Brève histoire de la médecine coréenne

Par le docteur Patrice JOSSET*

Brève histoire de la médecine coréenne

Dans le cadre de notre cycle de conférences « Culture et civilisation coréennes », se déroulant chaque année de mars à mai (les mercredis), le docteur Patrice Josset a donné deux conférences, l’une consacrée à l’histoire de la médecine traditionnelle coréenne (avril 2011), l’autre à ses rapports avec le médecine occidentale (mai 2012). Cet article reprend brièvement un certain nombre d’éléments abordés par l’auteur lors de ces conférences qui avaient vivement intéressé le public de notre Centre.

Heo Jun, principal auteur du Dongui bogam et les vingt-cinq volumes de la compilation publiée en 1610

L’histoire de la médecine coréenne, de la préhistoire jusqu’à la fin du premier millénaire après J.C., reste assez mal connue. On note des découvertes archéologiques, comme celle de ces aiguilles d’acupuncture datant de l’époque néolithique (-2000) trouvées au nord de la Corée, ou quelques attestations concernant l’activité médicale, la réception de livres médicaux, ainsi que des commentaires sur les pratiques médicales ou magiques des Coréens de l’ancien temps faits par des observateurs étrangers.

On sait néanmoins que, dès cette époque, on utilisait déjà l’acupuncture - dont l’origine est peut être coréenne - et des plantes médicinales locales ou importées.

Deux types de pratiques rivalisent durant les premiers siècles de notre ère, celles issues du chamanisme et du bouddhisme d’une part, et d’autre part, une pratique médicale (à peine) plus rationnelle inspirée par les médecines chinoise et indienne.

La médecine repose sur des théories chinoises ou indiennes. Les théories chinoises sont basées sur le Yin et le Yang et la théorie des cinq éléments qui leur sont liés (métal, eau, bois, feu, terre). Les théories indiennes/bouddhistes expliquent, elles, les maladies par la dysharmonie des quatre éléments : terre, eau, feu et vent. Mais, toutes ces théories sont en fait inspirées des anciennes théories médicales grecques !

En Corée, à partir de la dynastie Goryeo (918-1392), un concours est organisé pour recruter les fonctionnaires royaux et les médecins ; pour ces derniers, le concours portait sur la médecine interne, l’acupuncture et le traitement des blessures.

A partir de la dynastie des Jin, régnant dans le nord de la Chine (1115-1234), les liens entre la Corée et la Chine se distendent du point de vue de la culture et de l’approvisionnement en remèdes. En 1245, le Hyangyak Gugeupbang 향약구급방 (prescriptions d’urgence utilisant les ingrédients indigènes), le plus ancien traité conservé, comporte des traitements de médecine populaire avec des ingrédients peu nombreux mais fort différents des complexes et coûteuses recettes chinoises.


La stèle et le petit temple de la tombe de Heo Jun, située près de Pajusi, Gyeonggi-do.

La dynastie Joseon (1392-1910)

Le néo-confucianisme importé de Chine va favoriser les médecins et leur pratique au détriment des chamans et des moines bouddhistes guérisseurs.

Le fondateur de la dynastie, Yi Seong-gye, veut que la médecine soit une priorité et que le peuple puisse accéder aux soins. Des concours nationaux permettent toujours de sélectionner les fonctionnaires et les médecins. En raison de l’éthique confucéenne très rigide, il s’avère utile de former des femmes médecins pour traiter les femmes de l’aristocratie. Néanmoins, le statut de ces femmes médecins restera toujours très inférieur à celui de leurs collègues masculins.

Pour ce qui est des soins, les médecins coréens, suivant les nouvelles théories des médecins chinois Li Gao (1180-1251) et Zhu Zhenheng (1281-1358), préfèrent renforcer l’énergie interne plutôt que de purger les influences mauvaises.

Sous le règne du roi Sejong (1418-1450), deux traités sont publiés :
Le Hyangyak jipseongbang 鄕 藥 集 成 方 (grande collection de prescriptions indigènes) en 85 volumes, identifiant 959 maladies différentes, et le Uibang yuchwi 의 방 유 취 (collection classée de prescriptions médicales) en 365 volumes, immense compilation de 50 000 prescriptions. Ces traités sont à l’origine d’abrégés qui vont être répandus auprès des médecins et de la population et semblent avoir joué un rôle dans l’amélioration temporaire de la santé et de la longévité de la population coréenne.

