes :
1. Juliette Morillot, Tout sur...la Corée, Le pays du matin clair, Paris, 1988, p. 188-189.
2. Kim Joo-young, On the road, in search of Korea’s Cultural Roots, Séoul, 2002, p. 168-170.
3. Japon, Saveur et sérénité, la cérémonie du thé dans les collections du Musée des Arts Idemitsu, Musée Cernuschi, Paris, 14 février – 14 Mai 1995, p. 72-75.
4. Ha Tae-hung et Krafton K. Mintz, éd., Samguk Yusa, Legends and History of the Three Kingdoms of Ancient Korea, written by Ilyon, Séoul, 1972, p. 259.
5. Ha Tae-hung et Krafton K. Mintz, éd., op. cit., p. 263. 6. Ha Tae-hung et Krafton K. Mintz, éd., op. cit., p. 257
7. Lewis R. Lancaster et Yu C. S., Introduction of Buddhism to Korea, Berkeley, 1989.
8. Kim Chewon et Kim Won-yong, Corée, 2000 ans de création artistique, Paris, 1966, p. 68.
9. Kim Chewon et Kim Won-yong, op. cit., p. 67-68..
10. Kim Chewon et Kim Won-yong, op. cit., p. 64.
11. Ann-Baron Ok-sung, “Le saule aux mille rameaux, anthologie de la poésie coréenne médiévale et classique", Paris, 2005, p. 135.
12. Ann-Baron Ok-sung éd., op. cit., p.395.
13. Ann-Baron Ok-sung éd., op. cit., p.411.
14. G. Baudens, “La Corée”, Paris, 1884, p. 26.
15. Temple Stay, guide book, brochure diffusée par l’ordre Jogye- sa, Séoul, 2002.




Cet article est extrait du numéro 85 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, [https://www.coree-culture.org/-automne-hiver-2012-no85,210-.html]

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