Mais le vrai changement arrive avec Heo Jun (1539-1615) et son Dongui bogam 東醫寶 鑑 / 동의보감 (Le trésor de la médecine orientale), publié en 1610 en 25 volumes selon un décret du roi Seonjo de 1596. Il s’agit d’une compilation critique des traitements classés par organes affectés, ce qui est tout à fait nouveau. Pour la première fois, on trouve un véritable essai d’évaluation de l’effet des traitements et même de la façon dont on peut mesurer a priori leur effet. C’est, pour l’époque, une véritable révolution !

Le Dongui bogam se compose de cinq parties : médecine interne, médecine générale, pathologies diverses, remèdes et, enfin, acupuncture. Il est écrit en caractères chinois mais le nom des plantes est aussi écrit en hangeul (alphabet coréen). Il a pratiquement remplacé tous les livres antérieurs en Asie, jusqu’à aujourd’hui. Une traduction en a été faite en coréen moderne en 1971 et une traduction en anglais est en cours de publication (l’ouvrage sortira en cinq volumes correspondant aux cinq parties précitées). En 2009, l’Unesco a inscrit le Dongui bogam sur la liste du patrimoine documentaire du programme « Mémoire du Monde », reconnaissant ainsi la valeur exceptionnelle de cet ouvrage encyclopédique coréen de médecine traditionnelle.

Après l’invasion japonaise de 1592-1598 et l’invasion mandchoue de 1636-37, la Corée se referme et reste inaccessible aux étrangers sauf aux Chinois. Le pays va ainsi, peu à peu, se scléroser et entrer en décadence jusqu’au coup de grâce final de 1910, que sera l’annexion de la Corée par le Japon !

Pendant cette période très difficile, un groupe de savants et de lettrés se bat cependant pour une nouvelle vision et le développement d’une nouvelle technologie, élaborés par l’école de l’enseignement pratique Silhak. Mais leurs efforts n’auront pas d’écho au sein de la classe des nobles yangban. Yi Ik (Song- ho, 1681-1763) écrivit notamment sur la circulation sanguine et le système nerveux central. La vaccination fut introduite, à partir de 1876, par des médecins coréens qui l’avaient apprise au Japon et Ji Seok-yeong réussit à convaincre le roi Kojong (1852- 1919) de la rendre obligatoire pour les enfants ayant entre 70 jours et un an.

Une nouvelle théorie coréenne Lee Je-ma (1838-1900) publie en 1893 un traité sur les 4 constitutions intitulé Principes de préservation de la vie dans la médecine orientale : (東醫壽世保元, 동의수세보원).

Ces constitutions sont la colère, la peine, la joie et le plaisir et constituent les fondements de la médecine dite Sasang 四象醫學. Au cours de la dernière décennie du 19e siècle, la rencontre avec la médecine occidentale se traduit chez beaucoup de Coréens par un enthousiasme immédiat ; un hôpital pratiquant la médecine occidentale est ouvert à Séoul pour la première fois. Des médecins traditionnels continuent cependant à oeuvrer au sein du palais royal.

L’anatomie reste toujours à peu près inconnue à cette époque, sauf par les livres occidentaux. Il n’y a aucune idée de physiologie, d’anesthésie, ni d’antisepsie, et il s’agit là d’une ignorance liée au carcan de la société confucéenne.

Quant aux Japonais, ils considéraient la médecine traditionnelle (qu’elle soit coréenne ou japonaise) comme un résidu du passé. Ils entreprirent donc de la faire disparaître rapidement. Mais en Corée, malgré la prise de contrôle de l’hôpital public de Séoul et de la certification des médecins en vigueur pendant la colonisation, ils durent se rendre à l’évidence : il n’y avait pas assez de nouveaux praticiens dans la nouvelle discipline ! La vive demande en médecins « occidentaux », pour les besoins des guerres coloniales japonaises, a donc eu pour conséquence un relâchement de l’oppression de la médecine traditionnelle coréenne, si bien qu’une école de médecine orientale reçut paradoxalement l’autorisation d’ouvrir en 1937 près de Séoul !

Après la libération

En Corée du Sud, il faudra plusieurs décennies pour que la médecine traditionnelle soit appréciée à sa juste valeur. Mais pendant la guerre de Corée, de 1950 à 1953, le gouvernement fut obligé de reconnaître les praticiens traditionnels comme de vrais médecins (en raison de la pénurie !). Beaucoup d’entre eux partirent ensuite un peu partout dans le monde pour se former et exercèrent la médecine traditionnelle. L’impact en fut énorme, puisque les médecins voyagèrent beaucoup, stimulant la formation et la recherche en Corée et donnant par leur excellence à l’étranger une image très positive de la médecine coréenne.

Le développement de l’enseignement de la médecine orientale

C’est après la guerre, en 1953, qu’ouvrira à Séoul le premier centre privé d’enseignement, ouverture suivie, quatre ans plus tard, par celle d’un hôpital de médecine orientale. Celui-ci sera ensuite absorbé (pour des raisons financières) par l’université privée Kyunghee qui ouvrira, en 1971, le premier grand hôpital coréen de médecine orientale. En 1994, fut créé l’Institut coréen de médecine orientale pour coordonner les différentes recherches. Les centres de formation et les cliniques de médecine orientale prospèrent depuis, avec en parallèle une meilleure prise en charge en Corée des soins par la sécurité sociale.

Pharmacie traditionnelle
Les plantes médicinales ont été de tout temps reconnues et cherchées en Corée. Le Ginseng est bien sûr la plus connue mais des centaines d’autres étaient cueillies, traitées et conditionnées pour la fabrication de multiples remèdes.

Un acupuncteur à l’œuvre.

L’acupuncture coréenne

Longtemps ignorée en Occident, l’acupuncture coréenne a suscité un grand courant d’intérêt au cours des deux dernières décennies, en raison de sa tradition jamais interrompue, de sa très grande antiquité et aussi des recherches pratiquées actuellement dans ce domaine. On a assisté également à des progrès notables dans ce secteur : électro- acupuncture, laser et acupuncture, acupuncture médicinale avec injection de venins d’abeille, taping acupuncture (aimants scotchés), et enfin célèbre manupuncture (pratiquée au niveau de la main) de Yu Tae-u en 1970. Les recherches en IRM fonctionnelle et en expérimentation animale ont également apporté, pour la première fois, une démonstration de la réalité des effets de l’acupuncture (publications faites par des Coréens travaillant en Corée et aux USA1).

Conclusion

En matière de médecine orientale, la Corée a, durant l’antiquité, beaucoup emprunté à la médecine chinoise, mais tout en développant ses propres caractéristiques, cela jusqu’à l’époque du roi Sejong. Elle a su préserver des pratiques ancestrales de grande valeur mais la société et la science furent peu à peu paralysées par le système confucéen et sa pensée trop rigide.

Le respect aveugle des classiques chinois a ralenti considérablement les progrès de la médecine coréenne d’une façon qui est, tout compte fait, assez comparable au ralentissement des progrès en Occident dû au respect religieux des œuvres médicales antiques adoptées par l’Eglise catholique. Mais les contacts avec l’Occident, d’abord à travers le Japon, puis directement avec les pays occidentaux, ont fini par libérer les capacités scientifiques d’une médecine qui a su conserver ses connaissances traditionnelles et qui s’est ouverte, ces dernières décennies, à toutes les techniques modernes.


1 Acupuncture stimulation of the vision-related acupoint (Bl-67) increases c-Fos expression in the visual cortex of binocularly deprived rat pups. Lee H, Park HJ, Kim SA, Lee HJ, Kim MJ, Kim CJ, Chung JH, Lee H. Am J Chin Med. 2002 ;30(2-3):379-85.



Cet article est extrait du numéro 85 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, [https://www.coree-culture.org/-automne-hiver-2012-no85,210-.html]

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